Le lac Kivu – une bombe à retardement ou une source d’énergie ?

Lorsqu’ils étaient enfants et jouaient sur les rives du lac Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), Kevin et ses amis s’entendaient souvent dire de ne pas jouer dans l’eau.

« Ma mère nous demandait toujours de ne pas tremper de choses comme des clés ou des bagues, ou tout autre objet métallique dans le lac », s’est-il souvenu. « Elle disait que les métaux réagiraient avec un gaz et qu’ils pourraient causer une explosion ».

Kevin ne la croyait peut-être pas à l’époque, mais les préoccupations de sa mère reflètent un phénomène que les scientifiques étudient depuis un certain nombre d’années – les taux de gaz dissous dans le lac et la possibilité que ces gaz soient une source de préoccupation.

Le lac Kivu fait partie des Grands Lacs africains, situés à la frontière entre la RDC et le Rwanda. Il est une source d’approvisionnement en eau, en poissons et en sable pour deux millions de personnes, et assure l’indispensable liaison entre les ports de Goma et de Bukavu en RDC et de Gisenyi, Kibuye et Cyangugu au Rwanda.

Le lac se situe à 1 460 mètres au-dessus du niveau de la mer et se jette dans le fleuve Ruzizi, qui coule en direction du sud jusqu’au lac Tanganyika ; situé dans une zone volcanique active, il couvre une surface de 2 700 kilomètres carrés.

Augmentation du taux de gaz

Le professeur Boniface Kaningini, biologiste et directeur général de l’Institut supérieur pédagogique de Bukavu (ISO-Bukavu), une université, a passé au moins 20 ans à faire des recherches sur le lac Kivu. Certaines études, dit-il, montrent que la quantité de méthane et de dioxyde de carbone présents au fond du lac Kivu a augmenté de 30 pour cent au cours des 30 dernières années.

Bien que selon certaines études, l’augmentation de ces gaz soit le résultat de l’activité volcanique, pour M. Kaningini, l’introduction de la sardine Limnothrissa miodon – connue, dans la région, sous le nom de Ndakala – dans le lac pourrait être un autre facteur.

« La présence de méthane dans le lac date d’il y a 40 ans, lorsque ce poisson, provenant du lac Tanganyika, a été introduit dans le lac Kivu », a-t-il dit. Depuis lors, selon M. Kaningini, les pêcheurs du lac ont observé une fluctuation progressive de la pêche.

Un certain nombre d’études différentes sont menées pour examiner ces changements, a expliqué M. Kaningini. Pour sa part, l’Institut fédéral suisse des sciences et de la technologie aquatiques (Eawag) a conclu que « l’introduction du Limnothrissa miodon, premier poisson pélagique et planctophage du lac Kivu, pourrait être responsable de changements significatifs des flux de nutriments ».

Risques potentiels

Le rapport de l’Eawag explique également que la densité et les différentes couches de l’eau agissent comme un couvercle flexible, piégeant les gaz échappés du manteau terrestre ainsi que ceux provenant des sédiments situés en dessous du lac.

Selon les experts en eaux lacustres du Conseil consultatif sur la mise en valeur et l’habitat du saumon (SEHAB), un phénomène potentiellement catastrophique du nom « d’éruption limnique » risquerait de se produire si l’activité volcanique ou sismique faisait circuler les eaux du lac, soulevant ainsi ce « couvercle ».

Un nuage de gaz se libèrerait alors et asphyxierait toutes les populations lacustres. « Les deux seules “éruptions limniques” connues et observées se sont produites, l’une dans le lac Monoun, au Cameroun en 1984 – l’incident avait fait 37 victimes – l’autre, plus catastrophique, en 1986, près du lac Nyos. Au lac Nyos, plus de 80 millions de mètres cubes de dioxyde de carbone contenus dans les profondeurs du lac ont été libérés dans l’atmosphère », selon une étude réalisée en 2006 par le SEHAB.

Les lacs Kivu, Nyos et Monoun ont reçu le nom de « lacs tueurs d’Afrique » dans le rapport publié en 2006 par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Selon ce rapport, le lac Kivu reste une source de « graves préoccupations », puisque environ deux millions de personnes vivent dans le bassin du lac.

« Du fait du creusement progressif d’un rift dans la zone, une faille se rapproche petit à petit du fond du lac. Si de grandes quantités de lave bouillante venaient à s’écouler dans le lac, cela serait plus que suffisant pour déclencher une circulation considérable, qui libèrerait d’énormes quantités de dioxyde de carbone, un gaz mortel », peut-on lire dans le rapport. « En outre, les eaux contiennent de grandes quantités de méthane susceptibles de provoquer des explosions au-dessus du lac ».

« Le lac Kivu reste une source de graves préoccupations, puisque environ deux millions de personnes vivent dans le bassin du lac ».

Activité volcanique

En 2003, le Mont Nyiragongo, un volcan situé près de Goma, la capitale de la province du Nord Kivu, est entré en éruption.

Malgré tout, selon Pascal Isumbisho, un biologiste dont la thèse de doctorat porte sur l’écologie zooplanctonique du lac Kivu, il n’existe pas de preuve directe du lien entre l’augmentation du méthane et l’activité volcanique. « La question est : est-ce que ce qui s’est produit dans un lac du Cameroun [le lac Nyos] il y a 20 ans peut se répéter ici, à Kivu? », a expliqué M. Isumbisho, qui dirige le département de biologie de l’ISP-Bukavu.

Selon M. Kaningini, le risque d’un autre lac Nyos est minime et jusqu’ici, les taux de gaz n’ont eu d’impact que sur la quantité de poissons pêchés, pas sur la qualité des prises.

« Je pense que les gens qui vivent aux alentours du lac n’ont pas à s’inquiéter ; en revanche, nous devons faire davantage de recherches et mieux collaborer avec le ministère de l’Environnement de même qu’avec d’autres parties prenantes pour comprendre ce phénomène », a-t-il estimé.

Exploiter le gaz

Quelle que soit la source du méthane, les scientifiques s’accordent à dire que la solution consiste à exploiter le gaz comme source d’énergie plutôt que risquer une catastrophe.

Selon Salif Diop, chef de projets et directeur de la section Ecosystèmes de la division de pré-alerte et d’évaluation (DEWA) du PNUE, dégazer le lac – une méthode actuellement utilisée au lac Nyos – est une option viable et avantageuse d’un point de vue économique.

« Les gens qui vivent aux alentours du lac n’ont pas à s’inquiéter ; en revanche, nous devons faire davantage de recherches...pour comprendre ce phénomène »

Des recherches montrent que les eaux profondes du lac contiendraient environ 65 milliards de mètres cubes de méthane, l’équivalent de 50 millions de tonnes de pétrole.
Selon les estimations du PNUE, le Kivu contient assez de méthane pour alimenter les Etats-Unis pendant un mois, et cinq fois plus de dioxyde de carbone – soit environ 200 kilomètres cubes.

En 2003, le magazine New Scientist a rapporté que ces réserves pouvaient suffire à combler les besoins énergétiques du Rwanda pendant 400 ans, et permettraient ainsi de supplanter la combustion du bois, première source d’énergie de l’époque.

A Bralirwa, une usine de bière, on a déjà pris conscience du potentiel du méthane qui se trouve au fond du lac : l’extraire permet à l’usine de satisfaire ses besoins en gaz et en électricité depuis les années 1980. Aujourd’hui, explique M. Diop, « les pays lacustres doivent examiner les ressources nécessaires pour que le dégazage du lac Kivu devienne une réalité ».

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