Les milices civiles : une nouvelle menace pour la sécurité du Nigeria?

Les combattants qui ont contribué à vaincre Boko Haram pourraient devenir la prochaine menace

Hilary Matfess

Collaboratrice régulière d’IRIN sur Boko Haram

Arborant un bonnet commando vert malgré la chaleur, Ali* se vante d’avoir trouvé un moyen infaillible de tuer jusqu’à 50 membres présumés de Boko Haram d’un coup en les faisant rôtir dans une fosse.

« Après les avoir interrogés, nous les faisons descendre dans la fosse. Nous versons ensuite sur eux du kérosène ou ce que nous avons sous la main pour allumer le feu », explique-t-il avec enthousiasme, fier de ses accomplissements.

Ali fait partie de la Force opérationnelle interarmées civile (Civilian Joint Task Force, CJTF) du Nigeria, une milice d’autodéfense composée d’environ 23 000 hommes. La CJTF a joué un rôle crucial — mais controversé — dans la campagne militaire contre Boko Haram, le cruel groupe djihadiste qui sévit dans le nord-est du pays depuis 2010.

Des héros locaux

Les habitants de la région se sont tournés vers la CJTF pour obtenir une protection contre Boko Haram. Pour nombre d’entre eux, ses combattants sont des héros locaux : ils incarnent la résistance de la communauté face aux djihadistes et comblent les lacunes de l’armée. Ils sont les yeux et les oreilles de la campagne contre-insurrectionnelle.

La CJTF a émergé comme un mouvement communautaire spontané. Armés de bâtons, ses membres ont chassé les djihadistes de Maiduguri, la principale ville du nord-est du pays. Ils se sont avérés être de fervents défenseurs des villes de la région. Ils ont aussi été les premiers à être exécutés lorsque Boko Haram réussissait à prendre le dessus.

La CJTF ne fait pas partie de la police ni de l’armée, mais elle a la bénédiction des autorités de l’État, qui lui fournissent parfois aussi des équipements, des armes et des formations.

Alors que la menace de Boko Haram commence à s’estomper, toutefois, on rapporte de plus en plus de cas de combattants de la CJTF ayant pris pour cible des membres de la population civile qu’ils disent protéger. Ses miliciens jouissent en effet d’une quasi-impunité. En l’absence d’un plan de démobilisation détaillé, le pays se dirige potentiellement vers une crise.

La menace est si pressante que le gouverneur de l’État de Borno, Kashim Shettima, a décrit la CJTF comme étant « plus dangereuse que Boko Haram ». Dans une interview réalisée en février, il a dit : « Si nous n’agissons pas, ils pourraient devenir le Frankenstein du Nigeria. »

Des monstres

Amnesty International a été la première à organisation à dévoiler, en 2014, les « exécutions extrajudiciaires horribles » commises par la CJTF. Elle a publié des séquences vidéo montrant des miliciens en train d’égorger des détenus aux côtés de soldats de l’armée.

Selon des civils de Maiduguri — le lieu de naissance de Boko Haram et de la CJTF —, certains miliciens continuent de harceler, de torturer et de faire subir des sévices physiques et sexuels à leurs victimes, et ce, malgré les promesses du gouvernement de ramener les miliciens à l’ordre.

Amir* raconte qu’il a été sauvagement battu après qu’un groupe de jeunes enfants l’ont dénoncé à la CJTF en affirmant qu’il leur avait « manqué de respect ».

« Les hommes ont commencé à me battre avec leurs bâtons. J’ai levé les mains pour tenter de me protéger. Leurs coups m’ont brisé les mains. Alors que j’avais les mains fracturées, ils m’ont tiré derrière eux comme un chien mort », a-t-il raconté à IRIN.

« Ils m’ont attaché à un arbre par les mains et m’ont battu. Pendant tout ce temps, ils me disaient : “Tu dois faire partie de Boko Haram : tu es tellement têtu”. » Il a finalement été relâché au milieu de la nuit après l’intervention d’un leader communautaire traditionnel.

Les femmes ne sont pas épargnées. Craignant les femmes kamikazes — l’arme préférée de Boko Haram en milieu urbain —, la CJTF a mis en place des couvre-feux spéciaux pour les femmes à Maiduguri et bat celles qui ne les respectent pas.

Ibrahim* raconte que son ami raccompagnait sa petite amie à la maison à pied après le couvre-feu lorsqu’ils ont été abordés par une patrouille de la CJTF. « Ils l’ont giflé et ont sorti leurs couteaux. Ils ont essayé de le poignarder, alors il s’est enfui, laissant sa copine derrière lui. Il est venu nous voir, nous, ses amis, et nous nous sommes regroupés pour aller voir si la fille était encore en vie. »

Ils l’ont retrouvée couchée sur le bord de la route, en pleurs. Les hommes de la CJTF l’avaient violée après avoir couvert son visage pour qu’elle ne puisse pas les identifier.

Un modèle militaire

La CJTF a sa propre hiérarchie interne : chaque unité communautaire de la CJTF relève de l’un des dix commandements de district, eux-mêmes chapeautés par un conseil de direction au niveau de l’État.

La structure du groupe d’autodéfense s’inspire de celle de l’armée : les districts correspondent aux commandements de zone de l’armée et les postes de contrôle dispersés dans la région sont souvent gérés conjointement. Certains raids militaires sont même menés en collaboration avec des miliciens de la CJTF.

L’organisation jouit d’un remarquable degré d’autonomie. Jibrin Gunda, conseiller juridique pour la CJTF, a dit à IRIN que l’État de Borno avait « reconnu la souveraineté de la CJTF » pour résoudre des questions disciplinaires.

L’autonomie juridique de la CJTF est d’autant plus préoccupante lorsqu’on voit les difficultés auxquelles sont confrontés les civils au moment de rapporter les sévices dont ils sont victimes. Nombre d’entre eux ont dit craindre les représailles et ne pas savoir très bien comment accéder à la justice.

À Bama, une ville située à 60 kilomètres de Maiduguri, un commandant de la CJTF a dit : « Dans le cadre de notre travail, nous allons très souvent en ville à vélo. Les habitants peuvent venir m’en parler quand je suis en ville. Il se peut toutefois que certains ne veuillent pas attendre ou ne sachent pas comment signaler le problème. »

Obi Anyadike/IRIN
Un barrage routier de la CJTF à Maiduguri

M. Gunda a exposé les grandes lignes de la politique des « trois fautes » de la CJTF : les auteurs de violations s’exposent d’abord à un avertissement, puis à une suspension et, finalement, à un renvoi. Il a cependant reconnu que les renvois étaient rares et qu’il y en avait eu seulement « quatre ou cinq » dans toute l’histoire de l’organisation.

Ce n’est pas la première fois que le Nigeria se heurte au problème de l’intégration des groupes d’autodéfense ayant émergé pour pallier l’incapacité de la police à faire régner l’ordre.

Le pays envisage d’adopter une loi qui contribuerait à officialiser et à intégrer les groupes d’autodéfense. Le projet de loi n’aborde cependant pas le cas précis de la CJTF, qui est pourtant le groupe d’autodéfense le plus important actuellement.

Il est maintenant évident qu’un plan de démobilisation viable est nécessaire. Un leader de l’unité de la CJTF à Bama a admis : « Il est difficile de contrôler nos hommes… lorsque Boko Haram sera défait, ce sera probablement encore plus difficile. »

Des miliciens peu qualifiés

De nombreux membres de la CJTF ont en effet exprimé leur réticence à se démobiliser en l’absence d’une offre intéressante du gouvernement fédéral ou de l’État.

« Pour l’instant, il n’y a pas de boulot plus respecté que celui de membre de la CJTF. Sans nous, de nombreuses personnes auraient été tuées », a expliqué un membre du groupe d’autodéfense. « Je suis un homme trop important maintenant pour retourner travailler [comme chauffeur]. »

En général, les miliciens de la CJTF semblent disposés à accepter des emplois dans le secteur sécuritaire ou, s’ils n’obtiennent pas le soutien du gouvernement pour le faire, à créer des entreprises. Leurs demandes ne sont pas sans précédent : le programme d’amnistie pour les militants du delta du Niger, adopté au milieu des années 2000, comportait des dispositions sur les moyens d’existence.

La démobilisation est cependant compliquée par le nombre de miliciens concernés et par le faible niveau d’éducation de la plupart d’entre eux. Un leader de la CJTF a estimé que 75 pour cent de ses hommes étaient sans emploi avant la crise. Nombre d’entre eux sont issus du même groupe de jeunes marginalisés qui se sont tournés vers Boko Haram, une réalité que les autorités ont bien comprise.

Les frictions entre la CJTF et l’armée s’intensifient. Celle-ci considère en effet de plus en plus la milice comme un risque sécuritaire et ne se montre pas disposée à intégrer ses membres dans ses rangs. D’un point de vue budgétaire, l’armée et la police peinent déjà à rémunérer leurs recrues actuelles.

La discorde règne déjà dans les rangs de la CJTF. De nombreux membres ont notamment exprimé leur frustration face à ce qu’ils perçoivent comme du favoritisme. En effet, seule une poignée d’unités de la CJTF touchent un salaire relativement régulier versé par le gouvernement de l’État. Les autres doivent se contenter de dons ou de présents occasionnels de la part des communautés qu’elles défendent.

Le gouverneur Shettima a tenté d’encourager l’officialisation de la CJTF par l’intermédiaire d’un projet d’habilitation des jeunes de Borno (Borno Youth Empowerment Scheme, BOYES). L’objectif initial du programme était d’entraîner 6 000 miliciens, mais, selon un rapport de l’International Crisis Group, il a été interrompu après la formation d’environ 1 850 personnes, car « l’armée avait apparemment des doutes quant à la pertinence d’entraîner un si grand nombre de personnes n’étant potentiellement pas dignes de confiance ».

En raison de cette approche fragmentaire, les unités ne disposent pas des mêmes équipements ni des mêmes compétences. Des membres de l’unité de Bama, par exemple, ont pu participer à une formation sur la neutralisation des bombes et ont accès à des armes relativement neuves et à des véhicules fournis par le gouvernement de l’État. Dans d’autres unités, les miliciens doivent fournir eux-mêmes l’ensemble de leur équipement.

Poudrière

Ce traitement inégal et l’interruption précoce du programme BOYES par le gouvernement ont contribué à l’érosion de la confiance entre celui-ci et la CJTF. Des militants de la société civile craignent que certaines unités refusent désormais de se désarmer si on leur demande de le faire.

Les prochaines élections, prévues pour 2019, pourraient en outre venir allumer la poudrière. Les groupes d’autodéfense nigérians ont souvent été exploités par les politiques par le passé. Des groupes nés d’initiatives citoyennes visant à maintenir l’ordre au sein de la communauté ont ainsi été transformés en bandes de mercenaires politiques. L’armement et l’entraînement militaire dont ont pu profiter certains membres de la CJTF rendent cette politisation des groupes d’autodéfense d’autant plus dangereuse.

Un plan adéquat de démobilisation, de désarmement, de réhabilitation et de réinsertion doit absolument être mis en place avant qu’il ne soit trop tard.

« Le plus important, c’est que les membres de la CJTF soient capables d’imaginer un avenir pour eux-mêmes après les violences », a dit Chitra Nagarajan, du Center for Civilians in Conflict, un projet financé par l’USAID et basé dans le nord-est du pays.

Musa*, un leader de la CJTF basé à Maiduguri, a fait des démarches auprès de ses contacts au gouvernement afin que ses hommes puissent obtenir des emplois et du soutien lorsqu’ils décideront de quitter la CJTF. « Vous leur avez montré à utiliser des armes. Vous leur avez appris à se battre. [Ce serait une erreur] de ne pas les aider à trouver un autre but maintenant », a-t-il dit. « Il est possible qu’ils deviennent des voleurs, ou pire encore », a-t-il ajouté, en faisant une allusion effrayante à l’insurrection de Boko Haram.

*Les noms ont été changés.

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