Un secteur de la santé moribond en Libye

Le chaos politique et les conflits en Libye se répercutent gravement sur les services de santé, avec le départ de professionnels de la santé et le retrait des organisations humanitaires qui alourdissent le fardeau pour le personnel soignant cherchant à prendre en charge les personnes blessées dans les affrontements qui durent depuis le mois de juin.

D’après le compte rendu de situation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), des milliers de personnes ont fui leur domicile à Tripoli et Benghazi et « les grands hôpitaux de [ces deux villes] sont submergés de patients nécessitant une prise en charge urgente et des soins post-traumatiques ».

Plusieurs organisations humanitaires et agences des Nations Unies ont diminué leurs effectifs. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a déplacé son personnel international vers la Tunisie voisine, mais son personnel local est resté sur le terrain. Le 28 août, cinq ambulances nouvellement équipées ont été interceptées et volées.

Les professionnels de santé étrangers commencent à quitter le pays

Le ministère de la Santé craint un « effondrement total » de son système de santé en cas d’exode des professionnels de santé étrangers, d’après un porte-parole. Six pour cent du personnel hospitalier est originaire des Philippines, et 20 pour cent d’Inde.

« Le départ de professionnels de santé étrangers et la pénurie de fournitures médicales ne font qu’aggraver la situation déjà critique des civils », a dit Tarek Mitri, le représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Libye, au Conseil de sécurité des Nations Unies le 27 août.

Plus de 3 500 travailleurs philippins expatriés – sur une communauté estimée à 13 000 environ – ont quitté la Libye, selon un communiqué du secrétaire d’État philippin au travail émis le 28 août. La proportion de professionnels de la santé parmi ces quelque 3 000 personnes reste à déterminer.

Sheralyn Cenaza, une infirmière philippine travaillant à l’hôpital central de Tripoli, a quitté la Libye par bateau le 12 août : « Je vis en Libye depuis deux ans. Le niveau d’insécurité n’a jamais été aussi élevé. On entend des bombes exploser tous les jours à Tripoli. »

Elle a dit que la communauté était particulièrement inquiète depuis le viol d’une infirmière philippine à Tripoli fin juillet.

Une autre infirmière philippine, Princess Famorean, a pris la décision de rester en Libye, mais redouble de précautions en raison de l’insécurité. « Je passe mes journées à l’hôpital ou dans la résidence où j’habite, située juste en face. Je ne sors jamais. »

La raison principale poussant les étrangers à rester est l’argent : le salaire mensuel d’une infirmière philippine en Libye – environ 920 LYD, soit 750 dollars US – est deux à trois fois plus élevé que dans leur pays d’origine.

L’hôpital central de Tripoli a été placé sous le contrôle d’unités de police nationale, mais le personnel dit ne pas se sentir à l’aise. « Lorsque des individus dangereux pénètrent dans l’hôpital avec des armes, les agents de police quittent souvent les lieux », a dit Ahmed*, un membre libyen du personnel médical, à IRIN. Un cordon a été mis en place autour d’une roquette non explosée tombée dans l’enceinte de l’hôpital il y a deux semaines, mais elle n’a toujours pas été retirée.

Certains centres de santé sont inaccessibles. L’hôpital Al Jala de Benghazi, principale structure de soins post-traumatiques, a été fermé tandis qu’Al Hawwary, un autre grand hôpital, est inaccessible, car son secteur est le théâtre d’affrontements. La situation à Tripoli est similaire. « Les salles des urgences du centre médical, de l’hôpital central et de l’hôpital Abusleem de Tripoli tournent à grande peine », selon l’OMS.

Abduljalil Graibi, le directeur de l’hôpital central de Tripoli, a déménagé son bureau au service de chirurgie pour prêter main-forte au personnel en cette période de crise. Il estime qu’environ 15 pour cent du personnel médical étranger est parti, et que l’impact de leur départ est considérable. « Lorsque les étrangers sont de service, je sais que je peux compter sur eux, tandis que les Libyens peuvent quitter l’hôpital à tout moment. » Il a dit qu’il était plus difficile de faire respecter le règlement depuis le début de la révolution.

Les départs de membres du personnel médical étrangers se sont essentiellement produits pendant le ramadan, lorsque le nombre de patients est habituellement bas. Avec la pénurie de carburant et les violents affrontements affectant la banlieue de Tripoli, les personnes souhaitant se rendre à l’hôpital n’ont pas toujours pu le faire. Pour faire face, les hôpitaux ont instauré des journées de travail plus longues.

« La Libye devrait saluer son personnel soignant étranger, même ceux qui ont choisi de partir », a dit à IRIN Fawzi Azowai, chargé des relations internationales du Croissant-Rouge libyen et chirurgien orthopédiste-traumatologue à l’hôpital Mitiga de Tripoli. L’hôpital est situé à proximité de la base d’une brigade islamiste. Les combattants ont accepté d’aider l’hôpital : ils fournissent du carburant pour les générateurs et défendent les bâtiments.

« Nous ne prenons pas position. Des combattants de tous bords peuvent venir se faire soigner », a dit M. Azowai.

Problèmes d’approvisionnement

Si le manque de personnel est un problème, la pénurie de fournitures médicales est encore plus préoccupante. Le seul programme de transplantation d’organes de Libye a fermé son unité d’hospitalisation de 25 lits afin d’affecter ses infirmiers à des services plus urgents.

Le manque de médicaments rend tout greffe impossible pour le moment.

Quatre patients ont déjà rejeté leur greffe de rein. « Nos stocks de médicaments sont vides. Par exemple, nous avons besoin de 15 000 capsules de Neoral 100 mg par mois pour prévenir le rejet d’organe chez les patients ayant subi une greffe », a dit Mohamed Harisha, qui travaille comme anesthésiste au centre de transplantation d’organes.

Abdul Haffed Ali Ashibani, le coordinateur général du programme, a adressé une lettre au Croissant-Rouge libyen le 28 août pour lui demander des immunodépresseurs, en insistant sur le fait qu’« en l’absence d’action de la part des autorités concernées (ministère de la Santé) malgré notre insistance, l’impossibilité d’administrer aux patients leur traitement en temps voulu mettrait leur vie en danger ».

« Je vis en Libye depuis deux ans. Le niveau d’insécurité n’a jamais été aussi élevé. On entend des bombes exploser tous les jours à Tripoli. »

La plupart des entrepôts de médicaments de Tripoli se trouvent le long de la route de l’aéroport ou dans le quartier de Ben Gashir, au sud de la ville. C’est là qu’ont eu lieu les affrontements les plus violents pour le contrôle de la capitale. Suite à la victoire des brigades islamistes et de Misrata sur les brigades de Zintan, les heurts sont plus sporadiques, mais les entrepôts étatiques de médicaments à Tripoli et Benghazi ont été gravement pillés.

La fermeture de l’espace aérien libyen et les difficultés pour accéder à Tripoli par la route depuis la Tunisie rendent l’approvisionnement en produits frais extrêmement compliqué.

« Pour les équipements et les médicaments de base, nous disposons de stocks pour plusieurs mois, mais pour les besoins spécifiques, c’est moins », a dit Khalifa Gaddur, directeur de l’hôpital Mitiga de Tripoli. « Nous avons soigné 400 blessés environ pendant le ramadan, des combattants pour l’essentiel. L’an dernier, ils nous n’avions que 50 patients », a-t-il dit. Adulkarim Fallah, le responsable de l’unité de laboratoire, sait qu’il lui faudra patienter plusieurs semaines avant que les stocks qu’il a commandés lui parviennent du Moyen-Orient par bateau.


Un ministère de la Santé inexistant

« Nous devons travailler comme s’il n’y avait pas de ministère de la Santé », a dit M. Azowai à IRIN. Le gouvernement a démissionné le 28 août. Deux assemblées législatives rivales revendiquent le droit de nommer l’exécutif.

Les brigades islamistes et de Misrata, qui ont pris le contrôle de Tripoli au terme de cinq semaines d’affrontements, soutiennent le Congrès général national (CGN) élu en juillet 2012. Les brigades de Zintan et les groupes armés menés par l’ancien général Khalifa Haftar, qui affronte les groupes islamistes à Benghazi, soutiennent la Chambre des représentants, élue en juin pour remplacer le CGN et qui se réunit actuellement à Tobrouk, dans l’est.

Les querelles politiques pourraient à nouveau retarder le budget 2014. Certains professionnels de la santé n’ont pas été payés depuis six mois. « La médecine est un secteur humanitaire, mais nous avons besoin d’un système de santé solide pour travailler correctement », a dit M. Azowai.

*Nom fictif

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