Enrayer la corruption pour éradiquer la polio

Il est plus onéreux de vacciner un enfant contre la poliomyélite au Tchad – environ 0,70 dollar par enfant – que dans n’importe quel autre pays du monde exposé à un risque d’épidémie de polio, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).



Il en coûte deux fois moins cher de vacciner un enfant dans des pays où règne la violence comme l’Afghanistan, le Soudan ou la Somalie.



Kidnappé en 2001 en Somalie et retenu en otage pendant quatre jours par des miliciens, Mohammed Mohammedi est maintenant coordonnateur de la lutte contre la polio pour l’OMS et travaille à Chari Baguirmi, la région du Tchad qui présente le nombre le plus élevé de cas de polio en 2009 après la capitale, N'Djamena.



Selon lui, si le Tchad n’a pas encore réussi à mettre fin à l’épidémie de polio qui dure depuis près de deux ans, c’est principalement à cause du manque de ressources et de leur mauvaise gestion. « La population du Tchad ne bénéficie en réalité que d’une fraction de l’argent destiné aux campagnes de [lutte contre la] polio ».



M. Mohammedi estime que seulement 60 pour cent des fonds consacrés aux campagnes de vaccination contre la polio sont réellement utilisés pour combattre l’épidémie.



En 2010, les bailleurs de fonds ont été appelés à réunir dix millions de dollars pour financer l’éradication de la poliomyélite au Tchad.



Corruption



En décembre dernier, Oliver Rosenbauer, porte-parole de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite (GPEI, en anglais), une initiative qui rassemble plusieurs organisations, a dit à IRIN que la corruption faisait grimper les coûts de la lutte contre la polio au Tchad. « Dans la capitale, la zone la plus durement touchée, moins de la moitié des enfants qui ont besoin du vaccin sont effectivement vaccinés. Les campagnes [de vaccination] ont été mal organisées et mal gérées. Le suivi financier est médiocre et la gestion, presque inexistante ».



Le coordonnateur du gouvernement pour les campagnes de vaccination contre la polio, Sylvain Djimrangar, a dit à IRIN que c’était un « défi » d’assurer un suivi des ressources destinées à la lutte contre le polio entre le niveau national et les centres de santé.



Le représentant de l’OMS au Tchad, Youssouf Gamatié, a dit à IRIN que bien qu’il soit difficile de savoir combien d’argent est réellement détourné, ses équipes rapportent fréquemment, lors des campagnes, l’absence de véhicules pour transporter les vaccins et même l’absence de vaccinateurs. Le gouvernement reçoit pourtant de l’argent pour la location de véhicules et dix dollars par jour pour chaque équipe de vaccination (deux personnes). Les campagnes durent généralement trois jours.














Photo: Phuong Tran/IRIN
Dans la région de Chari Baguirmi, les vaccinateurs n’ont plus de formulaires à remplir : même analphabètes, les villageois respectés peuvent devenir des vaccinateurs

Tandis que M. Rosenbauer, du GPEI, invoque l’absence de volonté et d’engagement politiques pour expliquer l’échec de l’éradication de la polio au Tchad, M. Gamatié estime quant à lui que le président Idriss Deby Itno se montre ferme dans la lutte contre la corruption. [Le président] a explicitement dit [lors d’une récente interview] : « Il nous a été montré des comportements du personnel de la santé allant dans le sens contraire de l’action du gouvernement... La responsabilité du ministère de la Santé doit s’engager pour qu’il n’y ait plus ce genre de comportement ».



Rôle des gouverneurs des régions



Depuis février, le ministère envoie directement une partie des fonds destinés aux campagnes de vaccination contre la polio aux gouverneurs des régions afin de favoriser leur implication – et la surveillance des campagnes d’éradication de la polio. Ainsi, les missions des superviseurs qui devaient se rendre dans les régions depuis la capitale ont été supprimées, permettant de réduire les coûts, a dit M. Gamatié.



« Il y a des progrès », a-t-il dit à IRIN. « De plus en plus de comités technique de gestion [décentralisés] sont opérationnels, les autorités locales sont de plus en plus nombreuses à s’impliquer [et] des responsables nationaux ont été limogés pour mauvaise gestion ».



Le coordonnateur du gouvernement, M. Djimrangar, a dit à IRIN que les comités de gestion régionaux devraient améliorer la surveillance. Depuis début 2010, le gouvernement a commencé à investir plus d’argent dans l’éducation sanitaire pour toutes les campagnes de vaccination.



Soixante six cas de poliomyélite ont été rapportés au Tchad en 2009. Quinze d’entre eux ont été diagnostiqués dans la région de N'Djamena. Le virus responsable de la polio est très contagieux. Une fois qu’il atteint le système nerveux, il peut causer une paralysie complète en quelques heures seulement. L’OMS considère qu’un seul cas représente un risque d’épidémie.



C’est dans un district de la région de Chari Baguirmi, où vivent 621 000 personnes selon le dernier recensement, qu’on a rapporté le plus grand nombre de cas. On soupçonne la région d’être le foyer de la dernière épidémie de polio, en avril 2008.



Selon M. Gamatié, de l’OMS, les campagnes de vaccination ont commencé dans la région de Chari Baguirmi une semaine plus tôt que dans le reste du pays pour permettre de vacciner tous les enfants. Certains n’avaient pas été vaccinés depuis des années. Des plans et des cartes de vaccination ont été élaborés pour la première fois.



Un vaccinateur dans chaque village



Selon le coordonnateur de la lutte contre la polio pour l’OMS, M. Mohammedi, les cas rapportés en 2009 n’étaient que « la pointe de l’iceberg ». « Ces cas ont été découverts accidentellement. Pendant les campagnes de vaccination, nous avons vu des enfants paralysés qui ont peut-être été infectés par la polio ». Vingt des 59 « bassins » sanitaires désignés par l’OMS n’ont pas de centre de santé fonctionnel, a-t-il ajouté.



L’OMS dirige le recrutement d’un vaccinateur dans chaque village – soit environ 3 000 pour la région de Chari Baguirmi. Ceux-ci remplaceront les équipes mobiles de vaccination dont les membres devaient savoir lire et écrire.



« Il n’est pas nécessaire que la personne sache lire et écrire, mais elle doit être respectée par la communauté. Idéalement, il peut s’agir du chef du village. On s’assure ainsi que tous les enfants soient vaccinés, car le vaccinateur vit dans le village et connaît les enfants », a indiqué M. Mohammedi.



Plutôt que d’obtenir de l’argent d’avance pour chaque équipe de vaccination, le gouvernement reçoit 0,10 dollar par enfant vacciné (empreintes digitales à l’appui).



Une fois qu’un village a terminé sa campagne de vaccination, un superviseur vient constater les progrès sur place. Si le village a vacciné au moins 90 pour cent des enfants de moins de cinq ans, les vaccinateurs obtiennent leur argent.



« Plus rien ne nous empêche d’éradiquer ce virus dans les prochains six mois », a dit M. Mohammedi à IRIN. « Ou même avant ».



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