Du « sang empoisonné » chez le voisin

« Assassin », murmurait une femme en lavant son linge dans le ruisseau à la sortie de Santana, une petite localité située à 30 kilomètres de Sao Tomé, la capitale de l’archipel de Sao Tomé et Principe, chaque fois qu’elle voyait passer son voisin.

Les rumeurs étaient féroces. « Il a injecté son sang empoisonné dans le fruit du jacquier, personne dans la capitale n’en achètera », « il se baigne dans la rivière et on va tous attraper le virus », répétaient les habitants à la fontaine publique, à l’arrêt de bus ou encore au marché.

Puis les murmures ont commencé à enfler : « tuez-le, tuez-le ». Les gens le sifflaient sur son passage, à tel point que l’homme a fini par craindre pour sa vie et a dû alerter les responsables de la santé et de la Police de Santana.

Son crime était d’être séropositif dans une petite ville de l’île de Sao Tomé, dans l’archipel de Sao Tomé et Principe, au large des côtes du Gabon, un pays qui compte environ 160 000 habitants pour un taux de prévalence du VIH de moins de deux pour cent, où l’intolérance face à une maladie rarement rencontrée et très mal comprise est toujours élevée.

Sa famille lui défendait de partager ses repas. Sa soeur refusait de laver ses vêtements. Sa mère avait déplacé le poste de télévision du salon jusque dans sa chambre pour éviter d’avoir à s’asseoir à côté de lui.

Parce qu’il avait trop peur et trop honte de se rendre au centre de santé local, un responsable sanitaire lui apportait chaque mois ses médicaments antirétroviraux.

Lorsqu’il devait se rendre dans la capitale pour effectuer les tests de suivi biologique de son infection, un véhicule privé venait le chercher hors de Santana et l’homme voyageait allongé sur le siège arrière.

Quand les autorités de Sao Tomé ont réalisé ce que cet homme subissait du simple fait qu’il était séropositif, elles ont réagi rapidement en organisant une campagne de sensibilisation au VIH.

Pendant quatre semaines, chaque samedi, des responsables et des activistes du Programme national de lutte contre le sida et de la branche portugaise de l’organisation Médecins du monde sont venus de Sao Tomé jusqu’à Santana pour parler avec les membres de la famille de l’homme concerné, ses voisins, ainsi que les populations et les responsables locaux de la ville.

Ils sont allés de maison en maison, au marché, à l’arrêt de bus, à la rivière et au point d’eau.

« C’était vraiment difficile de convaincre les gens que leur voisin séropositif ne représentait pas de menace pour eux », a raconté Ludmila Monteiro, une éducatrice de Médecins du monde.

Le dernier samedi, une clinique mobile est venue à Santana pour offrir des tests du VIH et d’autres examens de santé ; de nombreux habitants en ont profité.

Finalement, les sifflements et les murmures ont cessé. L’homme est rentré chez lui. Sa mère a rapporté la télévision dans le salon et ils la regardent maintenant ensemble.

Cette histoire s’est déroulée en 2006. Jusqu’à aujourd’hui, personne, à Sao Tomé, n’a osé déclarer publiquement : « je suis infecté au VIH ».

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