La fermeture des maisons closes nuit à la prévention du VIH en Indonésie

Dans les villes indonésiennes, la fermeture des maisons closes pourrait mettre en danger les travailleurs du sexe et compromettre les efforts de prévention du VIH, disent les experts de la santé et les travailleurs de proximité.

En 2013, la maire militante de Surabaya a fermé deux des six quartiers de prostitution de la ville, puis, en juin 2014, elle a décidé la fermeture de Dolly, l’un des plus grands complexes de prostitution d’Asie du Sud-Est. Mais tandis qu’elle mène cette campagne au nom de la moralité publique, des recherches montrent que la fermeture des maisons closes expose les travailleurs du sexe à un risque accru et qu’il est nécessaire d’adapter les interventions en matière de VIH.

« Aujourd’hui, si quelqu’un demande “où se trouve le quartier de prostitution de Surabaya ?”, il faut répondre “partout” », a dit à IRIN Mbak Ida, qui a œuvré pendant 20 ans dans le quartier de Dolly en tant que travailleur de proximité dans le domaine du VIH. On recensait entre 1 000 et 2 000 travailleurs du sexe dans le seul quartier de Dolly. Mais si les ruelles du quartier sont désormais désertes, cela ne veut pas dire que la prostitution a disparu, mais qu’elle s’est dispersée.

En Indonésie, la prostitution n’est pas en elle-même interdite, ce qui veut dire que les travailleurs du sexe bénéficient de certaines protections – mais en général seulement s’ils restent cachés, comme dans les maisons closes. Ceux qui exercent leurs activités dans la rue ou dans d’autres endroits publics, comme les restaurants-cabarets, s’exposent à un risque accru de harcèlement et de violence de la part de la police.

Si les maisons closes du pays mettent en œuvre des mesures d’hygiène strictes, comme le dépistage régulier du VIH, d’autres disent que ces programmes violent les droits des travailleurs du sexe et alimentent une culture de la dépendance. Suite à la fermeture de plusieurs maisons closes, les travailleurs de proximité qui œuvrent dans le domaine du VIH s’efforcent d’adapter leur approche.

Disséminés dans les rues

Le département de la Santé de Surabaya a essayé d’élaborer une carte des « points chauds » désormais fréquentés par les travailleurs du sexe et de partager ses données avec les travailleurs de proximité. Mais ces efforts n’ont eu qu’un impact limité, car les populations se déplacent aisément – parfois même vers d’autres îles.

Selon Mbak Ida, « maintenant qu’un nombre plus important de personnes se retrouvent seules, nous ne savons plus vraiment où les trouver – nous nous basons sur les informations informelles, les coups de téléphone et les commérages ».

Le rapport soumis par la Commission nationale indonésienne sur le sida à la Session spéciale de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le VIH/SIDA en 2012 a noté que les travailleurs du sexe qui exercent leurs activités à l’extérieur des maisons closes « étaient encore très désavantagés en matière d’accès à l’information, aux ressources et aux services ».

Depuis la fermeture de Dolly en juillet, Susi, une ancienne prostituée de 34 ans, travaille sur un chantier de construction et gagne 400 000 roupies (33 dollars) par mois – un revenu bien inférieur à celui qu’elle gagnait à la maison close.

« Je porte des pierres. J’ai toujours mal partout », a-t-elle dit. La plupart de ses collègues sont d’anciens clients, mais elle ne se prostitue plus. « Je ne peux pas me prostituer à l’extérieur des maisons closes, car j’ai trop peur pour négocier les tarifs et l’utilisation du préservatif », a-t-elle dit.

« À la maison close, bon nombre de mes clients demandaient à ne pas utiliser de préservatif. Parfois, j’acceptais et je les faisais payer cher, mais je savais que je pouvais négocier, car ils connaissaient la règle de l’utilisation à 100 pour cent du préservatif, alors je pouvais toujours [demander au service de sécurité de] les mettre dehors. Aujourd’hui, je ne sais pas comment je pourrais négocier cela à l’extérieur, mais l’argent gagné sur le chantier ne suffira pas toujours ».

La police cible les travailleurs du sexe qui exercent dans la rue

Une étude de santé publique, qui a été réalisée sur plusieurs années et qui porte sur les travailleurs du sexe qui exercent leurs activités dans les maisons closes de Surabaya, a été publiée en 2014. Elle note : « Les travailleuses du sexe qui exercent leurs activités dans la rue sont confrontées à la répression juridique » tandis que « les travailleuses du sexe qui exercent leurs activités dans les maisons closes […] n’encourent pas, en général, les mêmes sanctions juridiques ». Le rapport conjoint du Programme de développement des Nations Unies (PNUD), du Programme commun des Nations Unies sur le SIDA (ONUSIDA) et du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), publié en 2012 et intitulé Sex Work and the Law in Asia-Pacific, explique : « La police utilise le délit de vagabondage prévu par le Code pénal pour cibler les travailleurs du sexe qui exercent leurs activités dans la rue – ainsi que les travailleurs de proximité qui ont des préservatifs ».

Wiwek Afifa, la secrétaire de la Commission nationale sur les violences faites aux femmes dans la province de Java-Est, a expliqué que la tolérance traditionnelle du gouvernement indonésien à l’égard des quartiers de prostitution était en partie une forme de pragmatisme.

« Le gouvernement travaille depuis plusieurs années avec les souteneurs et les propriétaires d’hôtel pour s’assurer que les travailleurs du sexe sont au moins en sécurité », a-t-elle dit, expliquant que les maisons closes étaient en général plutôt dans le contrôle, les gérants n’accordant qu’une liberté limitée aux travailleuses du sexe employées dans leurs établissements. « C’était une reconnaissance du poids de la culture patriarcale dans la société, mais c’était pragmatique », a-t-elle dit.

Mbak Ida a dit à IRIN qu’elle avait rencontré des travailleuses du sexe qui exerçaient leurs activités dans la rue et qui avaient été arrêtées par la police, incarcérées dans des centres de réhabilitation et torturées pendant des mois. « Il y a une bonne raison pour laquelle les femmes préfèrent les maisons closes », a-t-elle expliqué. « Elles savent que les propriétaires des maisons closes ont intérêt à assurer leur sécurité et leur bien-être », a-t-elle dit.

« Il y a une bonne raison pour laquelle les femmes préfèrent les maisons closes. Elles savent que les propriétaires des maisons closes ont intérêt à assurer leur sécurité et leur bien-être »

« Une fois par mois, le département de la santé venait faire des tests de dépistage du VIH », a expliqué Susi. « Les souteneurs et les propriétaires des maisons closes disaient qu’il fallait le faire ou qu’ils nous mettraient à la porte, alors nous le faisions, nous n’avions pas à le planifier, car nous savions qu’il allait être fait ». Comme l’explique l’étude de santé réalisée en 2014 : « Les travailleuses du sexe qui exercent leurs activités dans les maisons closes de Surabaya sont la cible des efforts pour le contrôle des infections sexuellement transmissibles et l’utilisation du préservatif depuis plus de 30 ans ».

Plus de risques pour les travailleurs du sexe ?

Putin, qui n’utilise que ce seul nom, est membre du Forum Komunikasi Masyarakat Lokalisas Surabaya, une organisation qui représente les propriétaires de maisons closes et leurs employés. Il a dit à IRIN que toutes les personnes qui travaillent dans ce secteur cherchent désespérément à maintenir leur revenu depuis la fermeture des maisons closes.

« Maintenant que les prostituées professionnelles sont parties, les propriétaires d’hôtels demandent parfois aux femmes qui passent dans la rue si elles veulent avoir des relations sexuelles pour gagner de l’argent », dit-il. « Certaines acceptent, mais il s’agit de personnes très différentes – ce ne sont pas des professionnelles. On ne sait pas si elles ont des connaissances sur la santé sexuelle, car c’est dans les maisons closes que ces choses-là étaient enseignées et appliquées ».

C’est la fin de cette « application » des règles de santé qui inquiète d’autres personnes.

Une étude réalisée en 2013 par l’Agence américaine pour le développement international (USAID) sur le travail de lutte contre le VIH en Indonésie a été publiée au moment de la fermeture des quartiers de prostitution. Elle prévient que « la fermeture des maisons closes peut rapidement faire baisser le nombre de personnes approchées ». L’étude note : « Le personnel du bureau de la santé du district [à Surabaya] a indiqué qu’il n’avait pas prévu de fournir des services de prévention du VIH aux travailleuses du sexe qui seront concernées par la fermeture des maisons closes ».

Le dépistage obligatoire du VIH est-il contreproductif ?

Mais le fait qu’aller travailler dans des rues soit moins sûres n’est pas le seul problème. Certaines personnes disent que la façon dont les maisons closes gèrent la santé des travailleurs du sexe peut présenter plus de risques à long terme.

Le Plan d’action et de stratégie national sur le VIH et le sida 2010-2014 de l’Indonésie promeut « l’utilisation du préservatif à 100 pour cent ». Baptisée « 100 % CUP » (pour « 100 % condom use programme »), la stratégie prévoit d’enregistrer et de suivre les travailleurs du sexe qui exercent leurs activités dans les maisons closes.

La stratégie est appréciée des propriétaires de maisons closes et des gouvernements locaux indonésiens, et les chiffres suggèrent qu’elle a eu un certain impact. Selon les données de l’Étude bio-comportementale intégrée de 2011 (Integrated Bio-Behavioral Survey, IBBS), 47 pour cent des travailleuses du sexe « directes » (celles qui tirent la totalité de leurs revenus du travail du sexe et travaillent le plus souvent dans les maisons closes) indiquent qu’elles utilisent toujours des préservatifs contre seulement 35 pour cent des travailleuses du sexe « indirectes » (celles qui tirent une partie de leurs revenus du travail du sexe et qui travaillent très rarement dans les maisons closes).

Le rapport montre également que seulement 25 pour cent des travailleuses du sexe « indirectes » avaient déjà pris contact avec un travailleur de proximité œuvrant dans le domaine du VIH contre plus de la moitié des travailleuses du sexe « directes ».

Mais la stratégie « 100 % CUP » a fait l’objet de critiques répétées, car elle rend les tests de dépistage du VIH obligatoires. Le PNUD, l’ONUSIDA et l’UNFPA soutiennent que, « les programmes de distribution des préservatifs qui s’appuient sur l’application de mesures obligatoires par les autorités sanitaires, la police ou les gérants des entreprises du sexe peuvent nuire aux réponses au VIH ».

« Nous avons seulement été capables de changer les choses pour les travailleurs du sexe des quartiers de prostitution, car nous avons reçu des financements pour y intervenir », se lamente Mbak Ida. « Ce sont les lieux visés par les plans et les interventions ».

« Nous devons trouver un moyen pour que les services de santé soient disponibles, accessibles et acceptables pour les travailleurs du sexe en Indonésie tout en respectant les principes de non-discrimination et le droit à la santé », a dit à IRIN Cho Kah Sin, directeur pays de l’ONUSIDA en Indonésie, en écho aux normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui indiquent que l’accès de tous au préservatif est plus efficace que les mesures règlementaires telles que le dépistage forcé des travailleurs du sexe.

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