Une alternative aux processus de l'IGAD au Soudan du Sud

L'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), une organisation est-africaine, met tout en ouvre pour convaincre les parties adverses soudanaises d'appliquer les cessez-le-feu et les engagements pris en faveur du processus de paix afin de mettre un terme à la crise qui secoue le pays, mais les combats se poursuivent et peu de progrès ont été réalisés pour sortir de l'impasse.

Au-delà des efforts entrepris au niveau international, les Sud-Soudanais essayent d'organiser des pourparlers de négociation, et des initiatives locales indépendantes ont été mises en place.

En avril, des groupes religieux et des organisations de la société civile se sont réunis pour donner naissance au National Platform for Peace and Reconciliation (plateforme nationale pour la paix et la réconciliation, NPPR), un organe indépendant dont l'objectif est « de former une plateforme unifiée pour promouvoir la paix et la réconciliation au Soudan du Sud ».

Depuis sa création, l'organisation a essayé de prendre contact avec les principales parties prenantes au processus de médiation, notamment le gouvernement, l'opposition et l'équipe de l'IGAD à Addis-Abeba. Elle a également travaillé avec les médias locaux et a établi une collaboration avec d'autres groupes de la société civile.

La plateforme a été établie étant entendu que « les problèmes auxquels le pays est confronté sont urgents, trop importants et trop complexes pour qu'un seul organisme puisse les résoudre », a expliqué le révérend Bernard Suwa, secrétaire-général du comité national pour la guérison, la paix et la réconciliation (Committee for National Healing, Peace and Reconciliation, CNHPR), l'une des trois organisations qui se sont unies pour former la NPPR. « Nous nous sommes également rendu compte que les problèmes du Soudan du Sud doivent être résolus par les Sud-Soudanais eux-mêmes ».

Les deux autres organisations qui forment la NPPR sont la Commission de paix et de réconciliation du Soudan du Sud (South Sudan Peace and Reconciliation Commission, SSPRC) et le Comité spécialisé pour la paix et la réconciliation (Specialized Committee on Peace and Reconciliation, SCPR) mis sur pied par l'Assemblée nationale législative (parlement du Soudan du Sud).

« Chacun [groupe] met ses compétences à la disposition de la plateforme et leurs mandats et leurs capacités combinés, leurs rôles et leurs responsabilités propres constituent la base d'une plateforme viable pour promouvoir les efforts nationaux de paix et de réconciliation », a dit David Okwier Akway, président du SCPR mis en place par le Parlement.

Les églises jouent un rôle important au Soudan du Sud et leur participation à un programme de promotion de la paix est cruciale. Lors de la guerre civile, qui a duré plusieurs décennies, elles ont parfois été les seules institutions stables et, en tant que telles, elles sont légitimes aux yeux de nombreuses personnes, particulièrement dans les régions reculées du pays.

Lors de la signature de l'accord de paix du 9 mai, M. Kiir et M. Machar « ont initialement refusé de se serrer la main pendant les négociations de paix et c'est l'évêque qui les a faits se mettre côte à côte et se tenir la main durant la prière pour la paix », a dit Erik Solheim, président du Comité d'aide au développement de l'OCDE et ancien ministre norvégien de l'Environnement et du Développement international.

En effet, lors du lancement de la NPPR, le président Kiir a dit que « étant donné la nature et le comportement des institutions, nous nous rendons compte qu'elles sont capables d'atteindre un large éventail de personnes, pas seulement à Djouba . mais dans tous les comtés, bomas et payams de notre pays ».


Comprendre les difficultés

Si, en général, les efforts de paix nationaux prennent mieux en compte les complexités de la crise et ainsi se concentrent davantage sur la recherche de solutions à long terme, il est clair que les négociations orchestrées par l'IGAD n'ont pas pour l'instant atteint leurs objectifs.

Le 10 juin, les dirigeants se sont à nouveau engagés à mettre un terme au conflit et à former un gouvernement transitoire d'unité nationale dans un délai de 60 jours. L'IGAD a prévenu les deux parties que les Etats membres « prendront d'autres mesures collectives contre toute partie qui n'honorerait pas les engagements pris à ce jour », en notant que cela pourrait se traduire « par l'adoption de mesures punitives ».

Cependant, le nouveau cycle de discussions qui devait débuter le 16 juin a été reporté après le boycott de l'évènement par l'opposition.

« Pour beaucoup d'entre nous, le problème du processus de l'IGAD est qu'il ne pourra déboucher que sur une solution des élites qui, j'en ai bien peur, sont incapables ou réticentes à résoudre les causes sous-jacentes », a dit Michael Comerford, conseiller du CNHPR.

La NPPR est fondée sur le principe que la crise du Soudan du Sud n'est pas seulement due au conflit entre les deux dirigeants et à ce titre, et conformément à son mandat, elle consultera « un large groupe de parties prenantes et de groupes d'intérêt » au cours des mois à venir.

« Le principal argument en faveur d'un processus de paix inclusif est d'empêcher qu'un éventuel fauteur de trouble ne sape les avancées », ont dit Nhial Tiitmamer et Abraham Awolich du Sudd Institute, dans un article publié en février. Ils ont demandé à ce que la société civile, les femmes et les groupes de jeunes ainsi que les initiatives intercommunautaires soient pris en compte dans le processus de paix pour entendre un large éventail de points de vue.

Des questions se posent sur la neutralité des dirigeants de la région. L'Ouganda, l'Ethiopie, le Soudan et le Kenya semblent tous avoir pris position dans le conflit et ont des intérêts importants dans l'issue de cette crise.

« La crise a ajouté une dimension nouvelle aux tensions qui existent dans la région - entre l'Ouganda et le Soudan d'un côté, et entre l'Ethiopie et l'Erythrée de l'autre », a dit Berouk Mesfin, chercheur principal à l'Institut d'études de sécurité (ISS) d'Afrique du Sud. « La crise se poursuit, la pression s'accroît sur ces Etats qui, depuis un certain temps déjà, se trouvent dans une relation empreinte de méfiance et de suspicion dans une perspective de soutien à un camp ou à un autre ».


La réconciliation est encore loin

Les pourparlers de paix internationaux ne sont souvent rien de plus qu'une solution de fortune. « Ce qui se passe à Addis est un règlement politique, mais [cela ne] permet pas d'aplanir les divisions sociales », a dit à IRIN M. Suwa. « Si l'on n'ouvre pas sérieusement à la réconciliation, ces problèmes surgiront à nouveau ».

Etant donné que l'accord de paix a été imposé aux dirigeants, le fait d'utiliser la menace de sanctions n'est « pas le signe d'une réconciliation ou d'un accord politique entre le président et son ancien vice-président », a dit Amnesty International dans un rapport publié au mois de mai. « L'atmosphère est glaciale entre eux et ils continuent de penser qu'ils peuvent tirer profit de victoires remportées sur le terrain ».

Ces accords sont rarement perçus comme légitimes ou comme un signe de bonne volonté et d'apaisement entre les parties en conflit.

Contexte
Un renouvellement de l’engagement à mettre un terme aux hostilités a été signé par le gouvernement du Soudan du Sud et le Mouvement/l’Armée de libération du peuple soudanais (MLPS/SPLA) le 5 mai 2014 ; quatre jours plus tard, un accord de paix a été négocié à Addis Abeba par le biais de la médiation de l’IGAD.

Depuis la mi-décembre, la crise du Soudan du Sud se poursuit avec la même intensité. Elle a fait des milliers de victimes et 1,5 million de déplacés. De plus, 3,8 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) estime que 70 000 personnes ont fui les violences depuis la trêve du 9 mai et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) a fait état de la poursuite des combats dans certaines parties des Etats d’Unité, du Nil supérieur et de Jonglei.

« Un processus de paix inclusif et qui prend en compte la voix des personnes présentes sur le terrain doit faire confiance à ces personnes », a dit à IRIN John Ashworth, conseiller de groupes religieux au Soudan du Sud. « Elles nous diront qu'elles veulent la justice, la redevabilité et d'autres choses intégrées au processus. Ces questions seront développées de manière organique durant le processus et ne devraient pas être imposées dès le début ».

Un manque de volonté politique

« Si, sur le papier, le gouvernement semble apprécier ce processus, je crains qu'il y ait peu de volonté politique de la part des gouvernants », a dit à IRIN M. Suwa. « Ainsi, le gouvernement est prêt à mener son dialogue politique et les représentants de l'opposition s'orientent eux aussi vers leur processus de paix et de réconciliation au lieu de soutenir un organisme qui regroupe toutes les OSC [organisations de la société civile] ».

Il pense également que la NPPR apparait comme une menace pour le gouvernement, « car elle va probablement mieux faire entendre la voix du peuple du Soudan du Sud » et sera un organisme, qui, une fois que les hostilités auront pris fin, « remettra en cause les personnes au pouvoir et demandera justice et redevabilité ».

M. Comerford note que la NPPR s'efforce de paraître neutre et de maintenir son indépendance. Selon lui, bon nombre de personnes, plus particulièrement au sein de la communauté internationale, pensent, à tort, que l'indépendance « veut dire ne pas avoir de contact avec le gouvernement tout en tendant la main à l'opposition ».

De manière plus générale, instaurer une paix et une réconciliation réelles est peu courant au Soudan du Sud. « Un précédent a été créé en érigeant la violence en outil politique », a dit à IRIN M. Comerford. Les parties prenantes semblent penser que « le changement et les objectifs politiques sont atteints par des moyens non pacifiques. » au Soudan du Sud.

« Je ne prends pas part aux intrigues relatives à la participation de telle ou telle personne aux négociations qui se déroulent à Addis, mais les acteurs armés semblent s'être assurés le droit d'être là, alors que les acteurs non violents attendent d'être invités », a-t-il ajouté.

En effet, suite à un nouveau boycott des pourparlers de paix le 16 juin, l'opposition a indiqué qu'elle refusait d'y prendre part parce que le choix des participants de la société civile aux négociations reposait sur un « processus tronqué ».


Les précédents en matière de processus de paix locaux

Un rapport de l'Institut pour la paix des Etats-Unis (US Institute for Peace, USIP) montre que, sous certaines conditions spécifiques, l'instauration d'un dialogue local et de négociations de paix entre les groupes peut se révéler très efficace. Si l'ordre du jour est restreint, si les bonnes personnes y participent et sont habilitées, si le processus est transparent et les accords et mécanismes de mise en ouvre sont définis, s'il y a un processus de suivi des résultats, alors les Etats déchirés par la guerre peuvent s'appuyer sur les processus locaux pour instaurer la stabilité.

Il y a des précédents en matière d'initiatives de paix locales au Soudan du Sud. En mai 2012, le Comité présidentiel pour la paix, la réconciliation et la tolérance dans l'Etat de Jonglei a réussi à négocier et à faire signer un accord de paix entre les chefs des six communautés de la région.

Ils ont failli ramener la stabilité au Jonglei, mais c'était sans compter sur l'intervention de David Yau Yau, dont l'insurrection contre le gouvernement du Soudan du Sud a fait replonger l'Etat dans la violence.

A cette époque, en 2013, le CNHPR a dit que « si elles n'avaient rien à voir avec les conflits qui secouent traditionnellement l'Etat du Jonglei, les actions de M. Yau Yau ont contribué à renforcer la déstabilisation dans l'Etat et à faire retomber d'autres acteurs dans un schéma tristement familier ».

L'incapacité du gouvernement à cimenter l'accord de paix avec une aide au développement efficace et à instaurer une vraie réconciliation a entraîné l'effondrement de l'accord de 2012. Mais elle offre un exemple des alternatives viables aux processus lancés l'IGAD qui sont chancelants pour l'instant.

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