La communauté gay, dangereusement désinvolte face au VIH

Lorsque Cesar Leon a découvert qu’il avait contracté le VIH au contact de son compagnon de longue date, il y a plus de dix ans, peu d’informations circulaient sur le virus, même au sein de la communauté gay de Bogota, capitale de la Colombie.



« Aujourd’hui, nous avons beaucoup d’informations [sur le sida], mais les gens ne sont pas responsables, ils ne font pas attention », a-t-il expliqué à IRIN/PlusNews. Le taux de VIH au sein de la population colombienne dans son ensemble reste en deçà d’un pour cent, mais le peu de données qui existe sur les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (HRSH) laisse penser que le taux d’infection au sein de ce groupe de population pourrait s’élever à au moins 11 pour cent.



La prévalence avait culminé à environ 17 pour cent à la fin des années 1990, mais même le taux [actuel], moins élevé, l’est suffisamment pour exposer à un risque important les hommes qui ont des rapports non-protégés avec des hommes.



Pour Cesar Leon comme pour d’autres activistes gays de la lutte contre le sida, la complaisance des hommes gays est devenue une menace. « Avant, le VIH était la terreur de tous. Aujourd’hui, on dirait que les gens sont un peu trop détendus ; ils n’ont plus tellement peur », a fait remarquer Martin Alonso Hernandez, qui travaille à la Fondation Weavers of Life, une organisation communautaire qui mène des projets d’activités rémunératrices pour les personnes atteintes du VIH à Bogota.



L’organisation a réalisé dernièrement une petite étude sur l’utilisation du préservatif chez les gays ; sur 69 hommes interrogés dans différents bars, clubs et bains gays de Bogota, dans le cadre de cette étude, 35 pour cent ont déclaré ne pas utiliser de préservatifs. Sur les 65 pour cent restants, seuls 30 pour cent utilisaient des préservatifs à chaque rapport, et une minorité d’entre eux utilisaient des lubrifiants pour empêcher que le préservatif ne se perce. Un grand nombre d’entre eux ont indiqué que les préservatifs faisaient l’objet de peu de promotion dans les clubs gays, et que les films [gays] présentaient toujours des hommes pratiquant le « bareback » (sexe sans préservatif ).



« Vous entrez dans une boîte, il fait sombre, une vidéo [pornographique] est en train de passer et vous ne connaissez personne ; vous avez des rapports et vous repartez », a expliqué Edinson Aranguren, activiste gay de la lutte contre le sida, qui travaille à la Ligue colombienne de lutte contre le sida (Liga Colombiana de Lucha Contra el SIDA).



« Dans certains endroits, on vous donne un préservatif à l’entrée, mais dans la plupart, ce n’est pas le cas. Il n’y a aucune documentation sur le port du préservatif ni sur le VIH ». Son organisme a tenté de rectifier le tir il y a quelques années, en donnant aux propriétaires de clubs gays des boîtes de préservatifs à distribuer à leurs clients, mais nombre d’entre eux se sont montrés hostiles, et ceux qui acceptaient de prendre les préservatifs les revendaient souvent.



La Ligue a collaboré avec les autorités locales pour faire adopter une réglementation forçant les propriétaires de boîtes de nuit à distribuer des préservatifs, mais « le gouvernement n’est pas intéressé à la faire appliquer ; en plus, environ 70 pour cent de ces établissements n’ont pas de permis », a ajouté M. Aranguren.



Selon M. Hernandez, la gratuité des traitements antiretroviraux (ARV), couverts par le système colombien d’assurance maladie public, compte également parmi les facteurs qui expliquent l’attitude plus désinvolte de la communauté gay face au VIH. « Ils ne considèrent pas le sida comme un gros problème, aujourd’hui, parce que ces traitements sont accessibles ».



En réalité, toutefois, tout le monde n’est pas couvert par le système public et si la couverture de traitement ARV est officiellement de 80 pour cent, ce taux est uniquement représentatif des 25 000 personnes dépistées, chez qui la nécessité d’un traitement a été décelée.



M. Hernandez avait retardé son dépistage pendant cinq ans après que son partenaire eut été déclaré séropositif parce qu’il n’était pas lui-même couvert par l’assurance maladie publique à cette époque, et que les frais de dépistage dans un laboratoire privé étaient inabordables. « Lorsque je me suis [enfin] fait dépister, j’étais tout à fait certain du résultat. J’avais des symptômes et je ne pesais que 32 kilos », a-t-il indiqué. « Je voulais juste le bout de papier pour pouvoir me faire soigner : à ce moment-là, j’étais couvert par le système d’assurance maladie ».



Difficile de communiquer avec les HRSH qui se cachent



Qu’ils suivent ou non les recommandations, les membres de la communauté gay de Bogota ont un accès relativement bon aux informations relatives au VIH et au sida ; en revanche, il est difficile de communiquer avec les HRSH qui ne se considèrent pas comme gays, et ceux-ci tendent à être bien moins informés.



« Ils préfèrent chatter sur Internet et fixer des rendez-vous dans des endroits sombres, par exemple dans des salles de cinéma gays, pour ne pas être identifiés », explique M. Aranguren. « Ils ne pensent pas être en danger ». Dans une société régie par des valeurs catholiques conservatrices et une culture machiste, les HRSH ont de bonnes raisons de vivre cachés.



« J’ai toujours eu un penchant pour les hommes, mais pour moi, c’était un problème, parce que je ne pouvais pas l’accepter », s’est souvenu Cesar Leon. « Ma famille est catholique et j’ai grandi dans le nord-est, dans une ville du nom de Bucaramanga, où la culture est très macho ».



Aujourd’hui encore, Cesar Leon ne pense pas pouvoir dévoiler son orientation sexuelle à ses collègues de travail, et encore moins son statut VIH. « Au travail, je dois être quelqu’un d’autre », a-t-il indiqué. À en croire M. Hernandez, la discrimination contre les gays est monnaie courante dans les régions rurales, c’est pourquoi nombre d’entre eux viennent s’installer dans les grandes villes comme Bogota ; là-bas, si l’homosexualité n’est pas véritablement tolérée, les habitants restent généralement plus anonymes.



Pas de mesures officielles



La Colombie n’a pas de stratégie ni de budget public pour les programmes de prévention du VIH ciblés sur les groupes de population vulnérables tels que les gays ou les HRSH. Même les préservatifs distribués par le ministère de la Santé ne sont destinés qu’aux personnes déjà atteintes du virus et à leurs partenaires. « C’est insuffisant, mais c’est dû à un manque de ressources », a expliqué le docteur Ricardo Luque, directeur du programme national de lutte contre le sida.



La Colombie a récemment soumis sa cinquième proposition au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, pour obtenir une subvention destinée à mettre en place des programmes de prévention ciblés sur les groupes de population vulnérables, et notamment sur les HRSH ; les quatre propositions précédentes avaient été refusées, a ajouté le docteur Luque.



On ignore l’ampleur de l’infection chez les gays et les HRSH de Colombie. Le taux de prévalence actuel, de 11 pour cent, a été calculé sur la base d’une étude, réalisée par la Ligue colombienne de lutte contre le sida auprès de 632 hommes, en 2006, à Bogota. « L’année prochaine, nous allons mener une étude dans quatre villes pour obtenir un chiffre plus représentatif », a indiqué M. Aranguren.



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