Le Cameroun expulse de force les réfugiés nigérians

Linus Unah

Journaliste indépendant basé au Nigeria

Note de l'auteur

Part of a special project exploring violent extremism in Nigeria and the Sahel

D’après l’organisation Human Rights Watch (HRW), les soldats camerounais utilisent la « violence physique extrême » pour forcer des dizaines de milliers de réfugiés qui fuient l’insurrection de Boko Haram à rentrer chez eux, dans le nord-est du Nigeria.

 

Dans un rapport publié aujourd’hui, le groupe de défense des droits a révélé que depuis 2015, les forces de sécurité camerounaises ont utilisé la torture et les voies de fait pour contraindre au moins 100 000 personnes à retraverser la frontière, et ce, malgré la signature d’un accord avec le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Par cet accord, le Cameroun garantissait que les retours effectués étaient volontaires et qu’ils avaient seulement lieu « lorsque les conditions étaient favorables ».

 

De nombreuses personnes retournées ont échoué dans les camps pour déplacés de l’État nigérian de Borno, où les vivres et les services sont insuffisants. Ils ne peuvent pas retourner dans leurs villages en raison de l’insécurité persistante qui règne dans les campagnes. Les camps eux-mêmes ne sont pas toujours sûrs.

 

Le Cameroun refuse de procéder à l’enregistrement comme réfugiés des dizaines de milliers de demandeurs d’asile nigérians qui sont coincés dans les zones frontalières, a indiqué HRW. Il craint en effet les infiltrations par Boko Haram, qui, depuis 2014, a mené des dizaines d’attaques – des attentats à la bombe, essentiellement – dans la région de l’Extrême-Nord.

 

En raison de la politique « zéro tolérance » du Cameroun, plus de 4 400 Nigérians ont été expulsés entre le début du mois de janvier et le milieu du mois d’août 2017. Des gens ont été « torturés, agressés et sexuellement exploités » dans le cadre de ces expulsions, a signalé le groupe de défense des droits.

 

Les auteurs du rapport ont interviewé un réfugié qui avait été expulsé de la ville frontière de Mora en mars. Il a dit à HRW qu’il faisait partie d’un groupe de 40 Nigérians qui avaient été rassemblés par des soldats camerounais et forcés de monter à bord d’un bus.

 

« Ils ont battu si violemment certains des hommes qu’ils saignaient abondamment », a-t-il dit. « Quand nous sommes arrivés à la frontière nigériane, ils ont crié : “Allez mourir au Nigeria.” »

 

Le Cameroun « s’est engagé à protéger les Nigérians qui ont suffisamment de chance pour réussir à atteindre le seul camp de réfugiés du pays », a dit Gerry Simpson, directeur adjoint chargé des réfugiés chez HRW.

 

« Malgré tout, les autorités locales et l’armée refusent d’accorder une protection à des dizaines de milliers de demandeurs d’asile nigérians. Ces derniers risquent d’être forcés de retourner dans le nord-est du Nigeria, qui est le théâtre d’un carnage », a-t-il dit à IRIN.

 

M. Simpson a dit que l’expulsion de 100 000 Nigérians par le Cameroun au cours des deux dernières années « plaçait [le pays] sur une liste noire où figure une poignée d’autres États qui recourent à des refoulements massifs immoraux ».

 

Le HCR a également critiqué le Cameroun pour les expulsions et exhorté les autres voisins du Nigeria à continuer de maintenir leurs frontières ouvertes afin de permettre l’afflux de réfugiés.

 

Le ministre camerounais des Communications Issa Tchiroma a cependant contesté la véracité des accusations de retours forcés. « Ces rapatriements ont été faits volontairement », a-t-il dit à la BBC en mars.

« Restrictions abusives »

 

Les 70 000 Nigérians qui ont réussi à atteindre le camp de Maroua, le seul camp de réfugiés officiel du Cameroun, sont à peine mieux lotis que ceux qui jouent au chat et à la souris avec les autorités dans les régions frontalières.

 

Les réfugiés bénéficient en effet d’un accès limité aux soins de santé, aux vivres et à l’eau. Ils doivent en outre se conformer à une « politique de cantonnement stricte », et notamment à ce que HRW a décrit comme « des restrictions abusives » de leurs déplacements.

 

Pour être reconnus comme réfugiés et recevoir une aide, tous les demandeurs d’asile doivent s’installer dans le camp de Maroua, qui a été créé en 2013.

 

Des demandeurs d’asile ont raconté à HRW que des milliers de réfugiés avaient quitté le camp en avril et en mai pour protester contre les pénuries de nourriture. Le rapport indique en effet que le Programme alimentaire mondial (PAM) a dû réduire les rations de 25 pour cent en janvier en raison d’un manque de financement.

 

Depuis ses débuts, en 2009, l’insurrection de Boko Haram a fait plus de 20 000 morts et déplacé près de 1,9 million de personnes à l’intérieur du pays. Deux cent mille autres ont fui le Nigeria et trouvé refuge au Cameroun, au Tchad et au Niger.

 

Dans le nord-est du pays, plus de 7 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire et 5,2 millions d’autres souffrent d’insécurité alimentaire. Dans un pays où les organisations d’aide humanitaire sont déjà débordées, on s’inquiète de l’existence potentielle de poches de famine.

 

Le Nigeria a affirmé à plusieurs reprises avoir vaincu le mouvement islamiste qui a vu le jour il y a 8 ans. Pourtant, dans un rapport publié en septembre, Amnesty International a dit que le nombre d’attaques contre les civils perpétrées par Boko Haram au Cameroun et au Nigeria avaient doublé depuis avril et qu’il atteignait désormais 381.

 

Plus de souffrances

 

Le retour forcé de réfugiés dans ce qui est encore considéré comme une zone de guerre active a des implications sécuritaires et humanitaires, a dit Cheta Nwanze, directeur de la recherche de SBM Intelligence, une firme de recherche géopolitique basée à Lagos.

 

« Dans certains districts, des villages entiers ont été saccagés et sont en grande partie inhabités et inhabitables », a-t-il dit à IRIN.

 

« Des infrastructures critiques, comme les routes et les écoles, ont été endommagées par le conflit, et toute la région du nord-est, l’une des principales zones de production agricole du Nigeria, a enregistré une saison décevante pour la sixième année consécutive. »

 

« La plupart des camps de réfugiés de la région sont surpeuplés, sous-financés, insalubres et en sous-effectif, et, dans de nombreux cas, les fonctionnaires fédéraux et de l’État se sont approprié les fournitures humanitaires critiques destinées aux personnes qui en avaient désespérément besoin. », a ajouté M. Nwanze.

 

En avril et en mai, HRW a dit qu’au moins 13 000 réfugiés avaient quitté Minawao pour retourner dans un camp de déplacés situé à Banki, de l’autre côté de la frontière nigériane. Au moins 18 des victimes d’une attaque perpétrée [peu de temps après] par Boko Haram contre le camp arrivaient du Cameroun.

 

HRW a dit qu’à une occasion, à la fin du mois de juin 2017, les autorités nigérianes avaient réagi de manière déconcertante aux pressions exercées par le Cameroun en envoyant des véhicules militaires de l’autre côté de la frontière pour aider le Cameroun à expulser près de 1 000 demandeurs d’asile.

 

Selon le groupe de défense des droits, le Nigeria s’est ainsi fait le complice des retours forcés illégaux de ses propres citoyens.

 

Mais le Nigeria, qui entretient des rapports difficiles avec son voisin, fait de son mieux pour maintenir l’harmonie, a dit M. Nwanze. Le Cameroun fait en effet partie d’une alliance militaire régionale créée pour lutter contre Boko Haram et qui inclut le Niger et le Tchad.

 

« Si les Nigérians refusent de coopérer sur les questions humanitaires et sécuritaires conjointes, la situation actuelle, qui est latente mais de faible niveau, pourrait très bien donner lieu à des problèmes de sécurité plus vastes dans la région », a dit l’analyste de sécurité.

 

lu/oa/ag

(TOP PHOTO: Nigerian refugees returned from Cameroon.)