BAMAKO, 19 avril 2018
Aliou Hasseye

Freelance journalist based in Bamako

Note de l'auteur

Part of a special project exploring violent extremism in Nigeria and the Sahel

Au Mali, pays en proie à la violence où les attentats mortels perpétrés par des djihadistes sont monnaie courante, les observateurs posent une question auparavant impensable : le temps est-il venu de négocier avec les extrémistes ?

« Toutes les analyses sur la crise malienne montrent que le tout militaire n’est pas possible », affirme Ambroise Dakouo coordonnateur au Centre de recherche Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique (ARGA). « Il ne faut pas s’enfermer dans un dogmatisme. Il faut ouvrir les portes pour discuter avec ces acteurs et voir s’il y a des conciliations : ce qu’ils veulent et ce qu’on peut concéder. »

L’afflux de soldats étrangers pour prêter main-forte aux troupes maliennes n’a pas suffi à éradiquer les groupes extrémistes qui ont pris le contrôle du nord en 2012. De larges pans de déserts restent livrés à la criminalité malgré l’accord de paix signé en 2015 pour mettre fin au long conflit qui opposait les nomades touarègues du nord à l’État malien, basé dans le sud.

Les djihadistes, qui n’étaient pas parties à cet accord, ont été chassés en 2013 des villes du nord qu’ils avaient occupées. Mais leurs attaques continuent de faire des victimes et s’étendent au centre et au sud du pays. Il y a deux semaines, des extrémistes déguisés en Casques bleus ont attaqué deux bases des Nations Unies à Tombouctou, dans le nord du pays, faisant un mort et une dizaine de blessés. Fin mars, des personnes soupçonnées d’être des djihadistes ont attaqué un hôtel dans le centre du Mali peu après une visite du Premier ministre. Début avril, des dizaines de djihadistes présumés ont affronté les troupes françaises et maliennes près de la frontière avec le Niger.

 

 

Les autorités maliennes espèrent que la nouvelle force sous-régionale G5 Sahel, constituée de troupes maliennes, burkinabées, nigériennes, tchadiennes et mauritaniennes pourra finalement faire reculer les extrémistes islamistes.

Mais des observateurs influents, dont plusieurs personnalités politiques et religieuses, défendent de plus en plus vigoureusement une stratégie totalement différente : négocier avec les groupes djihadistes. Tiébilé Dramé en fait partie. Cet ancien ministre des Affaires étrangères a participé aux négociations des accords de Ouagadougou qui ont permis l’organisation du scrutin présidentiel de 2013 dans des localités contrôlées par les groupes armés. Ali Nouhoum Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale est aussi de ceux-là, tout comme Mahmoud Dicko, président du Haut conseil islamique malien et l’un des ecclésiastiques les plus influents du pays.

Jusqu’à présent écartée par le gouvernement, la piste diplomatique avec les groupes extrémistes devient de moins en moins taboue dans le pays. Selon un récent sondage d’opinion réalisé par la fondation Friedrich Ebert, une petite majorité de Maliens (55,8 %) se déclarent favorables à de telles négociations. Cette enquête d’opinion menée en novembre 2017 a recueilli les avis des Maliens dans toutes les capitales régionales du pays et dans le District de Bamako.

Cette idée n’est pas totalement nouvelle. Elle avait notamment été abordée lors de la Conférence d’entente nationale tenue en avril 2017 à Bamako. Au terme des discussions, les participants — environ 300 porte-paroles du gouvernement, de l’opposition, des groupes armés et de la société civile — avaient prôné l’organisation de rencontres pour savoir ce que les djihadistes voulaient réellement.

Un an plus tard, l’idée semble faire son chemin, mais des questions difficiles restent à résoudre.

Avec qui négocier ?

Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa sont les deux principales figures dirigeantes de groupes extrémistes maliens. Après avoir échoué à prendre la tête du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), le premier groupe armé à déclencher les hostilités contre l’armée malienne en 2012, Iyad Ag Ghaly s’est tourné vers le radicalisme et a fondé Ansar Dine, un groupe lié à al-Qaïda qui cherche à imposer la charia au Mali et qui opère essentiellement dans le nord. Quant à Amadou Koufa, prédicateur peul originaire de la région Mopti, il a créé en 2015 le Front de libération du Macina, qui opère plutôt au centre du pays. En mars 2017, ces deux groupes ainsi que la branche saharienne d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ont annoncé leur alliance au sein d’une nouvelle organisation, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).

Selon Ambroise Dakouo, de l’ARGA, l’un des objectifs du dialogue avec les extrémistes serait d’isoler les radicaux étrangers. « On aurait une idée claire sur le positionnement des mouvements djihadistes étiquetés maliens. Après, on saura que dans le reste il n’y a pas de Maliens. Là, ça informe de la nature réelle des adversaires ».

Cette stratégie pourrait également permettre de mettre fin à la persécution de certains groupes ethniques comme les Peuls, qui sont souvent pris pour des partisans d’Amadou Koufa.

Sylvain Liechti/UN Photo
Scène dans un camp des soldats de maintien de la paix des Nations Unies après une attaque par de présumés djihadistes en août.

Les groupes djihadistes sont-ils réellement ouverts au dialogue ?

En mai 2017, des émissaires d’Amadou Koufa et d’Iyad Ag Ghaly auraient respectivement approché Ali Nouhoum Diallo et Mahmoud Dicko. Si un dialogue devait avoir lieu, ce dernier serait bien placé pour faire office d’intermédiaire, estime Kissima Gakou, criminologue à l’université de Bamako et spécialiste des questions sécuritaires. « Ils reconnaissent en celui-là des valeurs. Lui, il a le bénéfice du doute. Il peut les approcher ».

Selon lui, c’est l’idéologie radicale des extrémistes qui fait le plus obstruction au dialogue. « Le problème avec les djihadistes, c’est qu’ils ont des positions maximalistes. Ils se sentent investis du pouvoir de se battre jusqu’à la dernière goutte de sang […] Ils n’ont pas d’autre chose que la violence. »

Fahad Ag Mohamed, secrétaire général du Groupe d’autodéfense des Touaregs Imghad et leurs alliés (GATIA), identifie un autre obstacle : la structure fonctionnelle des groupes extrémistes. Les mouvements dirigés par les Maliens seraient des branches indissociables des organisations centrales qui opèrent dans l’ensemble du Sahel. « On ne peut pas négocier avec l’un sans l’approbation des autres », affirme-t-il. « Si on doit discuter avec Amadou Koufa, il lui faut avoir l’assentiment de Iyad (Ag Ghaly), qui a besoin de l’assentiment de Droukdel [chef d’Al-Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI)]. » Selon lui, ces mouvements plus larges ne laisseraient pas leurs alliés négocier avec le gouvernement malien.

Que discuter ?

L’objectif des djihadistes a toujours été d’instaurer la charia partout au Mali. Pour Adama Ben Diarra, porte-parole du Mouvement Waati Sera, qui organise régulièrement des manifestations de soutien à l’armée nationale, il ne peut être question de « discuter de la charia, de l’islamisation du pays ». Or, selon Ambroise Dakouo, l’idée qu’engager des négociations implique d’accepter la charia est erronée et pernicieuse. « Le dialogue est un mécanisme de résolution des crises ». La grille de référence doit être la préservation de « l’État républicain, de la justice et des principes du droit ». Les discussions devraient viser à intégrer les groupes extrémistes aux accords de paix et de réconciliation passés avec les Touaregs, estime-t-il. Impossible, affirme Fahad Ag Mohamed. « Si on ouvre un processus avec eux, ce sera un processus différent. Ça n’a rien à avoir avec l’accord signé en 2015. »

Quid des atteintes aux droits humains ?

Certains militants des groupes extrémistes sont accusés de graves atteintes aux droits fondamentaux. En plus d’avoir engagé plusieurs poursuites judiciaires liées à des violences sexuelles, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) a introduit des plaintes visant de hauts responsables, dont Iyad Ag Ghaly.

« Le Mali a adopté une politique nationale de la justice transitionnelle », rappelle Ambroise Dakouo. Selon lui, des mécanismes peuvent être mis en place pour juger ces crimes tout en poursuivant le dialogue. Il souligne par ailleurs que le gouvernement malien et ses troupes sont également accusés de violations des droits humains.

Sylvain Liechti/UN Photo
Mahamat Saleh Annadif (au centre), Représentant spécial du Secrétaire général et chef des troupes de maintien de la paix des Nations Unies au Mali, et Idrissa Maiga (à sa gauche), Premier ministre de la République du Mali.

Quid des alliés internationaux du Mali ?

Il ne faut pas oublier de prendre en compte les aspects internationaux du conflit malien. La France et les Nations Unies sont déjà profondément impliquées dans cette crise qu’elles essayent de résoudre. Bamako pourrait donc difficilement faire cavalier seul en entamant unilatéralement des pourparlers avec les groupes extrémistes. « L’enjeu du problème dépasse le cadre du Mali », explique Kissima Gakou. « Le Mali en tant qu’acteur ne peut pas engager le dialogue avant de convaincre l’ensemble des partenaires de la pertinence de sa démarche. Sinon c’est perdu d’avance ». Or, la ligne des acteurs internationaux présents au Mali a toujours exclu de dialoguer avec des groupes extrémistes.

« Ce sont des terroristes », a protesté l’année dernière Jean-Marc Ayrault, alors ministre français des Affaires étrangères, en réponse la recommandation de la conférence nationale d’envisager des pourparlers avec les djihadistes. « Comment négocier avec les terroristes ? C’est un combat sans ambiguïté. »

Mais pour Ambroise Dakouo, engager le dialogue est une option prometteuse, légitimée par le fait que les participants à la conférence de 2017 ont fermement soutenu l’idée. Le gouvernement, dit-il doit juste « trouver les bons arguments » s’il décide de faire ce choix.

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