Les violences anti-musulmans au Sri Lanka sont signe d’un profond malaise

Le gouvernement sri lankais devrait prendre des mesures pour poursuivre en justice les responsables d’actes de violences interethniques et promouvoir la paix, ont dit les observateurs à la suite des heurts – les plus graves en cinq ans – qui ont fait au moins deux morts et plus de 80 blessés.

Le 15 juin, des affrontements ont éclaté entre des musulmans et des groupes bouddhistes extrémistes à Dharga, une ville à majorité musulmane du district de Kalutara, dans le sud du pays, à environ 60 km de Colombo, la capitale.

« Les violences risquent de s’étendre à d’autres régions si le gouvernement ne réagit pas immédiatement », a dit à IRIN David Griffiths, directeur adjoint de la section Asie-Pacifique d’Amnesty International.

« Le problème couve depuis un certain temps et des solutions auraient déjà dû être proposées il y a longtemps », a-t-il dit, en remarquant que les tensions étaient déjà présentes avant les violences du 15 juin. Les extrémistes bouddhistes du mouvement Bodu Bala Sena (BBS, ou « Force bouddhiste ») avaient alors manifesté violemment pendant deux jours à la suite d’un rassemblement à Aluthgama, à 5 km de Dharga.

Selon Ajith Rohana, porte-parole de la police, 50 personnes soupçonnées d’avoir participé aux émeutes ont été arrêtées. « Nous menons des enquêtes pour déterminer ce qui s’est passé et qui est responsable », a-t-il dit.

Le 16 juin, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Navi Pillay, a condamné les violences. « Je crains que ces violences s’étendent aux communautés musulmanes du reste du pays », a-t-elle ajouté. « Les autorités doivent immédiatement demander des comptes aux responsables de telles attaques et bien faire savoir [...] qu’il n’y a pas de place pour des propos incendiaires ni des incitations à la violence. »

« La plupart des musulmans de la ville se trouvaient à la mosquée lorsque le cortège [de BBS] est passé et il y avait beaucoup de tensions dans le secteur », a dit Mohideen Iqbal, un habitant de Dharga qui a été témoin des premières violences avant de fuir.

Le 18 juin, le président du Sri Lanka, M. Rajapaksa, a rencontré des chefs religieux et communautaires de la région et promis une enquête impartiale sur l’incident et l’aide du gouvernement pour reconstruire les propriétés endommagées. La police a depuis interdit toute forme de rassemblement religieux.

Selon les analystes, cependant, après cet évènement, le gouvernement ne pourra pas se contenter de réparer les biens endommagés et de rétablir de bonnes relations pour éviter de nouvelles violences.

« Le gouvernement doit montrer aux minorités, dont les musulmans, qu’elles font partie de ce pays, qu’elles ont les mêmes droits que quiconque », a dit Jehan Perera, chef de l’organe national chargé des actions de plaidoyer du National Peace Council (NPC).

Plus de 250 000 musulmans déplacés

Près de deux millions de musulmans vivent au Sri Lanka, dont un grand nombre dans l’Est et le Nord-Ouest du pays, régions en proie à des violences au cours de la guerre civile longue de 26 ans qui a pris fin en mai 2009.

Environ 75 000 musulmans ont dû fuir le district de Jaffna, au nord du pays, en 1990, sous la menace des Tigres de libération de l’Eelam tamoul. Les musulmans déplacés sont maintenant plus de 250 000 et aucun programme de réinstallation n’a été adopté. Les chefs de la communauté reprochent au gouvernement son manque d’attention.

« Des entreprises appartenant à des musulmans ont été prises pour cible par le passé », a dit Hilmy Ahmed, porte-parole du Conseil des musulmans sri lankais, en faisant référence à des incidents comme l’attaque d’un magasin de vêtements dont le propriétaire était musulman le 13 mai 2013 près de Colombo et l’incendie criminel présumé d’un autre magasin de vêtements tenus par des musulmans le 21 juin 2014. Une enquête est en cours concernant ces deux incidents.

À la suite de l’interruption d’une conférence de presse musulmane par le BBS à Colombo le 11 avril, les dirigeants s’inquiétaient d’éventuelles violences autour du rassemblement du BBS.

Les chefs de la communauté musulmane, dont Faiszer Musthapha, ministre adjoint de la Promotion des investissements, ont écrit au ministère de la Loi et de l’Ordre avant le rassemblement pour l’avertir de l’ampleur des tensions dans la région d’Aluthgama et pour demander des mesures de sécurité.

Un collectif de groupes musulmans a envoyé une seconde lettre le 14 juin à l’inspecteur général de la police, lui demandant « de prendre des mesures immédiates et décisives pour protéger la vie et les biens des musulmans à Aluthgama et dans les environs ».


L’action du gouvernement critiquée

Selon M. Perera, du NPC, le fait que de telles violences aient eu lieu malgré ces avertissements démontre bien que le gouvernement ne prend pas le problème au sérieux.

« Cela prouve une certaine dégradation de la loi et de l’ordre. Il est maintenant temps de montrer aux victimes et au reste du pays que le gouvernement est prêt à prendre des décisions difficiles et inconfortables », a-t-il dit.

Selon M. Griffiths, d’Amnesty International, le gouvernement doit joindre le geste à la parole pour éviter que les violences ne s’étendent.

« Cela fait longtemps que le Sri Lanka mène des enquêtes prétendument indépendantes sur des violations des droits de l’homme à des moments politiquement opportuns, mais la plupart ont eu peu de résultats », a-t-il dit. Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, le gouvernement sri-lankais a promis de modifier et d’améliorer les lois existantes concernant les discours haineux, mais n’est pas encore passé de la parole aux actes.

M. Iqbal, qui est rentré à Dharga le 17 juin, a trouvé sa maison endommagée : des fenêtres avaient été cassées et la maison était en partie brûlée. Il a dit à IRIN que le plus urgent était d’obtenir une aide financière pour réparer les dégâts, mais que la peur régnait au sein de la communauté.

« La manière dont les évènements se sont produits, alors que la police, l’armée ou les autorités auraient pu les éviter, a fait naître la crainte chez nombre d’entre nous. Nous avons l’impression que nous ne pouvons faire confiance à personne », a-t-il dit.

« Si les responsables ne sont pas tenus de rendre des comptes, l’impunité ne fera que nourrir le cycle de la violence », a dit M. Griffiths.

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