Aux Philippines, les survivants du siège de Zamboanga se sentent oubliés

Un an après la violente attaque qui a semé la terreur dans la ville de Zamboanga, au sud des Philippines, des dizaines de milliers de déplacés se sentent oubliés.

L’attaque par le Front de libération nationale moro (MNLF), un groupe sécessionniste, de cette ville portuaire le 9 septembre 2013 avait fait 120 000 déplacés.

Aujourd’hui, environ 40 000 d’entre eux demeurent sans domicile, selon les estimations du gouvernement. Nombre d’entre eux vivent dans des centres d’évacuation surpeuplés, où les épidémies sont une menace constante, et où l’accès à la nourriture et à l’eau est limité, d’après les survivants eux-mêmes et les travailleurs humanitaires.

« Quand vont-ils enfin nous aider à trouver de nouveaux logements ? » a demandé Subaira Ajirul, mère monoparentale de dix enfants dont la famille vit dans le stade désaffecté de la ville, qui héberge des déplacés depuis un an.

« On dirait qu’ils nous ont déjà oubliés. Ça fait un an et regardez-nous : nous avons toujours faim, nous nous battons pour un peu d’espace et nous mourrons petit à petit chaque jour qui passe », a dit à IRIN cette femme de 54 ans alors qu’elle faisait la queue devant une latrine débordante posée sur le sol boueux du complexe sportif Joaquin Enriquez. D’après le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), le stade héberge actuellement quelque 15 000 personnes.

Au cours du siège de la ville, qui a duré 20 jours, 500 combattants du MNLF, armés jusqu’aux dents, ont incendié près de 10 000 logements, ont pris en otage des centaines de personnes et se sont violemment affrontés aux forces de sécurité du gouvernement. Une centaine de rebelles et des dizaines de policiers et de soldats ont été tués. Les meneurs des rebelles se sont éclipsés après les combats et les efforts de relèvement n’ont pas suffi à mettre fin au chaos.

Indicateurs en baisse

« Nos vies ont été mises sens dessus dessous. Regardez autour de vous. Ça sent mauvais, c’est sale, et certains font leurs besoins dans des sacs en plastique ou à l’air libre. De nombreuses personnes ont oublié comment vivre dignement », a dit Mme Ajirul.

Selon un rapport publié en août 2014 par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), les épidémies dans les camps ont tué environ 160 évacués, dont de nombreux enfants.

D’après le CICR, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a dépassé six fois le seuil d’urgence (de deux cas pour 10 000 enfants par jour) au cours de l’année passée. Les maladies les plus mortelles sont la pneumonie et la gastroentérite. Dans une vingtaine de cas, la cause de la mort reste inconnue.

Selon Gabriel Daclan, représentant du CICR à Zamboanga, les travailleurs humanitaires ont du mal à ramener un semblant de vie normale dans les camps. L’assainissement reste l’une de leurs principales préoccupations.

« Les conditions de vie dans les sites d’évacuation et les centres transitoires restent difficiles, surtout les conditions sanitaires », a dit M. Daclan à IRIN.

« C’est très difficile pour tout le monde, mais en fin de compte, le plus important est de chercher à rendre à ces personnes leur dignité », a-t-il dit.

« Les blessures n’ont pas guéri, mais nous tentons de redonner confiance à la population », a dit Beng Climaco, maire de Zamboanga. Elle a ajouté qu’elle était consciente des problèmes qui persistent dans les camps.

« Nous ne sommes pas très contents du nombre de décès [dus aux maladies chez les populations déplacées]. C’est pourquoi nous devons travailler très dur pour diminuer la mortalité », a-t-elle dit.

Seulement deux mois après les violences à Zamboanga, les Philippines ont été durement frappées par l’un des plus grands cyclones de son histoire, le typhon Haiyan (localement appelé Yolanda), qui a touché plus de deux millions de personnes et porté un coup dur aux ressources humanitaires. « Haiyan a submergé les capacités d’intervention du gouvernement et de ses partenaires humanitaires internationaux, dont les ressources et le personnel avaient déjà été poussés à leurs limites par les urgences précédentes », a dit le Centre de surveillance des déplacements internes (Internal Displacement Monitoring Centre, IDMC).

D’après les chiffres d’OCHA, si les 776 millions de dollars demandés en réponse à Haiyan ont été financés à hauteur de 67 pour cent, moins de la moitié des 12,8 millions de dollars demandés pour Zamboanga ont été obtenus.

« C’est une vie très difficile »

Malgré de telles contraintes, certains habitants de Zamboanga reconstruisent leur vie, brique par brique. Certains rebâtissent leur maison avec des matériaux offerts par le gouvernement. D’autres ont gagné de l’argent – notamment grâce à des envois de fonds, qui représentent 10 pour cent de l’économie du pays – ou ont emprunté pour financer leurs travaux de reconstruction.

Benjamin Leonardo, 61 ans, et sa famille ont préféré retourner vivre entre les murs criblés de balles de leur maison en ruine, dans le district de Santa Catalina – l’une des localités les plus touchées par les combats – plutôt que de rester au centre d’évacuation.

M. Leonardo, sa femme handicapée physique, leurs trois enfants et plusieurs petits-enfants ont installé un toit temporaire fait d’une bâche et de tôles. Mais leur maison n’a pas l’électricité ni de toilettes. Les restes de la porte incendiée à l’entrée de la maison rappellent la brutalité de l’attaque.

« C’est une vie très difficile, mais nous faisons de notre mieux pour vivre », a dit M. Leonardo, dont la fille et cinq petits-enfants ont été tenus en otage par les hommes du MNLF pendant des jours.

Non loin, des marines sont cantonnés dans un camp et patrouillent le secteur. Même lorsque les violences se sont calmées, après 20 jours de combats, les responsables des MLNF n’ont pas été arrêtés et ils sont aujourd’hui encore en liberté.

La bataille de 2013 à Zamboanga a souligné les problèmes complexes auxquels est confronté le gouvernement, qui cherche à étouffer une rébellion musulmane qui dure depuis plusieurs dizaines d’années. Cette rébellion a fait près de 150 000 morts et a plongé dans la pauvreté de nombreux secteurs du sud, pourtant riches en minerais.

Le Front de libération islamique Moro (MILF) s’est séparé du MNLF dans les années 1970 et ce dernier a signé un accord de paix avec Manille en 1996. Le président Beningo Aquino a cependant qualifié cet accord de paix d’« expérience ratée », causant une profonde rancoeur et un sentiment de colère.

Le gouvernement a signé un accord de paix avec le MILF le 27 mars 2014 prévoyant que le MILF cesse la rébellion et se convertisse en groupe politique pour prendre les rênes en 2016 de la région Bangsamoro, dont l’autonomie a été déclarée récemment. Certains analystes ont cependant averti que l’exclusion de groupes tels que le MNLF des négociations risquait d’alimenter les troubles dans la région.

aag/kk/cb-ld/amz