ATHENS/ISTANBUL/KABUL, 29 février 2016
Tania Karas

Tania Karas est boursière du programme américain Fulbright en Grèce pour l’année 2015-16 pour rendre compte de la situation des réfugiés en ces temps de crise financière.

Depuis une semaine, Shaima et Mohamad Ahsad, tous deux instituteurs en Afghanistan, dorment à même le sol sur la place Victoria, à Athènes, avec leurs quatre jeunes enfants. Ce weekend, plus de 500 migrants et réfugiés sont venus s’entasser dans ce petit parc. La plupart sont des Afghans qui, comme la famille Ahsad, se sont vus empêchés de poursuivre leur voyage.

Il y a deux semaines encore, les Afghans faisaient partie des trois nationalités de réfugiés autorisées à entrer en Macédoine et à se diriger vers le nord pour demander l’asile dans des pays comme l’Allemagne ou la Suède. D’après le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), ils représentent 29 pour cent des plus de 112 000 étrangers arrivés en Grèce depuis le début de l’année. Ce sont les plus nombreux après les Syriens. 

Juste avant que les Ahsad arrivent en bus dans la ville frontalière d’Idomenie, la Macédoine a mis en place de nouveaux contrôles interdisant l’entrée à tous les ressortissants étrangers exceptés les Syriens et les Irakiens munis de papiers d’identité. La semaine dernière, la police grecque a rassemblé les Afghans qui s’étaient regroupés près d’Idomeni et les a renvoyés à Athènes.

« Ils nous ont emmenés dans un camp, mais il était plein, alors nous voilà ici », a expliqué Shaima Ahsad.

Le parc ne dispose pas de toilettes publiques. L’odeur d’excréments humains y est donc aussi omniprésente que le désespoir. La semaine dernière, deux migrants, vraisemblablement des Pakistanais, ont tenté de se pendre à un arbre à quelques pas de là où la famille Ahsad était assise.

Kostis Ntantamis/IRIN
La famille Ahsad dort depuis une semaine dans ce petit parc du centre d’Athènes

Les Ahsad ont fui de la banlieue de Kunduz le mois dernier. Les Taliban se sont emparés de cette ville du nord du pays en septembre, puis elle est retombée entre les mains des forces afghanes. Et les combats continuent. Fatigués par le bruit des bombes, les Ahsad ont décidé d’aller chercher refuge en Europe. Ils ont vendu leur voiture et leur maison et un oncle a vendu sa librairie pour réunir les 8 000 euros demandés par les passeurs pour conduire la famille jusqu’en Europe.

« Nous ne sommes pas venus pour pique-niquer », a dit Mohamad Ahsad à IRIN. « Nous partons [à cause] du terrorisme. »  

« Nous ne sommes pas venus pour pique-niquer », a dit Mohamad Ahsad à IRIN. « Nous partons [à cause] du terrorisme. »

S’ils avaient su que la terre promise européenne serait si hostile, a-t-il ajouté, ils seraient peut-être restés en Turquie.

Une persévérance inébranlable

Si l’objectif des nouvelles restrictions est de dissuader les Afghans de quitter leur pays pour se rendre en Europe, cette stratégie risque de se révéler peu efficace, à en croire les propos des futurs demandeurs d’asile qui se trouvent encore en Afghanistan ou en Turquie.

IRIN
: Le trajet par voie terrestre effectué par la plupart des Afghans pour se rendre en Europe prend en moyenne 65 jours et peut coûter des milliers de dollars en frais de passeurs

À plus de 4 000 kilomètres d’Athènes, dans la capitale afghane de Kaboul, IRIN a rencontré Sikander, un jeune homme de 22 ans qui prépare son voyage avec 14 membres de sa famille.

« Pourquoi rester en Afghanistan, où vous serez un jour victime d’un attentat ? » a-t-il demandé, en faisant référence à deux explosions qui ont tué plus de 20 personnes ce samedi. « Nos enfants auront au moins un avenir meilleur quand nous aurons quitté l’Afghanistan. »

Quid des difficultés pour atteindre le nord de l’Europe ?

« J’ai en effet entendu parler des restrictions frontalières en Macédoine, mais je compte toujours me rendre en Europe », a insisté Sikander.

Le trajet d’Afghanistan jusqu’en Europe par l’Iran et la Turquie prend en moyenne 65 jours pour ceux qui ne s’arrêtent pas, selon une enquête récente du HCR. Mais de nombreux migrants font de longues haltes en Iran, au Pakistan et en Turquie pour travailler afin de réunir l’argent nécessaire pour payer les passeurs qui les mèneront à l’étape suivante.

Dans le quartier de Vefa, à Istanbul, IRIN a interviewé un groupe de jeunes Afghans qui partagent un logement délabré et gagnent environ 15 dollars par mois en collectant du plastique, du verre et du carton pour les recycler. Ils économisent tous ces maigres revenus pour payer des passeurs qui leur permettront d’embarquer à destination de la Grèce.

Umar Farooq/IRIN
Des migrants afghans à Istanbul boivent du thé en discutant de la nouvelle de la fermeture des frontières en Europe

Arsalan, jeune homme de 18 ans de la province de Paktia, dans l’est de l’Afghanistan, a dit qu’il n’avait pas entendu parler des nouvelles restrictions frontalières, mais que cela n’allait pas changer ses plans. « Je vais quand même essayer d’y aller », a-t-il dit. « Tant pis s’ils m’expulsent quand j’arriverai là-bas. J’ai besoin de gagner de l’argent pour ma mère et mes sœurs. »

« Il n’y a pas d’espoir ici en Turquie. Je ne peux même pas aller à l’hôpital, car je n’ai pas de passeport et je n’ai pas d’argent. Et je ne peux pas rentrer chez moi. Je vais continuer à tenter d’aller [en Europe]. »

Arsalan a passé plus de 24 heures dans le coffre d’une Toyota Corolla pour traverser l’Iran jusqu’en Turquie, où ses passeurs l’ont enfermé dans une pièce et lui ont demandé un supplément aux 1 300 dollars qu’il leur avait déjà versés.

« Ils ont pris les 20 000 rials (200 dollars) que j’avais sur moi. Ils ont même pris le pantalon et la chemise que je portais. »

Après sept mois à trier des déchets à Istanbul, rien ne peut lui faire croire que la vie en Allemagne (la destination qu’il a choisie) ne sera pas meilleure.

« D’ici à mon départ, je pense que les choses vont encore changer en Europe », espère-t-il.  

Son ami Mustafa, âgé de 22 ans et originaire de la province de Laghman, qui a lui aussi en tête d’atteindre l’Allemagne, avait entendu dire que « certains pays changeaient leurs lois concernant les Afghans », mais il était convaincu qu’il trouverait un moyen de passer.

« Nous ne pouvons pas rentrer en Afghanistan, et nous ne pouvons pas rester ici [en Turquie]. Nous n’avons pas d’autre choix que de poursuivre notre route », a-t-il dit à IRIN.

Peu de possibilités par la voie légale

Contrairement aux Syriens et aux Irakiens, les Afghans ne peuvent pas bénéficier du programme de réinstallation officiel de l’Union européenne, qui prévoit d’accueillir dans d’autres pays de l’UE 160 000 réfugiés présents en Grèce et en Italie au cours des deux prochaines années. Légalement, les Afghans n’ont donc d’autre choix que de demander l’asile en Grèce, un pays plongé depuis six ans dans une crise financière.

De nombreux migrants décideront cependant de continuer leur route avec l’aide de passeurs, qui confluent déjà vers le parc Victoria pour profiter de cette manne de clients potentiels.

Selon Mme Ahsad, des hommes ont déjà proposé d’emmener clandestinement sa famille en Allemagne pour 4 000 euros par personne. « Nous leur avons dit que nous n’avions plus d’argent », a-t-elle dit. La famille espère pour l’instant une réouverture de la frontière pour les Afghans.

Au moins 22 000 réfugiés et migrants sont coincés dans des camps et des logements informels à travers la Grèce. Leur nombre pourrait atteindre les 70 000 dans les prochaines semaines, a dit le ministre grec de l’Immigration, Yannis Mouzalas, à la télévision nationale ce dimanche. 

Les autorités grecques se pressent de leur trouver des lieux d’hébergement. Autour d’Athènes, trois camps accueillent entre 1 200 et 2 000 personnes chacun — bien plus que leur capacité théorique. Plusieurs milliers d’autres attendent toujours de quitter le port du Pirée, où ils arrivent en ferry depuis les îles.

Environ 8 000 migrants et réfugiés, principalement des Syriens et des Irakiens, attendent de traverser la frontière macédonienne à Idomeni, où les passages se font au goutte-à-goutte. Samedi, seulement 300 personnes ont pu passer, a dit Gemma Gillie, porte-parole de Médecins Sans Frontières à Idomeni. Dimanche, personne.

Lundi, des réfugiés ont perdu patience et ont tenté de franchir de force une barrière. Ils ont été refoulés par la police macédonienne à l’aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes. 

De grandes organisations non gouvernementales interviennent dans les camps officiels, mais les migrants du parc Victoria et du port du Pirée ne peuvent compter que sur des bénévoles.

Les Ahsad se nourrissent de bonbons, de bretzels, de chips et de petits pains distribués par les bénévoles locaux et les habitants du coin. Il y a quatre jours, ils ont donné 40 euros à un homme pour prendre des douches chez lui.

Les conditions de vie ne sont pas meilleures au Pirée, où des milliers de personnes attendent de pouvoir prendre le bus pour Idomeni dimanche. Les Afghans n’ont pas le droit d’acheter de ticket. Les autorités grecques ont empêché la plupart des bus de quitter la ville afin d’éviter que davantage de migrants et de réfugiés s’entassent à Idomeni. D’autres bus sont bloqués sur les autoroutes menant vers le nord. 

Kostis Ntantamis/IRIN
L’un des terminaux de passagers du port du Pirée utilisé comme abri temporaire pour les réfugiés et les migrants

Dimanche, Sotiris Alexopoulos, cofondateur de l’association Refugees Welcome to Piraeus, forte de 350 bénévoles, jonglait avec deux téléphones pour coordonner la distribution de nourriture et de matériel médical sur le port.

« Les Afghans souffrent depuis au moins 30 ans », a-t-il dit à IRIN. « Comment pouvez-vous leur dire qu’ils ne sont pas des réfugiés ? Tout être humain a le droit de demander l’asile, quel que soit son pays. »

Des organisations comme le HCR, le Comité international de secours et Human Rights Watch ont dénoncé la décision des pays des Balkans d’interdire l’entrée aux Afghans du seul fait de leur nationalité. 

Avec l’aide d’Umar Farooq à Istanbul et de Nisar Ahmad à Kaboul