« Plutôt mourir que retourner chez lui »

C’est le rêve de toutes les petites filles : elle allait avoir une nouvelle robe, des bijoux, des bonbons et toutes ses amies seraient invitées à la fête.



Ce qu’Aisha*, cette fillette de 10 ans, ne savait pas, c’est qu’après le mariage, il lui faudrait quitter l’école, partir habiter un village loin de ses parents, faire la cuisine et le ménage à longueur de journée, et avoir des rapports sexuels avec un mari bien plus âgé qu’elle.



« Il a pris un drap spécial et m’a allongée dessus », a expliqué Aisha à IRIN, en tordant ses petites mains potelées. « Puis j’ai commencé à saigner. Ça faisait si mal que je pleurais et je criais, et depuis, pour moi, il est comme la mort. »



Après une semaine où elle s’était débattue chaque nuit contre son mari, le père d’Aisha a été appelé. Il avait reçu en effet 200 000 riyals yéménites (1 000 USD) en guise de « shart », la dot yéménite, en échange de sa fille. Une somme qu’il ne pouvait pas rembourser.



« Mon père m’a fait une tasse de thé dans laquelle il a mis des cachets et il me l’a donnée à boire. Les cachets m’ont fait tourner la tête, » raconte Aisha « Mon père m’a dit de dormir avec mon mari, sinon il me tuerait, mais j’ai refusé. »



Dans un effort désespéré pour ne pas s’endormir, Aisha s’est au contraire cassé une bouteille de verre sur la tête. « Mon père m’a vraiment battue. Je saignais de la bouche et du nez, » poursuit Aisha.



Après quelques mois passés dans la maison de son mari où elle affirme avoir été régulièrement droguée et battue, Aisha est parvenue à s’enfuir. Aujourd’hui, deux ans plus tard, à l’âge de 12 ans, elle ne peut pas obtenir de divorce.



Pas de protection pour les enfants



Un projet de loi passé au parlement en février 2009 et destiné à fixer l’âge minimum du mariage à 17 ans, a été refusé par le Comité de codification de la charia islamique qui l’a déclaré anti-islamique. L’information est donnée par des associations locales pour les droits des femmes.














Photo: Annasofie Flamand/IRIN
Shada Mohammed Nasser, avocate à la Haute Cour de Sanaa, en train de parler aux parents d’une épouse enfant devant le tribunal

Il n’existe donc pour l’instant au Yémen aucune loi protégeant les enfants contre les mariages précoces.



« Je n’appelle pas ça un mariage, mais un viol, » affirme Shada Mohammed Nasser, avocate à la Haute Cour de Sanaa. Elle a représenté en justice plusieurs cas de divorces de très jeunes mariées, mais reconnaît qu’elle a perdu la plupart de ses procès. Seule une poignée d’épouses enfants ont réussi à obtenir le divorce.



« La loi sur le mariage stipule qu’une jeune fille ne devrait pas dormir avec son mari tant qu’elle n’est pas mature », rappelle Mme Nasser, ce qui correspond, selon la loi, à l’âge de 15 ans. « Mais la loi n’est pas appliquée. »



Une fille peut être mariée à neuf ans, mais ne peut pas légalement demander le divorce avant l’âge de 15 ans. L’argent payé par le mari en échange de sa “femme” est un obstacle supplémentaire au divorce, car le procès ne peut se tenir que dans le gouvernorat où a eu lieu le mariage.



« Habituellement le mariage aura été signé dans le gouvernorat du mari et les juges ont peut-être tendance à voir leurs concitoyens d’un œil plus favorable, » explique Mme Nasser. « Beaucoup de juges ont des vues très obscures sur les femmes. »



Quasiment la moitié des jeunes filles yéménites (48 %) sont mariées avant d’atteindre 18 ans, selon le Centre international de recherche sur les femmes (ICWR) basé à Washington. Selon la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, le principe de la majorité sexuelle légale n’est pas respecté.



Dans certains gouvernorats, jusqu’à la moitié des filles de moins de 15 ans sont mariées, comme l’indique une étude sur les mariages précoces non publiée menée par le Centre de recherche et d’études relatives au genre de l’Université de Sanaa.














Photo: Annasofie Flamand/IRIN
Nojoo, qui fut aussi une épouse enfant, a défrayé la chronique quand à l’âge de neuf ans, elle a obtenu un divorce. Elle vit aujourd’hui avec son père (à gauche) et le reste de sa famille

Le Yémen a signé la Convention relative aux droits de l’enfant et la Convention sur l’élimination de toutes les discriminations à l’égard des femmes (CEDAW).



Une lueur d’espoir ?



« Le problème majeur auquel les femmes yéménites ont à faire face de nos jours est celui des mariages d’enfants, » rappelle Wafa Ahmad Ali de l’Union des femmes yéménites qui milite depuis longtemps pour repousser l’âge minimum du mariage.



« Ces mariages précoces privent la jeune fille de son droit à une enfance normale et à l’éducation. Les filles sont obligées d’avoir des enfants avant que leur propre corps ne soit complètement développé, au lieu d’aller à l’école et de jouer avec les autres enfants, » déplore-t-elle.



Cependant, la Ministre des Droits de l’homme, Huda al-Ban, a affirmé à IRIN que le Président Saleh avait récemment accepté de présenter, pour qu’il en soit discuté au parlement en mai, le projet de loi qui fixerait l’âge minimum du mariage à 17 ans. Selon la ministre,« si le projet de loi passe, il pourrait devenir loi en septembre. »



Tandis que les hommes politiques se querellent au parlement, des petites filles comme Aisha sont prises dans un monde d’adultes empreint de violence qu’elles sont trop jeunes pour comprendre et dont elles ne peuvent absolument pas s’échapper.



« Ce sont nos traditions », affirme le père d’Aisha. Il admet toutefois qu’Aisha était peut-être trop jeune pour le mariage. Quoiqu’elle ait maintenant un avocat, Aisha ne peut divorcer avant que les deux hommes qui contrôlent sa vie (son père et son mari) ne trouvent un accord sur la somme d’argent qui reviendra à chacun.



Mais Aisha sait exactement ce qu’elle veut : « Plutôt mourir que de retourner chez lui, » déclare-t-elle, en essuyant une larme derrière son voile.



(* le nom a été changé)



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