Les enfants, principales victimes des attaques d’hôpitaux en Afghanistan

Christine Monaghan

Chargée de recherche, Watchlist on Children and Armed Conflict 

Un père afghan nous a récemment relaté la façon dont son fils de 15 ans a perdu les deux pieds en sautant sur une mine. Faute de trouver à le soigner correctement à Kunduz, où l’unique centre de traumatologie a été détruit, il a parcouru plus de 330 km en taxi jusqu’à Kaboul. Mais le temps que son fils soit pris en charge, il était trop tard. 

« Il a fallu lui couper les deux jambes juste en dessous de la taille, car les os étaient entièrement brisés et il souffrait d’une grave infection », a dit le père du jeune garçon. « La première semaine, ça a été, puis il est tombé dans le coma à cause de l’infection. Il est mort à l’hôpital dix jours plus tard. »

Ce terrible récit est l’un des nombreux que j’ai eu l’occasion d’entendre lors de mon séjour en Afghanistan, où je me suis rendue en novembre pour étudier l’impact des attaques ciblant les structures de soins sur la santé des enfants. Mes collègues et moi-même avons entendu à de multiples reprises de la bouche d’enfants et de leurs parents, de professionnels de la santé et de travailleurs humanitaires que ces attaques avaient compromis l’accès à des soins vitaux et brisé des vies d’enfants. Dans un pays comptant déjà parmi les plus dangereux au monde pour les humanitaires, les cliniques sont devenues des champs de bataille et les professionnels de santé se retrouvent en ligne de front du conflit.

Nouveau rapport

Ces deux dernières années, les talibans, les forces gouvernementales afghanes et d’autres groupes ont perpétré plus de 240 attaques contre des structures de soins. Ces attentats violent le droit humanitaire et érodent un système de santé déjà très fragile. Dans un rapport publié aujourd’hui, nous revenons sur la façon dont ces attaques illicites ont endommagé ou détruit cliniques et hôpitaux, et blessé ou tué de nombreux professionnels de santé. D’autres ont été contraints d’abandonner leur travail ou de fuir, et de nombreuses personnes ont peur d’aller se faire soigner. Les enfants sont gravement affectés : le nombre de victimes a augmenté, de même que le taux de malnutrition, de maladies diarrhéiques et de maladies évitables par la vaccination comme la rougeole ou la poliomyélite.

De lieux de guérison, les cliniques et les hôpitaux sont devenus des cibles dans un conflit afghan qui ne cesse de s’aggraver. Les attaques sont si fréquentes que nombre d’entre elles ne sont pas signalées, nous a rapporté un responsable sanitaire. Pas moins de 20 provinces ont été visées par des attaques sur les 34 que compte le pays, rendant difficile – pour ne pas dire impossible – l’accès aux soins dans de nombreuses régions, comme en témoigne le cas d’une jeune-fille atteinte de méningite à qui il a fallu une semaine pour atteindre un hôpital et qui est décédée peu de temps après sa prise en charge.

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Les parties au conflit ont également fermé des infrastructures de soins et volé des fournitures médicales et des ambulances. Elles ont menacé, détenu et exécuté des professionnels de santé. Un préposé aux vaccinations nous a raconté que les talibans l’avaient menacé de mort s’il continuait d’administrer des vaccins anti-poliomyélite. Il s’est senti à nouveau menacé lorsque des combattants du prétendu État islamique (EI) ont faire leur apparition dans la région. Il a donc fini par quitter son travail.

« Je l’ai vu de mes propres yeux, trois types d’autorités cohabitent dans un périmètre de 100 mètres : les talibans, l’EI et le gouvernement », a-t-il dit. « Notre clinique se trouvait au cœur du conflit. Bien que ce soit mon travail, j’ai dû arrêter, car j’ai pensé que l’EI ou les talibans allaient me tuer si je ne le faisais pas. »

De tels cas de menaces et d’extorsions sont loin d’être exceptionnels. En février 2015, un groupe d’hommes non identifiés a tué par balle un mobilisateur social travaillant pour un programme anti-poliomyélite de l’UNICEF. En août 2016, des combattants talibans ont enlevé l’employé d’une ONG supervisant un programme de vaccination anti-poliomyélite.

Impact

Ces attaques systématiques à l’encontre du système et des professionnels de santé ont un impact considérable. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a signalé 169 foyers de rougeole en 2015 — soit une hausse vertigineuse de 141 pour cent par rapport à 2014. Plus d’un million d’enfants afghans souffrent actuellement de malnutrition aiguë, ce qui représente une hausse de plus de 40 pour cent par rapport à janvier 2015 d’après l’OMS.

En Afghanistan, les cliniques et les hôpitaux sont les seuls endroits où les enfants peuvent être soignés pour malnutrition (contrairement au Yémen, par exemple, où il existe des centres de nutrition dédiés). Lorsque les centres de soins sont occupés ou contraints de fermer, les enfants perdent tout accès à un traitement contre la malnutrition ou contre d’autres maladies évitables telles que les infections respiratoires aiguës ou les maladies diarrhéiques. Ces maladies sont facilement traitables lorsqu’elles sont prises en charge, mais deviennent mortelles quand ce n’est pas le cas. Lorsque l’on empêche les vaccinateurs d’immuniser les enfants, les taux de maladie augmentent également.

En 2016, 95 attaques ont été perpétrées par des groupes d’opposition armés à l’encontre du système de santé, et 23 par les forces afghanes, d’après la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan. Chez Watchlist on Children and Armed Conflict, nous appelons toutes les parties à cesser immédiatement ces attaques. Nous demandons au secrétaire général des Nations Unies de citer, pour la première fois, les forces afghanes au nombre des responsables de ces attaques d’hôpitaux (seules les forces talibanes ont été citées jusqu’à présent). Les parties énumérées dans le rapport annuel du secrétaire général doivent faire l’objet d’un plan d’action des Nations Unies pour être rayées de la liste. Ce plan d’action doit prévoir des mesures concrètes pour prévenir de nouvelles attaques, y répondre le cas échéant et démontrer que les attaques ont diminué, voire entièrement cessé.

Le gouvernement afghan doit instaurer un organe permanent dédié à enquêter sur ces incidents. Il peut contribuer à faire cesser ces attaques en formant des troupes, en procédant à de telles enquêtes et en exigeant de l’armée gouvernementale qu’elle rende des comptes. Même en temps de guerre, les fondamentaux de l’humanité doivent prévaloir, et il en est peu de plus importants que celui d’assurer l’accès aux soins des enfants malades et blessés.

(PHOTO D’EN-TÊTE : hôpital MSF de Kundunz, en Afghanistan, suite à son bombardement. CRÉDIT : MSF)

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