Des groupes islamistes rivaux se battent pour le contrôle du camp d’Ain al-Helweh

A Ain al-Helweh, le camp de réfugiés le plus grand et le plus anarchique du Liban, il existe une rue du nom de Sharia Bustan Yahoudi (rue du parc juif) ; une ironie qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des nombreuses humiliations subies par les réfugiés palestiniens qui vivent dans le camp.

« On l’appelle comme ça parce qu’auparavant, des juifs vivaient dans la région de Sidon », explique Khoder Abdel Aziz, 24 ans, en allusion à la ville portuaire voisine, située 45 kilomètres au sud de Beyrouth. « Nous n’avons jamais pensé à la renommer et nous n’avons jamais touché au cimetière juif qui se trouve dans le camp. Mais quand les Israéliens nous ont envahis en 1982, ils ont mis une barrière tout autour », ajoute le jeune homme, qui habite dans la rue Sharia Bustan Yahoudi.

Alors qu’à une époque, parler des juifs et de l’Etat d’Israël aurait provoqué une violente querelle, en ce jour de chaleur et de tensions, le sujet ne suscite qu’une faible réaction – la création d’Israël, en 1948, a pourtant obligé des centaines de milliers de Palestiniens à s’exiler, et les générations ultérieures, dont font partie les jeunes d’Ain al-Helweh, à vivre une vie de réfugiés.

La menace venue de l’intérieur

Aujourd’hui, la menace la plus immédiate à la sécurité et à la vie des réfugiés palestiniens sunnites du Liban ne vient pas d’Israël mais des Arabes qui vivent dans leurs propres camps de réfugiés.

Au camp de Nahr al-Bared, dans le nord, le faible niveau de sécurité qu’assure le Fatah, la principale faction palestinienne séculaire, conjugué au nombre important de jeunes sans emploi qui s’impatientent, a créé un environnement propice à la montée du Fatah al-Islam.


Photo: Google
Carte du Liban indiquant en rouge les régions abritant les 12 camps de réfugiés palestiniens

Ce groupe extrémiste sunnite, qui rappelle Al-Qaeda, comprend un certain nombre de Libanais et de Palestiniens, mais aussi des Arabes étrangers, et notamment des « djihadistes » vétérans de la guerre d’Irak, et des combattants originaires d’Arabie Saoudite, partisans de l’idéologie wahhabiste du « takfiri », qui condamne à mort quiconque n’applique pas leur forme austère d’Islam.

Le 20 mai, des militants du Fatah al-Islam ont tué des dizaines de soldats libanais près de leurs postes de contrôle, aux alentours de Nahr al-Bared ; les bombardements et les échanges de tirs intensifs qui ont suivi ont en grande partie détruit le camp – caractérisé par sa place de marché autrefois relativement prospère et ouverte – et déclenché une crise humanitaire parmi les plus de 35 000 Palestiniens qui ont fui.

A Ain al-Helweh, plusieurs milliers de militants armés – partisans de divers groupes dont les communistes, les nationalistes palestiniens et les islamistes déterminés à déclencher une guerre sainte mondiale – rivalisent actuellement pour prendre le contrôle du minuscule camp de moellon de 1,5 kilomètre carré et de ses limites anarchiques. Au vu de la situation, les résidents craignent qu’une catastrophe semblable aux événements de Nahr al-Bared ne les frappe bientôt.
 
Des « forces de sécurité » soutenues par le Hezbollah

Le 4 juin, plusieurs combattants du Jund al-Sham (Soldats de la Grande Syrie) ont pris d’assaut un poste de contrôle tenu par l’armée libanaise, et situé à l’extérieur du camp d’Ain al-Helweh, en réaction, semble-t-il, à l’appel du Fatah al-Islam, qui avait invité les militants des autres camps à se soulever ; aujourd’hui, à en croire les Palestiniens, ce groupe vaguement uni, adepte du « takfiri », n’aurait plus de chef et serait quasi dissous.

Ce groupe est basé sur une petite étendue de no man’s land connue sous le nom de Taamir, et située entre la limite du camp d’Ain al-Helweh et l’un des postes de contrôle de l’armée libanaise, qui surplombe le camp.

« La menace était très grande de voir la bataille faire rage jusqu’ici », a expliqué le cheikh Haj Maher Oweid, commandant militaire du groupe islamiste palestinien Ansar Allah (Fidèles de Dieu), au cours d’un entretien accordé à IRIN dans son bureau d’Ain al-Helweh. A la suite de l’attaque, les membres d’Ansar Allah ont été chargés de diriger de nouvelles forces de sécurité islamistes, composées de 80 membres, responsables de deux des postes de contrôle situés en bordure du camp, dont celui qui surplombe le bastion du Jund al-Sham.


Photo: Hugh Macleod/IRIN
Cheikh Haj Maher Oweid, commandant militaire du groupe islamiste palestinien Ansar Allah (Fidèles de Dieu) qui contrôle deux des postes de contrôle situés en bordure du camp de refugiés d'Ain al-Hilweh

« Nous avons atteint deux objectifs : empêcher que des batailles n’aient lieu entre les Palestiniens, et entre les Palestiniens et l’armée libanaise », s’est félicité le cheikh Oweid, dont le groupe, composé, dit-il, de 300 combattants armés et 1 000 partisans, s’est désolidarisé du Fatah en 1991, avant de conclure une alliance vraisemblablement improbable avec les militants chiites du Hezbollah.

« Nous faisons partie du Hezbollah. Tout provient du Hezbollah : le soutien financier, les armes, l’entraînement. La Palestine est un problème musulman. Le Hezbollah est [un groupe] musulman. Nous sommes musulmans. Il n’y a pas de conflit entre les sunnites et les chiites, ici. Nous sommes [tous] des musulmans ».

Selon le cheikh Oweid, le Hezbollah a intérêt à prévenir la montée des extrémistes sunnites de type Al-Qaeda au Liban, étant donné le violent conflit sectaire qui a éclaté en Irak. Bien que le Hezbollah n’ait pas confirmé publiquement son soutien à l’Ansar Allah, le groupe manifeste depuis longtemps sa loyauté à la cause palestinienne.

Les problèmes du Fatah

Le Fatah se charge des autres postes de contrôle, et d’assurer la sécurité à l’intérieur du camp ; selon Mounir Maqdah, le commandant du Fatah à Ain al-Helweh, sa branche militante est la plus importante du camp.

Malgré tout, des affrontements mortels éclatent régulièrement entre les militants du Fatah et le Jund al-Sham depuis six mois, et le Fatah est également confronté à des problèmes posés par d’autres groupes armés palestiniens plus radicaux, tels que le Front populaire pour la libération de la Palestine – Commandement général (FPLP-CG) ou les islamistes de l’Usbat al-Ansar (Ligue des fidèles).

Selon M. Maqdah, « rien ne pourra empêcher une crise de sécurité si un [groupe] comme le Fatah al-Islam réussit à pénétrer dans le camp. C’est pourquoi il est si important que nous établissions nos propres associations sociales pour prévenir l’extrémisme ».

Le commandant du Fatah a souligné l’ouverture, au début du mois d’août, du premier hôpital privé du camp dont la construction aura coûté 5 millions de dollars, et qui offrira gracieusement des traitements aux patients cardiaques. Les fonds proviennent de dons internationaux versés à divers groupes humanitaires palestiniens, et réunis par le biais de la Fondation Badr, selon M. Maqdah. La Fondation a également financé la construction d’un centre éducatif et sportif, qui, lorsqu’il ouvrira ses portes à la fin du mois, sera selon M. Maqdah le plus grand centre construit dans un camp palestinien depuis 1948.


Photo: Hugh Macleod/IRIN
Selon Mounir Maqdah, commandant du Fatah, sa branche militante est la plus importante du camp et est chargée par les Palestiniens d'assurer la sécurité à l'intérieur du camp

« Nous espérons attirer des milliers d’adolescents sans emploi », a estimé M. Maqdah, qui avait contacté la fondation par courrier, pour souligner le besoin en services sociaux, destinés à empêcher la jeunesse palestinienne de tomber aux mains des radicaux.

Extrémistes saoudiens

Selon M. Oweid, des dizaines d’extrémistes saoudiens ont été expulsés du camp d’Ain al-Helweh au cours des douze derniers mois. Pour lui, la guerre en Irak et l’absence d’autorité étatique au Liban seraient à l’origine de l’insécurité.

« De nombreux Saoudiens ont été expulsés d’ici. Ils ont des liens avec al-Qaeda et veulent semer le chaos. Aujourd’hui, le Liban est le nouveau front d’al-Qaeda », a-t-il indiqué.

D’après M. Oweid, au moins 45 Saoudiens combattent aux côtés du Fatah al-Islam à Nahr al-Bared ; 30 ont été tués, et d’autres encore ont été arrêtés aux quatre coins du Liban. L’armée a confirmé qu’il y avait eu un certain nombre de victimes saoudiennes. « [Les Saoudiens] viennent dans les camps palestiniens du Liban car ils les considèrent comme des escales faciles avant d’arriver en Irak. Pour Al-Qaeda, le Liban est faible du fait des dissensions en matière de prise de décisions et du faible niveau de sécurité ».

Au terme d’une campagne politique de neuf mois, menée par l’opposition – dirigée par le Hezbollah – en vue de destituer le gouvernement actuel, soutenu par les Etats-Unis, l’Assemblée nationale a fermé ses portes et le Cabinet a perdu ses six ministres chiites et assimilés.


Photo: Hugh Macleod/IRIN
Les Palestiniens vivant au Liban n'ont pas la nationalité libanaise et ne peuvent donc prétendre à 76 types d'emploi. Des centaines d'enfants ont abandonné leurs études après le cycle élémentaire pour venir en aide à leur famille.

Retombées économiques

« La vie était vraiment dure avant que le conflit de Nahr al-Bared n’éclate », s’est souvenu Ibrahim Shehadi, un mécanicien qui avait vendu les bijoux de sa femme, il y a 20 ans, pour pouvoir ouvrir un commerce sur Sharia Bustan Yahoudi. Depuis que les affrontements ont éclaté à Nahr al-Bared, de nombreux commerces d’Ain al-Helweh ont constaté une diminution vertigineuse de leurs recettes ; les bénéfices de M. Shehadi sont notamment passés de 200 à 70 dollars par semaine.

« Maintenant, les Libanais ont peur d’entrer dans le camp pour faire réparer leurs voitures. Ce qui se passe à Nahr al-Bared nous affecte tous », a-t-il déploré. « Nous nous sommes inquiets à l’idée que nos frères palestiniens ne puissent pas retourner dans leur camp ; si cela arrive, nous nous soulèverons pour les soutenir ».

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