La rébellion du nord s’attaque à mains nues au VIH/SIDA

Le major Niamen Soro, responsable de la santé des forces rebelles installées dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, est inquiet : depuis des mois, les appuis ponctuels qu’il recevait pour mener campagne contre le VIH/SIDA dans les casernes se sont taris.

“Depuis septembre dernier [2005], les pairs éducateurs qui avaient été formés ont été abandonnés, les militaires sont abandonnés, je me bats seul pour obtenir de l’aide car si on ne fait rien, ils vont tous ‘tomber’, leur santé s’est dégradée depuis quatre ans”, s’alarme le major Soro.

“Le plus gros problème des Forces nouvelles [la rébellion armée], ce sont les infections sexuellement transmissibles [IST]”, constate cet infirmier et militaire de carrière. “Ca les rend inaptes au travail, ça peut les tuer et ça les rend vulnérables au VIH.”

Le major Soro se trouvait à Bouaké, la grande ville du centre de la Côte d’Ivoire devenue le fief des Forces nouvelles (FN), quand le conflit a éclaté, en septembre 2002. Son enrôlement date de cette époque, quand ses compétences médicales se sont révélées indispensables à la survie de ses camarades.

Depuis, les FN contrôlent le nord et une partie de l’ouest du pays dont Man, la préfecture de la région des 18 montagnes, une ville carrefour, proche de la Guinée et du Liberia, des pays instables et fortement touchés par le VIH. Un gouvernement de transition dirige la partie sud depuis Abidjan, le grand centre économique côtier.

Entre le sud et le nord, des milliers de militaires, dont environ 7 500 membres des forces de maintien de la paix des Nations unies, quadrillent la ‘zone de confiance” qui sépare les deux belligérants.

Personne ne sait combien d’hommes armés vivent à Man et sa région, mais leur présence et l’insécurité qui prévaut sur l’ensemble du territoire national ont considérablement ralenti les actions de lutte contre le VIH/SIDA alors que la Côte d’Ivoire est l’un des pays ouest-africains les plus affectés par le virus, qui touche 7,1 pour cent de la population, selon les Nations unies.

“A partir d’octobre 2002, et pendant des mois, les populations et les militaires sont restés sans soins, sans rien”, explique le major Soro. “Aucune ONG ne faisait de la prévention contre le VIH alors que passaient des combattants venus du Liberia, d’Angola ou d’Afrique du sud, puis des forces loyalistes et enfin les FN. A ce moment-là, il était impossible de trouver des préservatifs en ville.”

Désormais, toutes les petites boutiques, les étals, les hôtels et les rares pharmacies vendent des préservatifs à un prix minimum de 100 francs CFA les quatre, soit 20 cents américains. Quelques ONG ont aussi repris le chemin des montagnes de l’ouest, mais leurs actions en faveur des militaires demeurent timides, et largement insuffisantes selon le major Soro.

Des appuis de court terme

“Les militaires ont un même besoin de sensibilisation que les populations locales”, plaide l’infirmier. “Il y a un tel brassage ici, les soldats sont affectés dans une ville et puis une autre, les populations sont pauvres et les filles cherchent la gloire et une protection auprès d’eux.”

Pour prévenir la propagation du VIH et des IST dans les casernes, l’organisation américaine Population Services International (PSI) a ainsi formé quelques pairs éducateurs parmi les FN de Man. Mais ce programme, qui semblait prometteur, s’est arrêté en septembre et les soldats, qui ne reçoivent plus d’appui financier, ont interrompu la sensibilisation auprès de leurs camarades.

“C’est dommage parce que la plupart des soldats a découvert ce que sont les IST, le VIH et le sida pendant les sensibilisations”, affirme le major Soro. “Ils doivent recevoir des formations sur tout parce qu’ils ne savent rien : ce sont comme des animaux qu’on sort de la brousse, il faut leur apprendre les bonnes habitudes.”

C’est ainsi qu’il reconnaît que l’utilisation du préservatif n’est pas courante parmi la troupe, et que les sensibilisations sur la prévention des violences sexuelles, initiées par l’organisation américaine International Refugee Committee (IRC), méritent d’être poursuivies.

“[Le préservatif] n’est pas une habitude chez eux, cela ne fait pas partie des moeurs”, se désole-t-il. “Mais ils commencent à comprendre qu’il faut bien se comporter avec les civils, qu’il ne faut pas salir l’image du mouvement. Les comportements anormaux, l’usage de drogue, les cas de viol sont punis.”

Pour pallier le manque de programmes ciblés et coordonnés, c’est l’infirmier, dûment formé, qui se charge d’informer ses camarades des dangers du VIH et de la tuberculose, la première infection opportuniste qui se développe sur des organismes affaiblis par le sida.

“Malgré le manque de moyens, je me débrouille : je vais sur le terrain avec mes propres moyens, je leur parle avec leur langage à eux et le taux d’IST baisse”, explique-t-il. “Je détecte les cas suspects et je leur conseille le dépistage au VIH, pour les femmes qui travaillent avec eux aussi.”

Une ligne de front coupe le pays en deux, d’est en ouest : Man est le fief des Forces nouvelles dans l’ouest.

Dans son cabinet médical, installé dans les locaux de la poste de Man, le major soigne gratuitement les IST et administre les premiers soins aux blessés et aux malades, civils et militaires confondus, grâce à des aides ponctuelles des partenaires, tels que le Comité international de la Croix rouge (CICR) qui a offert les premiers lots de médicaments.

En général, 30 à 40 patients viennent consulter chaque jour.

Sept autres infirmiers des garnisons militaires (le nom donné aux huit centres de santé) de la zone sous contrôle FN, qui ont tous été formés au VIH, sont censés faire de même, selon le major.

Mais leurs moyens sont limités et l’approvisionnement en médicaments, devenu payants dans les officines et les centres de santé primaires depuis que la situation se normalise, est de plus en plus difficile, admet-il.

En outre, faute de préservatifs à distribuer et de matériel de sensibilisation, le travail d’information reste sommaire. Seules certaines ONG, telles que l’Agence de marketing social, Médecins sans frontières (MSF) ou IDE Afrique, offrent des préservatifs pour les démonstrations, à la demande.

La crainte d’être rejeté est la plus forte

A Man, l’organisation médicale d’urgence MSF, qui fait fonctionner l’hôpital régional depuis plus de trois ans, offre les soins et les médicaments à la population, et des plages horaires ont été spécialement aménagées pour les consultations des soldats.

MSF leur donne ainsi accès au dépistage du VIH et de la tuberculose, ainsi qu’aux médicaments antirétroviraux (ARV), qui prolongent l’espérance de vie des personnes infectées par le VIH. Deux autres centres de dépistage existent en ville, qui permettent, en tout anonymat, de connaître son statut sérologique.

Pour le major Soro, cela est pourtant loin de suffire : le poids de la stigmatisation et la crainte d’être rejeté sont tels que les combattants préfèrent nier leur séropositivité plutôt que de se faire soigner.

“Quand on commence à parler du sida, certains ne veulent même pas en entendre parler. Ils n’ont pas confiance, ils ont peur que ça se sache. Pourtant, ceux qui sont sous traitement savent que nous ne disons rien, qu’ils peuvent compter sur notre discrétion”, explique-t-il.

Ces personnes séropositives, qu’il considère devenues inaptes pour l’armée, devraient être formées : les militaires comprendraient davantage le langage d’un des leurs, pense l’infirmier.

“Avec la peur qui l’habite, le formateur venu d’Abidjan ne peut pas faire son travail. En général, il reste un peu à Man, il traîne dans les maquis (les restaurants locaux à ciel ouvert) et repart.”

Or, dit-il, “nous sommes dans le même pays, on ne peut pas mener un combat contre la santé ! Les politiques qui sont menées au sud devraient être conduites au nord ou elles n’auront aucun effet. Les gens se déplacent constamment du nord au sud… et vous pensez réussir ?”

Le major Soro place de grands espoirs dans le programme de désarmement et de réinsertion des forces combattantes, qui a officiellement démarré au début du mois de juin. C’est, pour lui, l’occasion de sensibiliser les soldats à un comportement responsable, afin qu’ils soient en bonne santé pour la visite médicale qu’ils devront passer.

“Il faut les soigner, les préparer à cette échéance. C’est ce que je leur dis, la vérité : libre à eux de m’écouter, d’acheter et d’utiliser les préservatifs, mais c’est de leur avenir et de celui de la Côte d’Ivoire dont il s’agit.”

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