Apprendre l’anglais pour conquérir le marché du sexe

De plus en plus de jeunes béninois apprennent l’anglais, pour s’adapter à la mondialisation. Mais pour certaines jeunes filles, l’objectif est de conquérir un marché un peu particulier : celui du commerce du sexe au Nigeria, pays voisin du Bénin, où cette activité est considérée comme plus florissante et plus lucrative.



Jenifer, 20 ans, est plongée dans l’étude du dictionnaire français-anglais, à l’entrée d’une école de langues de Cotonou, la capitale commerciale du Bénin. Celle que ses camarades appellent « le dictionnaire » avoue à demi-mot la raison de son engouement pour l’anglais.



« Bien entendu, moi je n’apprends pas l’anglais pour le simple fait de l’apprendre, j’y suis parce que j’ai des objectifs à atteindre », a-t-elle dit. « Pour cela je ne perds pas mon temps à réviser tout ce que l’instructeur me demande, souvent, je vais à l’essentiel ».



Et pour Jean-Paul, inscrit en cours d’anglais commercial avec Jenifer, les objectifs de sa camarade sont clairs. « L’essentiel, c’est l’anglais pour le sexe », a-t-il affirmé.



Kadi, une jolie jeune fille de 19 ans qui a passé ses quatre derniers mois à apprendre l’anglais dans un grand centre d’apprentissage de Cotonou, ne dit pas autre chose : elle sera bientôt prête à franchir le dernier obstacle qui l’empêchait d’accéder au marché du sexe nigérian : la langue, a-t-elle dit à IRIN/PlusNews.



L’ampleur du phénomène est difficile à évaluer, étant donné la clandestinité qui entoure cette pratique, mais son existence est reconnue. « C'est bien une triste réalité et c'est malheureux », a dit Solange Legonou, présidente du Réseau béninois des ONG pour le leadership féminin, le ROLF.



« Parfois, nos jeunes filles se retrouvent dans cet état malgré elles. Certaines disent aller par exemple apprendre l'anglais… au Nigeria pour des études ultérieures, toutes n’y vont pas dans un premier temps pour devenir [travailleuses du sexe]. Mais les contraintes de la vie les y conduisent », a poursuivi Mme Legonou, qui a insisté sur la nécessité de « mettre l'accent sur la sensibilisation de ces jeunes filles », notamment en raison du risque VIH.



La mondialisation



Elles seraient nombreuses, venues du Bénin mais aussi d’autres pays de la région, à succomber à l’appel des sirènes du Nigeria, notamment pour se rendre à Abuja, la capitale, fréquentée par de nombreux hommes d’affaires.



« J’ai été informée que là-bas n’a absolument rien à envier à l’Occident, les compatriotes qui sont au Nigeria, notamment à Abuja, s’en sortent très bien avec leurs clients qui viennent avec du dollar ou de l’euro », a dit Aïcha, une jeune béninoise née au Nigeria, étudiante en Droit dans la journée et travailleuse du sexe la nuit.









« Le monde a changé, nous devons bouger, nous devons aussi rencontrer les autres. Cela vaut pour le commerce, et est valable aussi dans les autres domaines. Pourquoi devrions-nous penser que le sexe n’est pas concerné par cette réalité ? »

Pour Amy, une jeune travailleuse du sexe rencontrée aux abords d’un grand hôtel d’Abuja fin 2008, tout ceci n’est qu’une des réalités de la mondialisation.



« Le monde a changé, nous devons bouger, nous devons aussi rencontrer les autres. Cela vaut pour le commerce, et est valable aussi dans les autres domaines », a-t-elle dit. « Pourquoi devrions-nous penser que le sexe n’est pas concerné par cette réalité ? Nous devons trouver les moyens de nous adapter ».



Cette jeune fille d’origine ivoirienne, installée à Abuja en 2007, a dit tirer suffisamment d’argent de son activité de travailleuse du sexe pour pouvoir payer les quelque 400 dollars de loyer mensuel que lui coûte son appartement, dans une banlieue d’Abuja.



« Pour la plupart, ce sont des gens qui s’adaptent au nouveau monde, on ne peut pas leur reprocher cela », a commenté Amidou Boubacar, un employé d’hôtel à Lagos, la mégapole portuaire du sud du Nigeria.



Le risque VIH



Les jeunes filles ont dit être conscientes du risque VIH. Avec 2,6 millions de personnes vivant avec le VIH, soit un taux de prévalence de 3,1 pour cent, contre deux pour cent au Bénin, le Nigeria est le troisième pays au monde le plus touché par l’épidémie en nombre de personnes infectées – après l’Inde et l’Afrique du Sud - mais cela ne décourage pas les jeunes candidates.



« Je sais très bien que la probabilité d’attraper le sida est forte, [mais] on n’a même pas besoin d’aller au Nigeria pour vivre avec ce risque », a dit Kadi. « Je prends toujours mes précautions, et quel que soit l'endroit où je me trouverai, je respecterai cela. Il y a mille façons de satisfaire un homme, j'estime qu'on peut lui demander de faire le sacrifice de porter au moins le préservatif pendant l'acte sexuel. Il peut comprendre, s'il est conscient que notre vie à tous les deux en dépend ».



Mais quand on demande à Marcelline, une autre apprenante de Cotonou, si elle continuera à avoir des relations sexuelles protégées au Nigeria, la jeune fille répond : « Ca dépend des circonstances ».



« Ici au Bénin où les hommes ne vous donnent qu'entre 3 000 et 5 000 francs CFA [entre 5,70 et 9,60 dollars], je ne pense pas que cela [vaille la peine] de prendre des risques. Mais si je vais quelque part où on me donne beaucoup d'argent, je peux permettre à un homme d'y aller sans le préservatif. Si l'homme [ne peut pas] assouvir son besoin, je pense qu'il ne reviendra pas ».



Marcelline, qui a l’intention d’aller exercer son activité à Abuja, « la ville des hommes riches », selon ses mots, a expliqué qu’elle avait l’intention de faire comme certaines compatriotes installées sur place qui s’étaient ‘abonnées’ à des clients payant environ 130 dollars, voire plus, pour une nuit.



En attendant le grand départ, certaines jeunes apprenantes béninoises s’entraînent à Cotonou. « Lorsque j’ai fini d’apprendre mon cours d’anglais, je me suis d’abord exercé ici, car il y a une large clientèle anglophone qui visite [notre] pays », a avoué Christine, 28 ans, de Cotonou. « Mais mon intention un jour, c’est de partir en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis… ou même juste au Nigeria ».



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