Pourquoi il ne suffit pas d’augmenter les ressources disponibles

Le financement humanitaire n’a pas progressé au même rythme que les besoins

Kristalina Georgieva

Vice-présidente de la Commission européenne

Note de l'auteur

À l’occasion du Sommet humanitaire mondial, des leaders mondiaux et des représentants des Nations Unies se réuniront pour améliorer la réponse internationale aux crises. Selon Kristalina Georgieva, l’architecte de la « grande négociation » (« Grand Bargain ») pour l’efficacité de l’aide, l’objectif prioritaire n’est pas seulement de trouver de nouvelles sources de financement.

À l’approche du premier Sommet humanitaire mondial, de nombreux hauts fonctionnaires des Nations Unies répètent à l’envi le même refrain : le système humanitaire n’est pas défectueux ; il manque simplement d’argent.

Il est généralement admis qu’avec davantage de ressources, les agences des Nations Unies et les autres organisations d’aide humanitaire pourraient mieux subvenir aux besoins des plus de 125 millions de personnes – un nombre record qui continue de croître – qui souffrent actuellement des conséquences des catastrophes naturelles ou des crises résultant de l’action humaine à travers le monde.

Si seulement c’était si simple.

J’ai eu l’honneur de coprésider le groupe d’experts de haut niveau sur le financement humanitaire, créé l’an dernier par le Secrétaire général des Nations Unies pour trouver des solutions à l’augmentation du déficit de financement pour répondre aux crises mondiales (la somme nécessaire pour soutenir les personnes ayant besoin d’une aide a bondi de 2 milliards en 2000 à 25 milliards de dollars en 2014).

Nous avons estimé que ce déficit était de l’ordre de 15 milliards de dollars à la fin 2015. Le nombre de bénéficiaires de l’aide est plus élevé que jamais et nous avons de moins en moins les moyens de leur fournir l’assistance dont ils ont besoin.

Or l’argent ne semble pas être le seul problème. Pendant des mois, nous avons consulté divers experts qualifiés et dévoués issus du vaste secteur humanitaire – dont plusieurs risquent leur vie dans l’exercice de leurs fonctions – ainsi que leurs collègues et camarades du secteur du développement, des réfugiés et des personnes déplacées. Presque tous les acteurs avec qui nous nous sommes entretenus lors de ces consultations ont dit que l’augmentation du financement disponible ne permettrait pas de résoudre tous les problèmes. D’autres sont allés encore plus loin en soutenant qu’une telle approche pourrait même renforcer certaines des faiblesses de la réponse d’urgence.

Cela s’explique notamment par le fait que l’augmentation spectaculaire des besoins a transformé de nombreuses organisations humanitaires dotées au départ d’une structure simple et d’un budget modeste en de véritables bureaucraties multinationales.

Nous avons découvert que les organisations humanitaires se livrent une concurrence et que l’environnement dans lequel elles évoluent peut être comparé à un marché où se côtoient un trop grand nombre d’acteurs. Chaque organisation cherche en effet à se positionner comme étant la meilleure, celle qui mérite le plus d’obtenir l’argent des donateurs. Ces guerres intestines entraînent une duplication des efforts et la perte inutile de précieuses énergies.

Soyons clairs : les travailleurs humanitaires ne peuvent résoudre les problèmes d’ordre politique. Les attentes irréalistes imposées aux humanitaires, souvent contraints de « gérer » des crises prolongées au lieu de mettre en oeuvre des solutions qui permettraient d’y mettre un terme, sont le résultat des actions – ou, souvent, de l’absence d’actions – de ceux qui ont été mandatés pour assurer la stabilité du monde.

Les humanitaires pourraient cependant en limiter les conséquences en trouvant des moyens pour mieux travailler ensemble.

Le financement humanitaire n’a pas progressé au même rythme que les besoins.

Notre groupe était composé d’individus ayant des expertises très diverses et des opinions très différentes quant aux raisons de la mauvaise santé du système humanitaire mondial. Pendant plusieurs mois, nous avons recueilli des preuves et débattu pour déterminer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Nous avons fini par nous entendre sur le fait qu’il ne suffit pas de trouver de nouvelles sources de financement. Nous sommes persuadés que nous pouvons et devons déployer davantage d’efforts pour nous attaquer aux causes fondamentales qui expliquent l’ampleur des besoins humanitaires et parvenir à les réduire au fil du temps. Mais il ne serait pas inutile de chercher simultanément à améliorer l’efficacité du secteur humanitaire.

Comme nous l’avons signalé dans notre rapport, intitulé Too important to fail – addressing the humanitarian financing gap [Trop important pour échouer – Répondre au déficit de financement humanitaire], placer le financement de l’aide humanitaire sur une trajectoire durable exige de mettre en oeuvre un changement à l’échelle systémique. Or l’écosystème qui s’est développé de façon organique au fil des ans, écosystème dont la culture favorise la satisfaction des intérêts particuliers, se montre résistant au changement.

Nous devons simplifier le système et promouvoir l’adoption de bonnes pratiques. Pour y parvenir, les bailleurs de fonds et les organisations chargées de la mise en oeuvre de l’aide doivent s’associer pour lancer un modèle d’« efficacité collaborative » que nous avons décidé d’appeler la « grande négociation » après de longues discussions.

Lire aussi : Le groupe d’experts des Nations Unies appelle à une « grande négociation » financière

La « grande négociation » a pour objectif d’allouer davantage de ressources à la satisfaction des besoins humanitaires et de consacrer moins d’argent aux procédures administratives. Celles-ci entraînent en effet souvent un gaspillage de fonds en raison des doublons et des chevauchements. Nous avons désespérément besoin de dégager plus de fonds pour financer les besoins humanitaires, mais il faut, pour cela, que nous parvenions à en obtenir plus pour notre argent.

Un noyau de bailleurs de fonds et de représentants d’organisations d’aide humanitaire et de développement a peaufiné les détails de la « grande négociation », qui préconise notamment la diminution de la proportion des fonds préaffectés par les donateurs, la mise en place d’évaluations des besoins conjointes, l’harmonisation des comptes-rendus, l’achat conjoint de matériel et le recours accru aux aides en espèces.

Nous nous sommes entendus sur des cibles, par exemple : d’ici 2020, un quart du financement humanitaire devra être directement accordé aux organisations locales et nationales et 30 pour cent des fonds versés par les donateurs ne devront pas être préaffectés.

Cette première réussite nous apporte la preuve – une preuve dont nous avions désespérément besoin – que nous sommes capables de changer nos méthodes de travail et d’adapter notre modèle d’affaires.

Nous nous réjouissons par ailleurs de constater que depuis la publication du rapport du groupe d’experts, la Banque mondiale s’est associée avec les Nations Unies et la Banque islamique de développement pour contribuer à hauteur de plusieurs milliards de dollars à des subventions destinées à soutenir les réfugiés et les communautés d’accueil et à financer la reconstruction et le redressement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Nous avons découvert que les organisations humanitaires se livrent une concurrence et que l’environnement dans lequel elles évoluent peut être comparé à un marché où se côtoient un trop grand nombre d’acteurs. Ces guerres intestines entraînent une duplication des efforts et la perte inutile de précieuses énergies

Je dois cependant préciser que cette « grande négociation » n’est qu’un point de départ, le début d’un long processus, tout comme les autres ententes qui émergeront sans doute du Sommet d’Istanbul. Elle a pour finalité de servir de catalyseur et de permettre la transformation en profondeur de l’ensemble du système, cette même transformation à laquelle nous appelons dans notre rapport. Les Nations Unies et ses 193 États membres, les organisations internationales qui oeuvrent sous égide et celles qui travaillent de manière indépendante, le dynamique secteur privé, la société civile et les particuliers ont tous un rôle à jouer dans la réduction de la vulnérabilité humaine et de la fragilité de notre monde. Le succès dépendra de l’atteinte d’un consensus en ce qui concerne l’anticipation des crises, la transparence, la recherche et la collaboration.

Cela peut sembler ambitieux, mais je suis convaincue que si nous pouvons nous entendre quant à la direction que nous souhaitons prendre et faire ensemble les premiers pas, nous développerons notre confiance et nous triompherons. Dans un monde de plus en plus vulnérable aux chocs et aux pressions, nous nous devons de renforcer notre confiance en notre capacité collective.

On dit que Rome ne s’est pas faite en un jour. Nous devons être conscients que des années d’efforts constants seront nécessaires pour accomplir ce que le Sommet d’Istanbul cherche à accomplir, c’est-à-dire un nouveau départ pour l’humanité. Ces efforts, nous les devons aux plus de 125 millions de personnes qui ont aujourd’hui besoin d’une aide d’urgence – et à tous ceux qui risquent leur vie pour la leur fournir.


Kristalina Georgieva est vice-présidente de la Commission européenne et coprésidente du Groupe de haut niveau sur le financement humanitaire, une entité indépendante créée par le Secrétaire général des Nations Unies.


Pour d’autres articles sur les réformes prioritaires qui seront abordées lors du Sommet d’Istanbul : 

Jan Egeland: Les 3P de l’humanitaire : protection, principes et proximité