L’innovation, une arme contre la pauvreté dans le monde ?

Les dernières merveilles de la science et de la technologie peuvent-elles répondre aux problèmes apparemment insolubles de la pauvreté dans le monde ?

Le mois dernier, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a annoncé la création du nouveau ‘Global Development Lab’ (laboratoire global de développement), qui rassemblera des chefs d’entreprises, des sociétés, des organisations non gouvernementales (ONG), des universités, des instituts de recherche et des membres du personnel de USAID. Leur mission sera « d’inventer et de tester des solutions pour éliminer la pauvreté extrême et de mettre à l’échelle celles qui seront les plus prometteuses dans des secteurs tels que l’eau, la santé, la sécurité alimentaire et la nutrition, l’énergie et le changement climatique », a indiqué Andrew Sisson, directeur exécutif intérimaire de USAID.

USAID essaye de « promouvoir des solutions basées sur la science et la technologie pour mettre un terme à la pauvreté extrême d’ici 2030 ».

Le laboratoire, qui compte 150 employés et dispose d’un budget de 151,3 millions de dollars pour l’année fiscale 2015, représente un « changement fondamental » dans l’approche de développement de USAID, a indiqué Lona Stoll, conseillère principale de l’administrateur de USAID, Rajiv Shah. USAID, qui dispose d’un budget total de 20 milliards de dollars, a alloué environ 611 millions de dollars à la recherche, à l’innovation et aux solutions appliquées à la science et à la technologie.

Pour illustrer cette nouvelle réflexion, Mme Stoll a décrit la pratique de longue date qui consiste à déposer une demande de propositions de programme quinquennal visant s’attaquer à la mortalité infantile, par exemple. Cinq idées seront peut-être examinées, a-t-elle dit, et une sera choisie. Mais dans le cadre de la réorganisation des priorités que représente la création du Global Development Lab, le processus qui consiste à trouver une solution pourrait être étendu à un plus large éventail d’expertises. « Vous exposez le problème à tout le monde au lieu de baser les financements que vous allouez sur votre conception de la meilleure manière d’atteindre un objectif », a-t-elle dit. Ce ne sont plus cinq idées, mais des milliers qui pourraient ainsi être prises en compte.

Les intellos à la rescousse

Molly Elgin-Cossart, agrégée de recherche en développement global au Center for American Progress de Washington, a qualifié la création du laboratoire de « développement positif » avec son « approche consolidée et stratégique en matière de science et d’innovation ». Elle pense qu’il serait possible d’éviter des écueils en favorisant « un engagement renforcé avec les partenaires internationaux » et en « restant axé sur la mission, l’innovation et la recherche afin d’atteindre des objectifs de développement essentiels…

« Il ne faut pas faire de la recherche pour l’amour de la recherche, il ne faut pas faire l’erreur de croire que la technologie peut permettre de résoudre tous les problèmes – mais il y a un potentiel incroyable de l’innovation et de la technologie pour modifier les résultats, améliorer l’efficacité et faciliter de meilleurs investissements dans les ressources humaines », a-t-elle dit.

Casey Dunning, analyste principal de politique du Center for Global Development de Washington, a également loué le laboratoire pour son engagement à trouver des solutions innovantes tout en formulant l’espoir que les activités humanitaires de l’agence ne soient pas compromises. « On ignore pour l’instant comment le laboratoire sera intégré dans le travail de développement de base de USAID », a-t-elle dit.

Le laboratoire, qui remplace l’Office of Innovation and Development Alliances et l’Office of Science and Technology, compte 32 « partenaires fondamentaux », et notamment des ONG comme CARE et les services de secours catholiques (CRS), des instituts de recherche comme le Massachusetts Institute of Technology et la National Academy of Sciences ainsi que des entreprises comme Cargil, Cisco, DuPont, GlaxoSmithKline et Microsoft.

Concernant ce dernier groupe, Rajiv Shah a été interrogé lors d’un discours donné à l’université Duke sur le fait de travailler à avec des « entreprises qui sont susceptibles de mener des actions qui pourraient avoir des conséquences indésirables dans ces pays ». Il a répondu que USAID « établit des partenariats basés sur un investissement mutuel et nous recherchons ceux qui nous semblent répondre à nos objectifs à long terme ». Il a évoqué la manière dont l’agence travaille avec des géants de l’agriculture - Syngenta, DuPont, Monsanto – pour créer des variétés de maïs tolérantes à la sécheresse en Afrique orientale. « Voilà les engagements dans lesquels nous entrons », a-t-il dit.

Lors du même débat, il a célébré le fait que « toutes les entreprises dont vous avez entendu parler » sont « impatientes de travailler avec nous pour s’assurer qu’elles pourront s’implanter dans les marchés qui, selon elles, sont des marchés d’avenir ».

D’un autre côté…

Mais le fait que USAID se soit joint au secteur privé et les solutions techniques aux problèmes de développement ont déclenché de nombreuses critiques.

Claudio Schuftan, consultant en santé publique et en nutrition basé au Vietnam et membre fondateur du Mouvement populaire pour la santé, a dit que la participation des entreprises était « l’ultime offense ».

« Le secteur privé n’a pas sa place dans la prise de décision », a-t-il dit. « Il y a un conflit d’intérêt. Elles doivent dégager un profit pour leurs actionnaires. Nous devons en avoir conscience ».

A propos du laboratoire, M. Schuftan a dit : « En ce qui me concerne, c’est du vieux vin dans de nouvelles bouteilles », juste une autre approche descendante d’initiatives verticales. « Les gens ne sont pas consultés », a-t-il dit. « On leur fait avaler les programmes ».

George Kent, professeur émérite de sciences politiques à l’université d’Hawaii, regrette dans un email la tendance qui consiste à « mettre l’accent sur les solutions techniques », qui « ne s’attaquent pas aux causes sociales plus profondes de la faim, de la pauvreté et d’autres problèmes sociaux ». « La faim persiste dans le monde non pas en raison de la difficulté à produire de la nourriture, mais parce que bon nombre de personnes sont trop pauvres pour accéder aux denrées qui sont produites en abondance…

« Il ne s’agit pas d’un problème de manque de terres, d’eau ou de technologie », a-t-il ajouté, « mais d’un manque d’intérêt ».

Dans son nouveau livre, intitulé ‘The Tyranny of Experts: Economists, Dictators, and the Forgotten Rights of the Poor (Basic Books)’, William Easterly conteste ce qu’il appelle « l’illusion technocratique » - la croyance que « la pauvreté résulte d’un manque d’expertise, tandis que la pauvreté résulte en réalité d’un manque de droits ».

M. Easterly, un professeur à l’université de New York qui travaillait autrefois pour la Banque mondiale, dit qu’il faut un débat sur la question de savoir si le développement basé sur les droits politiques et économiques des pauvres (être propriétaire de son bien, faire commerce avec qui l’on veut, protester contre le gouvernement, voter pour des candidats compétents) favorise davantage le développement économique qu’un système qui donne la priorité aux solutions technocratiques.

Lorsqu’on lui a demandé ce que la communauté du développement avait pensé de ses propos lors d’un évènement récent à San Francisco, M. Easterly a répondu en citant l’écrivain Upton Sinclair. « Il dit, ‘Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un qui tire ses revenus du fait de ne pas le comprendre’. Et je pense que c’est le cas d’une partie des responsables d’organismes d’aide ».

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