L'Irak s'enfonce-t-il à nouveau dans la guerre civile ?

Alors que l'Irak se prépare à organiser ses premières élections depuis le retrait des troupes étasuniennes à la fin de l'année 2011, le pays tente également d'endiguer l'augmentation des violences religieuses, dont certains craignent qu'elles ne fassent à nouveau basculer le pays dans la guerre civile.

Les auteurs d'attentat-suicide et les hommes armés ont pris pour cible des rassemblements politiques, des bâtiments publics, des bureaux de vote, des sites religieux et des universités. Ils ont également lancé des attaques aveugles contre des marchés, des restaurants et des quartiers résidentiels.

Dans la province d'Anbar, à l'ouest du pays, les forces gouvernementales pilonnent les villes de Falloujah et Ramadi afin de contrer ce qu'elles considèrent être une insurrection islamiste.

Ces bombardements ont provoqué le déplacement de près de 440 000 personnes en l'espace de quatre mois et déclenché une crise humanitaire à laquelle les agences d'aide humanitaire peinent à répondre en raison d'une pénurie de financement et d'une dégradation des conditions de sécurité.

Selon Iraq Body Count, une base de données indépendante britannique, 863 personnes sont mortes entre le 1er et le 26 avril, et le nombre de morts depuis le début de l'année devrait rapidement atteindre 4 000.

Le taux actuel de mortalité est encore bien en deçà du chiffre de 2 000 victimes enregistrées chaque mois au plus fort de l'insurrection d'Al Qaida en 2006, mais il n'a jamais été aussi élevé ces six dernières années - ce qui alimente les craintes d'une flambée de violences après les élections du 30 avril qui opposeront des partis politiques luttant pour l'influence et le pouvoir.

Des commentateurs respectés comme David Ignatius, rédacteur en chef adjoint et éditorialiste pour le Washington Post, et Patrick Cockburn, journaliste britannique, correspondant à l'étranger, se demandent si le pays n'est pas aux portes de la guerre civile.

« Si en termes de chiffres, nous ne sommes pas revenus en 2006 », a dit à IRIN Erin Evers, chercheuse de Human Rights Watch (HRW) en Irak, « la rhétorique utilisée et la résurgence des milices chiites combattant aux côtés du gouvernement, oui, cela nous fait revenir en 2006 en termes de domination de plus en plus en marquée du religieux ».


La situation empire avant de s'améliorer

Daniel Serwer, ancien diplomate étasunien et professeur de recherche en gestion des conflits à l'Ecole des études internationales avancées de l'université Johns-Hopkins, a reconnu que le taux de mortalité est loin d'être aussi élevé qu'en 2006, mais il a prononcé une mise en garde : « La situation actuelle peut se détériorer, et elle va très probablement se détériorer, même si je pense que ces élections sont une occasion de changer d'approche en matière de gouvernance et d'améliorer l'efficacité du gouvernement ».

Mais les élections risquent également de provoquer une escalade des tensions.

« Tous les camps prennent des positions politiques de plus en plus radicales . On voit mal comment les élections - quel que soit leurs résultats - pourraient assainir l'atmosphère », a dit à IRIN Stephen Wicken, analyste indépendant et spécialiste de l'Irak basé à Washington.

« Je ne crois pas qu'une guerre civile se profile, mais je pense que les risques sont plus élevés qu'au cours de ces dernières années. A court terme, la situation pourrait s'aggraver avant de s'améliorer », a-t-il dit, tout en notant que « l'Irak a une capacité incroyable à plier sans jamais rompre ».

l'Irak a une capacité incroyable à plier sans jamais rompre

En poursuivant ce raisonnement, Yasseen Abbas, président du Croissant-Rouge irakien, l'une des rares agences humanitaires à avoir réussi à acheminer de l'aide dans une province d'Anbar en proie aux troubles, a dit à IRIN en mars qu'il ne pouvait pas y avoir de guerre civile.

« Le peuple irakien a beaucoup souffert en 2006 et en 2007 et il en faudra beaucoup pour les faire revenir à cette période. Jamais ils n'accepteront qu'une telle situation se reproduise, tout le monde veut vivre et veut une meilleure vie pour ses enfants ».

Cependant, M. Wicken a fait part de ses préoccupations quant à la montée en puissance du groupe de miliciens chiites Asaib Ahl al-Haq (AAH) - ou Ligue des Vertueux - qui est soutenu par l'Iran et qui se bat en Syrie aux côtés du président Bachar al-Assad. Sadiqun, la branche politique de l'AAH, est l'allié officieux de la coalition politique du Premier ministre chiite irakien Nouri al-Maliki.

« Asaib Ahl al-Haq est plus fort et plus déterminé qu'il ne l'a jamais été depuis le retrait des troupes de la coalition », a-t-il expliqué. « Je dirais qu'ils s'intéressent essentiellement à la Syrie pour l'instant ... mais si les combats en Syrie ne permettent pas de sortir de l'impasse ou si quelque chose se produit en Irak et attire leur attention, alors l'Irak pourrait replonger dans la guerre civile ».


Sonnette d'alarme

La sonnette d'alarme a peut-être déjà été tirée. Le 25 avril, un double attentat suicide visant un rassemblement de Sadiqun à Bagdad a fait 36 victimes. Cet attentat a été revendiqué par l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), un groupe sunnite djihadiste autrefois affilié à Al Qaida et qui se bat dans la province d'Anbar, selon les forces de sécurité irakiennes.

Le gouvernement irakien accuse l'EIIL d'être responsable du regain de violence dans le pays depuis le début de l'année 2013 et indique que la base de l'organisation a été fortifiée par les opérations menées de l'autre côté de la frontière syrienne.

Cependant, et contrairement au discours officiel, bon nombre de ceux qui ont pris les armes contre les forces de sécurité irakiennes à Anbar ne sont pas affiliés à l'EIIL, mais ils font partie des conseils militaires chiites locaux qui, en 2006, ont soutenu les troupes américaines lors des combats contre les insurgés d'Al Qaida dans la province d'Anbar.

Déçus par ce qu'ils considèrent être un gouvernement dirigé par des chiites et menant depuis de longues années une politique visant l'exclusion des sunnites (des parlementaires ont été accusés d'actes de terrorisme, d'autres ont été tués, placés en détention ou contraints à l'exil), bon nombre d'habitants ont décidé de se mobiliser contre les forces de sécurité irakiennes pour défendre leur province.

« Si vous demandez aux habitants d'Anbar ce qu'il s'y passe, ils vous répondront que cela n'a rien à voir avec l'EIIL et qu'il s'agit plutôt d'une punition collective contre les sunnites », a dit Mme Evers de HRW. « Voilà ce que 99 pour cent des personnes à qui j'ai parlé pensent ».

Elle a ajouté : « Pour beaucoup, l'EIIL n'est pas une vraie force. Ils pensent qu'il s'agit d'une construction chiite financée par les Iraniens et utilisée non seulement pour diviser l'opposition en Syrie, mais aussi pour attiser les tensions religieuses contre les sunnites en Irak ». Elle a noté que, si cette théorie semble fantaisiste, elle révèle une méfiance profonde des sunnites à l'égard du gouvernement.

Toutefois, si les sunnites sont furieux que les forces de sécurité irakiennes aient bombardé Falloujah et Ramadi, l'offensive a ravi bon nombre de chiites qui soutiennent M. Maliki, car ils considèrent qu'il s'agit d'une intervention décisive contre les insurgés.

L'utilisation de la violence pour appuyer les discours politiques

Si, dans un premier temps, les combats semblaient rester localisés à la province d'Anbar, l'EIIL semble s'être enhardi et commence à se déployer.

Au début du mois, le groupe a pris le contrôle d'un barrage stratégique sur l'Euphrate et déclenché des inondations qui ont touché des logements à Abu Ghraib, à l'ouest de Bagdad. D'après sa propagande en ligne, le groupe se prépare à lancer une attaque majeure dans la capitale.

M. Wicken a dit qu'il était manifeste que les tensions religieuses « augmentaient de manière générale » à l'approche des élections.

« Au fond, plus le niveau de passion religieuse est élevé en Irak, plus les groupes qui espèrent tirer profit de ce climat ont d'occasions - et éventuellement de soutien - pour le faire », a-t-il dit.

Evoquant une attaque perpétrée récemment dans la province de Diyala, il a souligné que les médias arabes sunnites avaient parlé « d'un génocide perpétré par les forces de sécurité et les activistes chiites », alors que les chaînes chiites et le gouvernement avaient fait état d'une légitime opération de contre-terrorisme.

« Les deux camps utilisent ce type de violences pour mieux asseoir leurs discours politiques pendant que les civils souffrent », a-t-il ajouté.

Les Irakiens payent le prix

A Anbar, des milliers de personnes sans-abris, déplacées par les violences, se sont installées dans des mosquées et des abris sans installations sanitaires ou sans provisions alimentaires. La dégradation des conditions de sécurité à travers le pays a des répercussions sur la vie quotidienne des Irakiens.

Fabio Forgione, responsable de la mission de Médecins Sans Frontières (MSF) en Irak, a expliqué : « Les violences représentent une menace non seulement pour les habitants et pour leur vie, mais aussi pour les services qui sont de plus en plus touchés.

« On constate une détérioration de l'accès aux services de santé, en particulier dans les zones rurales, et cela nous inquiète. Soit les services ne sont plus disponibles, soit les personnes pensent qu'elles ne peuvent plus se déplacer en raison des problèmes de sécurité ou les professionnels de la santé ne veulent plus venir dans ces zones ».

Selon M. Forgione, la déstructuration des établissements de santé primaire fait peser une pression supplémentaire sur des hôpitaux déjà débordés et même les services de soins de santé se scindent pour servir des communautés distinctes.

« C'est un instinct naturel, mais plus ça va, plus cela prend de l'envergure et on a le sentiment de revenir à une époque où les services étaient dispensés en fonction de critères religieux », a-t-il dit.

Mme Evers de HRW a dit que, si beaucoup d'Irakiens ordinaires refusaient le sectarisme, ils n'avaient d'autres choix que de demander la protection des groupes sunnites ou chiites pour se protéger et protéger leurs familles, ce qui avait accentué les fractures.

« Je crois qu'une majorité d'Irakiens sont véritablement écourés par la rhétorique sectaire, mais je pense aussi qu'ils ont très peur », a-t-elle expliqué. « Le gouvernement n'a pas réussi à les protéger et ils n'ont pas d'autres choix que de se tourner vers ces groupes . Les gens ne voient pas d'alternative, au fond ils sont terrifiés ».

Une travailleuse humanitaire occidentale qui a passé ces quatre dernières années à Bagdad a dit qu'elle était « déçue » et « triste » de voir que l'Irak semblait « revenir en arrière » après tant d'espoir et de promesses d'amélioration, a-t-elle dit.

« Les gens ont très peur, au point qu'ils sont trop effrayés pour envoyer leurs enfants à l'école, de crainte qu'ils ne reviennent pas », a-t-elle dit. « D'un autre côté, ils ne veulent surtout pas replonger dans une guerre civile et ils sont tellement fatigués par les combats, je ne sais pas si la situation va se détériorer ».

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