La force de maintien de la paix d’Afrique centrale se prépare à passer à l’action

Alors que plusieurs centaines de soldats appartenant aux États membres de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) viennent de mener à bien une série de manœuvres et d’exercices conjoints au Congo, l’organisation indique que la Force multinationale de l’Afrique centrale (FOMAC) est maintenant prête à intervenir dans les conflits locaux et à prendre part aux opérations antiterroristes à travers le monde.

Les exercices Loango 2014 récemment réalisés ont réuni des troupes appartenant à huit des dix États membres de la CEEAC (Angola, Burundi, Cameroun, République centrafricaine, Tchad, Congo, République démocratique du Congo, Guinée équatoriale, Gabon et Sao Tomé-et-Principe – Le Rwanda pourrait réintégrer l’organisation) à Loango, dans le sud du Congo.

Au cours de ces dix jours d’intenses exercices, des soldats congolais, angolais et camerounais ont débarqué d’un vaisseau mis à disposition par la Guinée équatoriale. Sur terre, ils ont construit un hôpital de campagne et animé des exercices de simulation au cours desquels des otages étaient libérés et un leader rebelle capturé, puis déplacé vers un endroit sûr. De simples soldats et des unités spécialisées de parachutistes ont participé à ces exercices. Le commandement était assuré par le général Blanchard Guy Okoï, le chef d’état-major congolais.

Les présidents Denis Sassou du Congo, Ali Bongo Ondimba du Gabon et Obianga Nguema de la Guinée équatoriale faisaient partie des invités à la cérémonie de clôture du 29 octobre. Ahmad Allam-Mi, un ancien ministre des Affaires étrangères tchadien qui est aujourd’hui secrétaire général de la CEEAC, a dit que l’organisation avait montré la rapidité avec laquelle elle pouvait répondre aux besoins humanitaires dans les situations de crise. « Notre force est en mesure d’apporter de l’aide à la population », a souligné M. Allam-Mi.

À Loango, l’accent a été mis sur la lutte contre le terrorisme en Afrique centrale. Le ministre de la Défense du Gabon, Ernest Mpouho Epigat, a évoqué les défis posés par la piraterie maritime et il a prévenu que le mouvement islamiste nigérian Boko Haram était à distance de frappe des États d’Afrique centrale. « Le Cameroun est maintenant en première ligne », a prévenu M. Epigat. « C’est une bonne chose que les pays de la sous-région organisent ce type d’exercices pour voir comment nous pouvons utiliser nos troupes et mettre en commun nos ressources pour répondre à ces menaces et les repousser aussi loin que possible ».

Un peu d’histoire

Jusqu’à récemment, la CEEAC était perçue comme trop peu réactive pour développer ses capacités sur le plan militaire. Créée en 1983, elle a été quasiment moribonde au cours d’une bonne partie des années 1990, victime des rivalités régionales et d’un manque de priorités communes. Sur le plan géographique, elle rassemble un ensemble incongru de pays, allant de Sao Tomé-et-Principe dans l’Atlantique au Tchad.

La CEEAC a profité d’un sommet extraordinaire organisé à Libreville (Gabon) en février 1998 pour se donner une nouvelle impulsion. Lors d’une réunion ultérieure à Malabo (Guinée équatoriale) en 1999, les chefs d’État ont souligné la nécessité de travailler plus étroitement sur les questions de paix et de sécurité. En retraçant l’histoire de la CEEAC, l’analyste de la sécurité Angela Meyer a noté dans Peace and Security Cooperation in Central Africa: Challenges and Prospects : « Les leçons tirées des années de conflits et de crises ont clairement montré que la coopération économique régionale ne saurait fonctionner sans la paix et la sécurité dans la région ».

Au début, les progrès ont été lents. Les États membres étaient profondément divisés sur le conflit qui a éclaté en 1998 en République démocratique du Congo. Le Tchad et l’Angola ont envoyé des troupes pour défendre le président Laurent Kabila, qui était assiégé, alors que le Rwanda et le Burundi apportaient leur soutien aux rebelles qui avançaient sur Kinshasa.

Un cadre régional plus solide

Mais un cadre sécuritaire régional plus solide a pris forme. Le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Afrique centrale (COPAX), opérationnel depuis 2004, a été créé pour guider la politique régionale de défense et de sécurité. Il a été mandaté non seulement pour déployer des missions civiles et militaires, mais aussi pour participer aux médiations dans les situations de crise.

La Commission de défense et de sécurité (CDS), qui rassemble des chefs d’état-major et des forces de police, agit sous l’autorité d’un élément régional de planification et d’un quartier général basé à Libreville. La CEEAC dispose d’un Groupe d’analyse stratégique et d’un Mécanisme d’alerte rapide d’Afrique centrale (MARAC) qui fait office de système d’alerte précoce. Pointe-Noire, au Congo, accueille un Centre régional de sécurité maritime.

Les initiatives de sécurité collective mises en œuvre en Afrique centrale sont conformes aux priorités fixées par l’Architecture africaine de paix et de sécurité (AAPS) de l’Union africaine (UA) qui souligne le besoin de structures régionales durables pour reproduire les actions menées par l’UA au niveau continental. Ainsi, l’UA souhaite la mise en place de versions régionales de son Conseil de paix et de sécurité (CPS) et de son Système d’alerte précoce continental, sur lequel le MARAC de la CEEAC prend exemple.

La Force africaine en attente (FAA) joue un rôle essentiel dans les programmes de sécurité à long terme de l’UA. Elle a le droit d’intervenir dans un État membre « en cas de circonstances graves, à savoir les crimes de guerre, les génocides et les crimes contre l’humanité ». Sa viabilité repose sur d’efficaces arrangements relatifs aux forces en attente avec les cinq sous-régions du continent africain, ce qui doit « permettre aux Africains de répondre rapidement à une crise sans avoir à assumer un lourd poids politique et [opérationnel] ».

En principe, chaque bloc régional dispose désormais d’un contingent affecté aux déploiements de la FAA, la FOMAC [Force multinationale de l’Afrique centrale] soutenant les forces parallèles dans d’autres parties du continent. Une étude réalisée par l’UA en 2010 sur les progrès réalisés par l’AAPS a relevé de graves problèmes dans chaque région en matière de respect des engagements et a expliqué que les conflits actuels et le manque de capacité opérationnelle constituaient des handicaps majeurs.

La FOMAC – une force en progrès

La FOMAC n’était pas visée par les critiques, mais elle avait de toute évidence besoin de se professionnaliser et de mieux se coordonner.

D’après les règlements de la FOMAC (rédigés en 2002), la force se compose de militaires, de policiers, de gendarmes et de personnel civil qui ont pour vocation d’accomplir « des missions de paix, de sécurité et d’assistance humanitaire ». La FOMAC est également chargée du désarmement, de la démobilisation et de la lutte contre la fraude et le crime organisé.

En comparaison avec l’expérience acquise par les troupes de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dans les conflits survenus en Afrique de l’Ouest, notamment au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée-Bissau, les troupes d’Afrique centrale ont peu combattu lors de leurs missions régionales, mais elles n’ont pas de lacune en matière de renforcement des capacités et de collaboration pratique.

Les exercices Loango 14, qui ont été en projet pendant plusieurs mois, étaient les derniers d’une série de formations multinationales qui ont débuté il y a une dizaine d’années et qui sont devenues de plus en plus ambitieuses en termes d’échelle et d’objectifs. Le Tchad a accueilli les exercices Barh el Ghazel en 2005 et en 2007 et plus de 3 500 personnes ont participé à Kwanza 2010 en Angola.


Combler un manque en RCA

Les crises qui se sont succédé en République centrafricaine (RCA) ont pour la première fois exposé les troupes d’Afrique centrale à une zone de guerre dans la région. La FOMUC, la force multinationale des six nations de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC), était stationnée à Bangui pour soutenir les Forces armées de la RCA touchées par une vague de mutineries qui menaçait le régime du président Ange-Félix Patassé. (Les membres de la CEMAC sont : le Gabon, le Cameroun, la RCA, le Tchad, le Congo et la Guinée équatoriale).

En 2008, la FOMUC a été remplacée par la Mission de consolidation de la paix en RCA (MICOPAX – une mission spécifique de la FOMAC). Financée en partie par l’Union européenne et travaillant en relation étroite avec les troupes françaises, la mission avait pour mandat de participer à l’établissement de la paix et de la sécurité.

Après une longue période de guérilla de basse intensité et une construction de la paix hésitante, la MICOPAX laissait entendre qu’elle allait se retirer en septembre 2012. « Les élections ont été organisées et nous sommes maintenant dans une phase de consolidation de la paix », avait alors dit un commandant tchadien à Radio France Internationale (RFI).

Mais l’émergence de la Séléka, une nouvelle coalition rebelle lourdement armée a mis fin à cette suffisance. Alors qu’à partir de décembre 2012, la Séléka s’emparait de territoires importants, la CEEAC a demandé un renfort de troupes, mais elle n’a pas pu empêcher la chute de Bangui.

Alors que la CEEAC essayait, avec difficulté, de mener le processus de paix en RCA depuis l’étranger, les troupes de la MICOPAX ont triplé, avec plus de 2 000 soldats déployés. L’objectif de la MICOPAX 2 était ambitieux : assurer la sécurité, fournir une protection et favoriser le retour de la police et du système judiciaire. Les principaux contributeurs étaient le Congo, le Burundi, le Tchad et le Rwanda, bien que le Rwanda ait quitté la CEEAC en 2007.

Souvent éclipsée par la présence des troupes françaises, la FOMAC a de nouveau fait face à des accusations de mauvais leadership et d’incohérence. Il lui a également été reproché de ne pas être suffisamment présente à l’extérieur de Bangui. Le contingent tchadien de la FOMAC a été accusé de s’être aligné avec les rebelles de la Séléka ; les autorités tchadiennes ont rejeté avec fermeté ces accusations.

En décembre 2013, après de longues discussions entre l’UA et la CEEAC, les opérations de maintien de la paix ont été officiellement transférées à la Mission internationale de soutien à la République centrafricaine (MISCA), dirigée par des Africains, qui a, à son tour, été relevée par la Mission multidimensionnelle des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA) en septembre 2014.

La grande majorité des troupes déployées en RCA appartiennent à la CEMAC.

Le verdict sur la MICOPAX

Le rôle de la FOMAC dans le pays a été très critiqué. Mais Alex Vines, le responsable du programme Afrique du Royal Institute of International Affairs (Chatham House), a dit que les troupes de la FOMAC avaient entrepris de protéger les populations civiles, peut-être avec plus d’efficacité que les autres forces étrangères. « Cette opération n’a pas été particulièrement exemplaire », a dit M. Vines à IRIN. « Mais les troupes étaient dans une situation très difficile ».

M. Vines, qui est l’auteur d’une étude de 10 ans sur l’approche de l’UA en matière de sécurité sur le continent, A Decade of African Peace and Security, Architecture, a dit que toutes les forces régionales qui devaient contribuer à la FAA n’avaient pas répondu aux exigences de l’UA. Il a évoqué l’absence de leader régional, le rôle (controversé) joué par le Nigeria en Afrique de l’Ouest par le passé et également les États, comme l’Angola, qui avaient des intérêts dans différents blocs régionaux.

Le Rwanda fait son retour

Le Rwanda s’est retiré de la CEEAC en 2007, en prétendant manquer de fonds et avoir de trop nombreux engagements dans d’autres organisations régionales, comme la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), par exemple. Le déploiement de troupes rwandaises en RCA dans le cadre de la MICOPAX laissait présager que le Rwanda était prêt à faire son retour dans la CEEAC. Cela a été confirmé par la ministre rwandaise des Affaires étrangères Louise Mushikiwab à Loanga ; elle a indiqué que son pays avait avancé depuis le génocide de 1994 et qu’il voulait jouer un vrai rôle au sein de la CEEAC. « Nous avons décidé de rejoindre nos frères et nos sœurs d’Afrique centrale avec qui nous avons un important héritage commun », a expliqué Mme Mushikiwabo. « Lors de son prochain sommet, nous réintégrerons la CEEAC. Nous reviendrons au sein de la famille avec un grand plaisir ».

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