Une « génération perdue » d’enfants irakiens réfugiés

Sur les 10 millions de réfugiés du monde, la moitié sont des enfants, selon les estimations de l’organisation britannique World Vision, des enfants qui deviendront les produits d’une « génération perdue » si davantage de mesures ne sont pas prises pour pourvoir à leurs besoins.

« Pour préserver la jeune génération qui grandit aujourd’hui, nous devons protéger les enfants de la violence, améliorer l’accès [à l’aide] humanitaire et fournir davantage de ressources ciblées sur les besoins particuliers des enfants », pouvait-on lire dans un rapport, publié par World Vision le 20 juin, à l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, et qui souligne le sort des enfants irakiens réfugiés en Jordanie.

Ces problèmes sont manifestes au Liban, où selon les estimations du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), la moitié des 50 000 réfugiés irakiens sont des enfants.

Ali, 14 ans, ses parents et ses cinq frères sont arrivés au Liban il y a deux ans, après avoir fui Bagdad, où leurs vies étaient menacées. « La situation était très difficile », s’est souvenu Ali. « Les crimes… Ils massacraient les gens devant nos yeux ».

Éducation

Ali, qui vit dans une banlieue chiite de Beyrouth, est un des rares enfants irakiens à recevoir une éducation. Sur les 590 foyers de réfugiés interrogés dans le cadre d’une étude publiée en juillet 2007 par le Danish Refugee Council (DRC), seuls 38 pour cent envoyaient leurs enfants à l’école.

« J’apprends à lire, à écrire et à utiliser un ordinateur, ici, au Liban », a expliqué Ali. « On peut aller jouer dehors, au Liban. En Irak, on ne pouvait pas. Mais je préfèrerais quand même rentrer en Irak, parce qu’ici, les autres enfants nous embêtent à cause de notre statut de réfugiés ».

Depuis son ouverture, dans le Sud de Beyrouth, en septembre 2007, le Centre de ressources éducatives du Norwegian Refugee Council (NRC) a permis à environ 800 enfants irakiens d’intégrer le système éducatif libanais grâce à des cours de rattrapage intensifs et à des programmes psychosociaux.

Deux cent cinquante autres enfants ont aussi commencé dernièrement à suivre des cours dans le cadre de projets satellites dans les régions rurales du Liban, notamment des cours d’anglais, de compétences pour la vie, ainsi que des formations professionnelles de base.

« Le centre a une fonction extrêmement précieuse : il permet d’éduquer les jeunes qui risqueraient autrement d’être victimes d’exploitation par le travail ou, dans le cas des jeunes filles, d’être confinées au milieu domestique jusqu’au mariage », selon Robert Beer, chargé de projet éducatif à NRC Liban.


Photo: Simba Russeau
Ali, 14 ans, ses parents et ses cinq frères sont arrivés au Liban il y a deux ans, après avoir fui Bagdad, où leurs vies étaient menacées. Il est l'un des rares enfants irakiens à recevoir une éducation

Blessures

Selon l’étude du DRC, environ un Irakien interrogé sur 10 a déclaré avoir été enlevé, menacé ou avoir vécu des événements traumatisants. Assise dans la cour de son école, Hanine, 14 ans, a raconté qu’elle avait fui Bagdad avec sa mère et son frère après avoir assisté à la mort de son père, un chrétien.

« Je ne suis ni heureuse ni triste », a expliqué Hanine. « Ils ont aspergé mon père d’essence et l’ont brûlé vif ».

Le traumatisme de la jeune fille est d’autant plus grave qu’au Liban, elle vit dans la crainte constante d’être arrêtée ou expulsée. « Mon frère a été détenu en prison parce qu’il n’avait pas les papiers légaux qu’il fallait », a poursuivi Hanine. « J’avais tellement peur pour lui ».

Heureusement, le frère de Hanine a été relâché et vit aujourd’hui avec sa sœur et leur mère dans un quartier chrétien de Beyrouth.

Un statut incertain

En tant que pays non-signataire de la Convention de 1951 sur les réfugiés, le Liban n’a pas adopté de loi nationale sur les réfugiés et ne reconnaît même pas le statut des quelque 10 000 Irakiens inscrits sur les registres du HCR.

Ces Irakiens sont donc traités comme des immigrés clandestins et, s’ils entrent en contact avec les autorités, risquent d’être arrêtés pour n’avoir ni permis de travail ni permis de séjour.

Une fois qu’ils ont purgé leurs courtes peines, ils se retrouvent confrontés au choix déplaisant d’être expulsés ou de rester en prison, selon un rapport de Human Rights Watch, publié en décembre 2007.

En octobre 2007, le HCR a déclaré que pas moins de 584 Irakiens se trouvaient en prison pour avoir enfreint les lois sur l’immigration. Ayant déjà purgé leurs peines, bon nombre étaient détenus arbitrairement.

En février, les services libanais de renseignements généraux ont donné trois mois aux demandeurs d’asile irakiens pour régulariser leur statut ; pour ce faire, il fallait leur délivrer les permis de séjour et de travail qu’on leur refusait jusque-là.

Mais le 16 juin, lorsque la prolongation de la période de grâce est arrivée à son terme, seuls 13 prisonniers irakiens avaient été libérés, d’après le HCR et Caritas, une des principales organisations non-gouvernementale de défense des droits humains au Liban, et peu d’Irakiens étaient parvenus à trouver un employeur pour pouvoir régulariser leur situation.

« Les Irakiens doivent trouver une personne qui soit disposée à les parrainer en couvrant les 4 000 dollars de frais nécessaires à l’obtention d’un permis de travail et au parrainage », a expliqué Lala Arabian d’Amnesty International, au Liban. « C’est une somme importante, [ce qui explique qu’un] grand nombre d’Irakiens se soient retrouvés clandestins de nouveau, au terme de cette période d’essai ».

Caritas dirige à l’heure actuelle un programme de parrainage professionnel, pour tenter de régulariser davantage de réfugiés irakiens.

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