Les PDIP d’Anbar craignent pour leur sécurité

Les familles déplacées, qui fuient les violents conflits dans la province irakienne d’Anbar en proie à l’instabilité, disent être nombreuses à avoir peur de s’enregistrer auprès de l’administration, à cause de l’hostilité que suscite leur région d’origine. Elles restent alors dans l’ombre et sont privées des aides et de l’accès aux services publics.

« Nous ne disons à personne que nous sommes d’Anbar… Dès qu’un ressortissant d’Anbar est repéré, il est arrêté… Nous avons peur », a déclaré Sara*. Le mois dernier, elle et sa famille ont fui les violences, qui durent depuis maintenant six mois, pour s’installer à la périphérie nord de Bagdad.

« Nous avions très peur pour nos enfants [à Falloujah], car nous pouvions voir les avions qui tiraient des roquettes, les unes après les autres, les mortiers, les obus… Je me suis cachée avec mes enfants sous l’escalier… [Mais] là, nous avions peur pour mon mari qui s’est fait arrêter », a-t-elle raconté.

Selon les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), ce sont surtout les hommes qui sont la cible de brimades. Mais, les familles ont également déclaré qu’elles avaient bien trop peur de se rendre à l’hôpital, d’envoyer leurs enfants à l’école et de s’enregistrer auprès du ministère du Déplacement et des Migrations.

Les organisations humanitaires tirent la sonnette d’alarme sur la sécurité de plus en plus menacée des PDIP d’Anbar qui sont désormais près de 435 000 d’après les derniers chiffres du ministère.

« Il semble que le problème touche particulièrement Bagdad où les PDIP d’Anbar subiraient des brimades et seraient traités de ‘terroristes’ », a indiqué la Mission d’assistance des Nations Unies en Irak (MANUI) dans un rapport.

Aziza*, veuve et mère de six enfants, a dit à IRIN avoir quitté Anbar en février. Elle s’est d’abord réfugiée à Samarra, avant de se rendre dans le gouvernorat de Bagdad où elle est actuellement hébergée par sa sœur et la famille de cette dernière ; ils sont au total 17 à vivre dans une seule pièce.

« C’est la crise à Anbar. Il n’y a rien... Pas de nourriture, rien. La situation est terrible », a expliqué cette mère de 42 ans. « Nous n’avons rien pris avec nous... Nous sommes partis précipitamment... Nous avons failli ne pas nous en sortir. »

Aziza, dont le mari est mort pendant la guerre civile qui a ravagé Anbar en 2006, a déclaré : « Nous ne nous sommes pas enregistrés, car ici nous avons peur de dire que nous venons d’Anbar. Nous avons peur pour nos enfants ».

L’enregistrement permettrait aux familles déplacées de recevoir une allocation mensuelle en espèces d’un montant de 240 dollars, mais ces dernières craignent souvent d’éventuelles représailles. Elles redoutent notamment d’être injustement accusées de terrorisme, ce qui placerait toute leur famille sur une liste noire. C’est aussi pour cette raison que les PDIP évitent d’aller à l’école ou à l’hôpital.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a reçu des informations faisant état de 900 familles déplacées originaires d’Anbar installées dans un quartier de Bagdad. Près de 200 d’entre elles ont déclaré avoir peur de s’enregistrer auprès du ministère.

Quant aux familles qui s’enregistrent, ce sont souvent les femmes – et non les hommes – qui se chargent de remplir les formalités, de peur que les hommes ne soient arrêtés par les autorités.

Faute d’enregistrement, Aziza a dit n’avoir reçu aucune aide du gouvernement et ne pas avoir pu réclamer la pension de son mari qui constituait jusqu’alors sa source de revenus.

Abou Khaled*, un travailleur humanitaire irakien qui s’occupe de déplacés au sein d’une organisation non gouvernementale (ONG) locale, a déclaré que les déplacés avaient accès à des produits alimentaires de première nécessité et à un abri grâce aux liens familiaux et tribaux. Mais, en dehors de cela, il a dit que leur vie était très difficile.

« Les déplacés ont besoin de plus d’eau et de nourriture. Ils ont besoin de voir un médecin, ils doivent pouvoir être libres d’aller et venir, de faire leurs courses et de fréquenter l’école », a-t-il déclaré.

« En ce qui concerne la sécurité, l’armée et les forces de sécurité encerclent la zone et contrôlent les papiers ; les hommes en arme insultent ceux qui sont originaires d’Anbar », a-t-il ajouté. « À tout moment, ils peuvent emmener un fils ou un frère en dehors de la zone et ne jamais le ramener. Voilà le problème. »

Trahis par leur accent

Selon le HCR, la principale agence de protection humanitaire, des PDIP d’Anbar changent même leur manière de parler, afin d’éviter que leur accent ne trahisse leur identité.

« D’après les témoignages recueillis dans nos évaluations, certains déplacés craignent d’éventuelles représailles de la part de leur propre communauté s’ils retournaient dans leur région d’origine. D’autres ne veulent pas se faire connaitre du ministère, ni des autres administrations, de peur des répercussions négatives, comme celle de devenir la cible de certains groupes armés parce qu’ils viennent d’Anbar », a déclaré à IRIN Hinako Toki, une haute responsable du HCR qui travaille pour la recherche de solutions durables en Irak.

Mais, d’après l’Organisation internationale des migrations (OIM), si certains ressortissants d’Anbar ne s’inscrivent pas intentionnellement, d’autres ont du mal à le faire, car ils n’ont pas de papiers prouvant qu’ils sont originaires de la province d’Anbar. Ils ne peuvent donc pas recevoir l’aide allouée aux PDIP.

« À Bagdad…, les PDIP sont tenues de fournir des papiers délivrés à Anbar, afin de pouvoir être enregistrées. Mais, de nombreux habitants d’Anbar ont fait faire leurs documents officiels à Bagdad au cours des 20 dernières années, ce qui les empêche de prouver leur statut de résident », a révélé l’OIM dans sa Matrice de suivi des déplacements (MSD) publiée en avril.

« C’est la crise à Anbar. Il n’y a rien... Pas de nourriture, rien. La situation est terrible… Nous avons failli ne pas nous en sortir »

Le rapport, deuxième partie d’une série d’évaluations détaillées sur les déplacés d’Anbar, a également signalé que les PDIP dénonçaient une « restriction de la liberté de circulation » dans 31 pour cent des 108 lieux de Bagdad visités par l’OIM. D’autres restrictions ont également été observées dans certains lieux des provinces d’Erbil, de Karbala, de Kirkouk et de Nineveh.

En tout, la MSD indique la présence de groupes de PDIP non enregistrés dans 18 pour cent des 607 lieux visités (soit 109 lieux) en dehors d’Anbar. D’après des informations recueillies à Dhi Qar, dans le sud du pays, « les forces de sécurité » refuseraient l’accès au gouvernorat aux PDIP originaires d’Anbar, à l’exception de ceux qui ont un protecteur dans la région.

« Certaines familles sont donc entrées clandestinement dans le gouvernorat et se déplacent sans cesse, de peur d’être expulsées », est-il précisé dans le rapport.

Accès humanitaire

Les militants de l’organisation Human Rights Watch (HRW) établie à New York accusent le gouvernement d’abandonner la population d’Anbar à son sort : d’une part en empêchant l’acheminement de l’aide humanitaire destinée aux habitants qui sont restés dans la province, et d’autre part en ne faisant rien pour empêcher que les personnes réfugiées dans les autres gouvernorats ne souffrent des violences intercommunautaires.

Erin Evers, chercheuse de HRW spécialiste de l’Irak, a déclaré que le « manque total de confiance des deux côtés » provoqué par l’escalade des tensions intercommunautaires empêchait les personnes dans le besoin d’obtenir de l’aide.

Elle a déclaré que les sunnites de la région d’Anbar « mais aussi les sunnites de Bagdad, de la région de Bagdad et des autres régions » étaient persuadés que le gouvernement cherchait à les persécuter, voire à les éliminer dans certaines parties du pays ».

« C’est un obstacle majeur à l’obtention de l’aide ; le gouvernement ne veut pas aider ceux qu’il considère comme des ‘terroristes’, et les personnes déplacées sont terrifiées à l’idée de se lancer dans les procédures administratives nécessaires à l’obtention de l’aide modeste promise par les pouvoirs publics. »

Le gouvernement irakien n’a pas réagi directement aux accusations de HRW, mais il a défendu à plusieurs reprises ses opérations militaires qui, selon lui, sont justifiées par la présence de terroristes de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL).

Cependant, les détracteurs indiquent que ceux qui ont pris les armes à Anbar sont loin de tous faire partie du groupe djihadiste de l’EIIL ; beaucoup sont des activistes sunnites qui accusent le gouvernement dirigé par les chiites de mesures discriminatoires et de mauvais traitements.

Les Nations Unies ont également réclamé un meilleur accès humanitaire. Cette semaine, le Représentant spécial du Secrétaire général pour l’Irak, Nickolay Mladenov, a évoqué dans un communiqué la « détérioration de la situation à Falloujah ». Il a déclaré que « les combats incessants, y compris les bombardements, entravaient souvent la distribution d’une aide d’urgence indispensable… »

« Dans leurs efforts pour rétablir la loi et l’ordre à Anbar, les forces de sécurité irakiennes doivent veiller à ce que la lutte contre le terrorisme soit menée dans le respect des obligations internationales et constitutionnelles relatives aux droits de l’homme », a-t-il dit.

La base de données indépendante établie au Royaume-Uni, Iraq Body Count, révèle que 4 369 personnes ont été tuées depuis le 1er janvier de cette année, dans les violences qui secouent le pays.

Alors que les besoins sont de plus en plus pressants, le financement nécessaire pour répondre à la crise qui touche Anbar reste insuffisant. En effet, sur les 103 millions de dollars de l’objectif initial, le Plan de réponse stratégique n’a été financé qu’à hauteur de 10,5 millions de dollars.

*noms d’emprunt

lr-dh/ha/jj/cb-fc/amz