30 octobre 2017
Fabien Offner

Freelance journalist based in Dakar

Le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad ont décidé de faire front commun en créant la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), une armée constituée de 5 000 soldats qui sera déployée dans cette région particulièrement agitée pour affronter les combattants islamistes. Mais une nouvelle réponse militaire à la crise est-elle la solution ?

Le Secrétaire général des Nations Unies António Guterres a récemment dit au Conseil de sécurité, qui, le 30 octobre, a voté sur la question du financement de cette nouvelle force multinationale, qu’il s’agissait d’« une occasion à ne pas manquer » et que ne pas soutenir cette force entraînerait des risques importants dans une région où l’insécurité est déjà « extrêmement préoccupante ».

Dans une résolution adoptée en juin, le Conseil de sécurité a « accueilli favorablement le déploiement » de la force, mais la décision quant à son financement a été remise à plus tard. Le libellé de la résolution a été le sujet d’un bras de fer prolongé entre Paris, principal promoteur de la FC-G5S, et Washington, qui ne croyait pas qu’une résolution était nécessaire. Les États-Unis considèrent par ailleurs que le mandat de la force est trop large et ne sont pas convaincus que les Nations Unies – dont ils sont le principal contributeur – devraient financer ses opérations.

Le vendredi 27 octobre, l’ambassadrice des États-Unis aux Nations Unies Nikki Haley a dit que Washington souhaitait en savoir plus sur « la stratégie adoptée, la façon de voir les choses et les implications avant de [s’]engager à recourir aux contributions obligatoires [des États membres] des Nations Unies ».

La France a travaillé d’arrache-pied pour tenter de convaincre les États-Unis. Lors d’une visite à Washington à la mi-octobre, la ministre française de la Défense Florence Parly a dit que l’ancienne puissance coloniale n’avait aucun désir de devenir la « garde prétorienne de pays africains souverains ».

 

Forces existantes

En 2013 et 2014, l’opération militaire française Serval a réussi à déloger des groupes insurgés hors de certaines villes et de sanctuaires dont ils s’étaient emparés dans les régions désertiques du nord du Mali. Les attaques se sont cependant poursuivies et se sont même étendues aux pays voisins. Quatre mille soldats français sont actuellement déployés sous la bannière de l’opération Barkhane dans tous les États du G5.

Le Mali abrite aussi les quelque 14 000 soldats de la MINUSMA, l’une des opérations de maintien de la paix les plus coûteuses des Nations Unies. La MINUSMA a été la cible de plusieurs attaques par des groupes insurgés comme le Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM), une coalition liée à Al-Qaida apparue en mars dernier. Quelque 86 Casques bleus ont été tués dans des attaques d’insurgés depuis la création de la MINUSMA en juillet 2013.

Les efforts mis en œuvre par des groupes de la société civile pour négocier avec certains groupes djihadistes n’ont rien donné. Par ailleurs, les parties signataires de l’accord de paix de 2015 entre le gouvernement malien et deux coalitions de groupes armés locaux – un accord qui excluait les djihadistes – sont profondément divisées entre elles. Certains de ces groupes locaux sont aussi responsables d’attaques contre l’État.

Ces divisions font vaciller l’espoir de réussir à faire front commun contre les djihadistes, voire à mettre en œuvre adéquatement l’accord de 2015. L’incapacité du gouvernement à répondre aux griefs politiques et économiques d’une grande partie de la population le place dans une situation encore plus délicate.

Sylvain Liechti/UN Photo
À Kidal, le camp de la MINUSMA a été la cible de tirs incessants de roquettes et d’obus de mortier

Retombées humanitaires

Les premières victimes de cette insécurité sont les civils maliens. À la fin de l’année scolaire 2016-2017, 500 écoles étaient fermées, contre 296 à la même époque l’année précédente. Les réfugiés (140 000) et les déplacés (55 000) n’ont jamais été aussi nombreux qu’en 2017.

Selon l’UNICEF, le taux de malnutrition aiguë chez les enfants de moins de cinq ans a atteint des niveaux « critiques » dans les régions affectées par les conflits situés près de Tombouctou et de Gao. L’organisation estime par ailleurs que 165 000 enfants souffriront de malnutrition aiguë l’an prochain dans l’ensemble du pays.

À la mi-octobre, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a suspendu ses opérations dans la région de Kidal, dans le nord du pays, à cause d’« actes criminels répétés ».

 

Préoccupations en matière de financement

Le principal mandat du G5 Sahel sera de sécuriser les frontières communes du bloc d’États membres et de combattre les groupes « terroristes » et criminels.

Son quartier général a été inauguré en septembre à Sévaré, dans le centre du Mali, mais son financement n’est pas encore acquis.

« Les estimations varient toujours ; ce n’est pas tranché », a rapporté un diplomate au fait des dernières évolutions. « Si l’on parvient à 250 millions d’euros lors de la conférence de financement des bailleurs, en décembre, ce sera déjà une très bonne chose. Mais même si le financement est obtenu en décembre, la force ne sera pas opérationnelle du jour au lendemain. »

Les États du G5 Sahel ont présenté un budget de 423 millions d’euros pour l’opérationnalisation de la force et sa première année d’activité, mais seulement un quart des fonds ont été rassemblés jusqu’à présent. Le G5 et l’UE ont chacun fourni 50 millions d’euros et la France a contribué à hauteur de 8 millions d’euros.

« La mobilisation d’un soutien financier durable sur plusieurs années restera un enjeu important », a admis M. Guterres dans son rapport.

Le financement est loin d’être la seule inconnue : la confiance entre les États membres du G5 demeure en effet fragile.

« Les militaires burkinabè voient leurs homologues maliens comme des ‘flemmards’ qui ont intégré l’armée pour obtenir une rente et non pour défendre le pays », indique par exemple l’International Crisis Group (ICG) dans son plus récent rapport sur le Burkina Faso.

Les agendas politiques et sécuritaires ne sont par ailleurs pas les mêmes pour tous. Le Tchad, la principale puissance militaire de la région, est plongé dans une crise économique et sociale. Le pays, qui est déjà engagé dans la MINUSMA et dans une force régionale distincte qui lutte contre Boko Haram, compte bien monnayer son engagement dans cette nouvelle force internationale. Les Tchadiens souhaiteraient par ailleurs que l’attention de la FC-GS5 ne se porte pas uniquement sur la crise malienne, mais aussi sur les autres menaces régionales plus proches de chez eux.

Map of the G5 Sahel Bloc territory
Carte du territoire constitué par le G5 Sahel

Risques

Compte tenu de la fréquence des attaques contre les forces existantes au Mali, et notamment contre l’armée nationale, le risque d’alimenter encore plus les groupes djihadistes en armes et en véhicules est un autre élément à prendre en compte dans le déploiement d’un plus grand nombre de soldats dans la région.

« Les mouvements armés maliens ont utilisé une proportion croissante d’armes lourdes obtenues à partir des stocks du gouvernement malien […] privilégiant le matériel récupéré localement à celui acheminé à partir de sources libyennes ou étrangères », a indiqué Conflict Armament Research dans un rapport sur le Sahel publié en 2016.

Human Rights Watch a récemment dénoncé les « meurtres, les disparitions forcées et les actes de torture » commis par les forces de sécurité du Mali et du Burkina Faso sur des personnes soupçonnées d’appartenir à des groupes djihadistes. Des comportements qui – même minoritaires – conduisent les populations à se défier des armées censées les protéger, voire à rejoindre les groupes armés pour chercher protection.

« Les combattants se fondent dans la masse ; ils font partie de la population et vivent avec elle. Il est malaisé de les identifier. C’est ce qui rend ce combat difficile, même si les djihadistes sont bien moins nombreux que les militaires », a expliqué Ibrahim Maîga, chercheur auprès de l’Institut d’études de sécurité (Insitute for Security Studies, ISS).

« Vous n’arriverez pas à bout de ces gens sans aider les populations prises entre deux feux. D’un côté, on les accuse d’être des terroristes et, de l’autre, d’être des collabos au service des armées nationales ou étrangères. Pour cette raison, il est essentiel que l’État gagne en légitimité », a-t-il ajouté.

Les premières opérations de la FC-G5S sont attendues dans la région du Liptako-Gourma, où se rencontrent les frontières du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Ces États ont été particulièrement touchés par les attaques du JNIM, de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et d’Ansaroul Islam contre les forces de sécurité nationales et étrangères.

Le 21 octobre, 13 gendarmes ont été tués à Ayorou, dans la région nigérienne de Tillabéri, lors de l’attaque de leur caserne.

La Force conjointe sera déployée dans un environnement dans lequel s’affrontent une multitude de groupes armés sur fond de trafics en tous genres et de djihad mondialisé, un environnement dans lequel les conflits locaux fusionnent et s’alimentent les uns les autres.

À la frontière Mali-Niger, les conflits traditionnels entre Touaregs et Peuls ont pris une dimension militaire et politique. La vision trop simpliste selon laquelle les jeunes Peuls sont souvent des recrues des groupes djihadistes prévaut. On raconte aussi que le gouvernement fait appel aux milices touarègues nigériennes pour les traquer.

Dans le nord du Burkina Faso, Ansaroul Islam a acquis sa popularité en remettant en cause des structures sociales largement considérées comme inéquitables, selon l’ICG.

Harandane Dicko/MINUSMA
Des ambassadeurs du Conseil de sécurité rendent hommage aux agents de maintien de la paix tués dans l’exercice de leurs fonctions

Le rôle des États-Unis

Aucun des groupes qui opèrent dans la région n’a revendiqué la responsabilité de l’attaque du 2 novembre, qui a eu lieu à 200 kilomètres au nord de Niamey. Un général haut placé de l’armée a cependant attribué l’embuscade, dans laquelle quatre soldats américains et quatre soldats nigériens ont perdu la vie, à un groupe local affilié à l’État islamique (EI). L’événement a attiré l’attention de la communauté internationale sur la présence de l’armée américaine dans la région. Alors que les États-Unis sont en train de déplacer leurs drones de Niamey à Agadez, dans le centre du Niger, certains médias ont qualifié leur intervention dans le Sahel de « guerre de l’ombre ».

« Nos collègues américains estiment que l’attaque [survenue au Niger] contre leurs militaires les place face à un dilemme : en faire trop et s’exposer, ou ne pas en faire assez », a expliqué un diplomate français.

Il semble que le Pentagone ait choisi la première option : le ministre américain de la Défense James Mattis a récemment annoncé au Congrès un accroissement des opérations antiterrorisme en Afrique et de nouvelles règles d’engagement permettant d’ouvrir le feu sur de simples suspects.

Les groupes terroristes ne s’y seraient pas pris autrement s’ils avaient voulu attirer la première puissance militaire mondiale au Sahel pour nourrir leur rhétorique d’occupation et faire grossir leurs rangs.

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