La flambée des prix alimentaires, une menace de plus face au VIH

A chaque fois que Bellatu Bakane se rend au marché de son quartier à Addis Abeba, la capitale éthiopienne, elle ne peut que se sentir frustrée. « Je suis en colère parce qu’à chaque fois que j’y vais, les prix de la nourriture ont augmenté », a dit cette femme de 38 ans, mère de trois enfants. « A cause de la hausse des prix, nous mangeons moins ».

De nombreux Ethiopiens doivent aujourd’hui limiter le nombre de leurs repas et se priver de produits « de luxe », tels que les légumes ou les œufs, en raison de la combinaison entre la sécheresse et la hausse des prix des denrées alimentaires, qui grèvent lourdement des budgets déjà très serrés.

Mais dans le cas de Mme Bakane, la situation est encore plus critique : il y a deux ans, elle a été dépistée positive au VIH et a commencé une thérapie antirétrovirale (ARV).

Si son régime alimentaire est trop pauvre, sa santé peut rapidement se détériorer. « La thérapie [ARV] ne peut pas marcher si les gens ne mangent pas assez ; c’est pourquoi la hausse des prix a un impact plus important sur [ces personnes] », a expliqué Gideon Cohen, coordinateur d’une initiative du Programme alimentaire mondial (PAM) pour l’alimentation des Ethiopiens vivant avec le virus en milieu urbain.

Une alimentation trop pauvre affaiblit les défenses du corps contre le virus, accélère l’évolution du VIH et du sida, et rend la prise des ARV difficile. La thérapie ARV peut aussi avoir pour effet d’augmenter l’appétit du patient, et il est possible de réduire les effets secondaires et de favoriser l’observance du traitement si les médicaments sont pris avec de la nourriture, selon des responsables sanitaires.

Dans la mesure où les prix des denrées alimentaires continuent à augmenter, de nombreux Ethiopiens vivant avec le virus sont particulièrement frappés. Ils risquent de se sentir plus faibles et de ne plus pouvoir travailler, ils ont de moins en moins d’économies, alors que certains ont été mis à l’écart de leur communauté.

Les sœurs de Mme Bakane, qui vivent dans le même quartier qu’elle, ne lui offriront pas le soutien que les familles éthiopiennes fournissent souvent aux autres en période difficile. Lorsqu’elle se rend au bureau des autorités locales pour recevoir une assistance alimentaire, les responsables la traitent froidement.

« Mes sœurs et mes voisins ne me parlent pas parce que je suis séropositive », a raconté Mme Bakane. « Je ne pourrai jamais aller demander de l’aide à ma famille ».

Jusqu’à maintenant, les médicaments lui ont permis de rester suffisamment en bonne santé pour pouvoir préparer et vendre de l’injera –une sorte de galette fabriquée avec une céréale locale, le teff, et qui constitue la base de l’alimentation en Ethiopie- sur un marché en plein air d’Addis Abeba, une activité qui lui permet de gagner environ cinq Birr éthiopiens (0,52 dollar) par jour.

Mais cela ne suffit pas à nourrir ses enfants ainsi que sa nièce, en âge d’aller à l’école, et sa demi-sœur, qui vivent avec elle.

La sécheresse, un autre facteur

Les prix des denrées alimentaires ont augmenté en moyenne de 40 pour cent l’année dernière, d’après l’Agence centrale de la statistique du pays, mais certains produits de base ont même connu une hausse plus importante.

Mme Bakane a expliqué qu’un kilo de blé qui lui coûtait 2,25 Birr (0,23 dollar) il y a un an se vendait aujourd’hui 6,50 Birr (O,68 dollar).

Un médecin a dit à Fikirte Tshomay d’arrêter d’allaiter son petit garçon, âgé de huit mois, pour réduire le risque de transmission du virus, et de lui donner à la place du lait de vache, mais cela lui est économiquement impossible.

Son mari, un soldat, est décédé d’une infection liée au VIH avant même la naissance du bébé, la laissant, l’enfant et elle, avec pour seule ressource une pension mensuelle de 265 Birr (27,60 dollars). Le lait à lui seul lui coûterait 196 Birr par mois.

Mme Tshomay nourrit donc son petit garçon avec une bouillie de maïs et de farine de soja, en principe utilisée pour les enfants malnutris et connue localement sous le nom de Famex, mais « ce n’est pas assez », a-t-elle expliqué.

Mmes Bakane et Tshomay reçoivent toutes deux de l’aide du PAM, qui fournit à chacune d’entre elles une ration mensuelle d’environ 40 kilos de blé, deux litres d’huile de cuisine et un petit sac de haricots. Cela ne couvre pas les besoins de la famille, mais les aide.

Le programme du PAM soutient 111 000 personnes vivant avec le VIH et leurs familles, a dit M. Cohen à IRIN/PlusNews, mais la crise alimentaire mondiale a compliqué les plans de l’organisation d’étendre l’initiative à 43 000 personnes supplémentaires au cours des trois prochaines années.

La gravité de la sécheresse en Ethiopie a affecté 4,6 millions de personnes. Une autre conséquence de cette sécheresse est que les Nations Unies et les autres agences humanitaires ne peuvent plus acheter de denrées alimentaires sur le marché local, au moment même où la flambée des prix de ces denrées sur le marché mondial pèse sur leurs budgets –le programme alimentaire VIH/SIDA du PAM a déjà dépassé son budget de 44 pour cent et a dû emprunter à d’autres programmes onusiens.

Près de huit pour cent des populations urbaines en Ethiopie vivent avec le VIH, et même celles qui reçoivent une aide ont été contraintes de faire des choix difficiles.

« Je ne peux pas fournir assez de nourriture à ma famille », a dit Sirkalem Yiffa, âgée de 30 ans et mère de deux enfants, qui a appris qu’elle était séropositive il y a trois ans. « Je suis aussi inquiète à l’idée de trouver assez de nourriture pour moi-même, pour prendre les ARV ».

jm/kr/he/ail