Les communautés autochtones se battent contre la discrimination

Depuis sa première rentrée scolaire, François Ababehu-Utauta est la risée de ses camarades en raison de sa petite taille, mais cela ne l’a pas empêché de poursuivre ses études.

« Aucun [camarade] de classe ne voulait que je m’asseye à côté de lui », s’est rappelé le jeune homme de 18 ans qui mesure 1,40 m. « Pour eux, je n’avais pas ce droit et je n’étais pas comme eux ».

Il a confié à IRIN qu’il avait envisagé un moment d’arrêter ses études pour se consacrer aux activités de la forêt.

« Puis je me suis dit que la liberté était un combat ; j’ai dû faire face aux actes d’incivisme des [autres enfants]. Je n’ai pas arrêté mes études parce que je savais que j’étais intelligent », a-t-il dit.

M. Ababehu-Utauta appartient à la communauté des Mbutis, ou Pygmées, qui vivent dans les forêts tropicales d’Afrique centrale, mais il est originaire de la province Orientale de la République démocratique du Congo (RDC).

Contrairement aux autres membres de sa communauté, M. Ababehu-Utauta a pu terminer ses études primaires dans un établissement scolaire, créé par la congrégation catholique du diocèse d’Ouambo dans la province Orientale, où les enfants autochtones sont majoritaires.

Selon le père Franco Laudani du diocèse d’Ouambo, très peu d’écoles acceptent les enfants issus de communautés autochtones, même si le pays abrite un tiers de la population autochtone vivant dans les forêts d’Afrique centrale.

« Les conditions de vie des communautés autochtones sont partout les même en Afrique centrale – aucune de leurs demandes n’est prise en compte », a affirmé Hélène Aye-Mondo, directrice du Centre d’action pour le développement durable des autochtones pygmées du Cameroun.

Besoin de changement

Pour améliorer leur situation et renforcer leur interaction avec les autres communautés, des délégations venues du Burundi, Cameroun, Ouganda, République centrafricaine, Congo et République démocratique du Congo (RDC) se sont retrouvées en avril à Impfondo, le centre administratif de la région de la Likouala, à 800 kilomètres au nord de Brazzaville, la capitale congolaise, pour tenir le forum international sur les peuples autochtones d’Afrique centrale.

Le forum a notamment permis de renforcer les droits des communautés autochtones en s’inspirant des conventions internationales et des politiques nationales en matière de gestion et de préservation des écosystèmes de la forêt.

Organisé par le gouvernement du Congo, ce forum a bénéficié du soutien de partenaires internationaux tels que le Fonds mondial pour la nature, la Banque mondiale, le Programme des Nations Unies pour l’environnement, l’agence de coopération allemande GTZ, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), l’Organisation mondiale de la Santé et la Commission des forêts d’Afrique centrale.

La déclaration finale adoptée par les participants a réaffirmé les droits communs et légitimes de toutes les communautés autochtones sur les forêts. Le forum a également été l’occasion d’aborder les problèmes des expulsions forcées et des expropriations systématiques motivées par l’octroi de concessions forestières et la création de zones protégées.

« Nous demandons l’arrêt immédiat de ces pratiques qui détruisent notre mode de vie et condamnons cette forme de génocide culturel », a indiqué la déclaration finale.

Les participants ont également décidé d’adopter un plan d’action sur cinq ans pour le développement des communautés autochtones. Ce plan présente notamment des propositions pour l’amélioration du statut et des conditions de vie de ces communautés, la sauvegarde de leurs droits ancestraux sur les forêts et les terres, de leur culture et de leur patrimoine.

« Le gouvernement congolais s’engage à appliquer la déclaration et le plan d’action d’Impfondo », a déclaré Henri Djombo, ministre de l’Economie forestière et de l’Environnement du Congo, à l’issue du forum qui se tiendra tous les trois ans.

« Ce forum est l’unique occasion pour nous de parler de nos problèmes », a déclaré devant les participants Louis Ngouélé-Ibara, président de l’Association des peuples autochtones du Congo. « Nous avons plus de devoirs que de droits. Dans les constitutions [nationales], nous avons tous droit à l’éducation et la santé, mais dans la [réalité], les communautés autochtones sont toujours marginalisées ».

Des droits bafoués

Les communautés de Pygmées sont présentes dans plusieurs pays d’Afrique centrale, y compris en République centrafricaine où ils sont appelés Aka, Babongo au Gabon, Batwa au Rwanda et au Burundi, Mbuti en RDC et Baka au Cameroun.

Bien qu’ils soient reconnus comme étant les premiers occupants des terres et des forêts de ces pays, ils sont toujours dominés par les communautés bantoues voisines.

« L’esclavage a été aboli depuis plusieurs siècles, mais nous constatons avec regret qu’il existe encore des régions où nos frères pygmées sont discriminés », a affirmé Gilbert Djombo-Bomondjo, préfet de la Likouala, au nord du Congo.

Pour M. Gilbert Djombo-Bomondjo, plusieurs raisons sont à l’origine de cette ségrégation, notamment l’idée selon laquelle les autochtones sont des citoyens de seconde classe.

Les Pygmées se nourrissent de la pêche, de la cueillette et de la chasse et ont une grande connaissance des plantes médicinales.

« Nous vivons dans la nature et dépendons de la forêt, même si l’Etat refuse de le reconnaître », a affirmé le jeune Ababehu-Utauta.

Idéalement, ces communautés devraient tirer parti de l’exploitation de la forêt qui, dans certains pays d’Afrique centrale, est la première ou deuxième plus importante ressource nationale. Mais la réalité est toute autre.

« Les communautés autochtones très vulnérables qui vivent dans les zones forestières denses et humides n’ont jamais bénéficié des produits de la forêt, ni des ressources naturelles de leur pays, ni d’une assistance financière durable de leur Etat », a dit Kapupu Diwa, coordinateur général du Réseau des populations autochtones et locales d’Afrique centrale sur la gestion durable des écosystèmes de la forêt.

« Comment peut-on, au 21e siècle, accepter cette discrimination entre des communautés et ignorer les droits de certaines populations d’Afrique centrale ? », a-t-il ajouté.

Pour Kapupu Diwa, les concessions et les contrats entre les gouvernements et les compagnies forestières ou minières prennent rarement en compte les besoins et les priorités des communautés autochtones.

Ces reproches ont été rejetés par le ministre de l’Economie forestière et de l’Environnement.

« Les communautés autochtones sont les principaux acteurs de la préservation et de la gestion durable de la forêt », a affirmé le ministre. « Ce sont les exploitations minières et forestières sauvages, ainsi que le développement de l’agriculture itinérante qui ont contribué à la destruction du cadre de vie des populations autochtones ».

* [IRIN emploie le terme générique « pygmée », mais reconnaît que certaines personnes mal intentionnées accordent un sens péjoratif à ce terme et ne font que perpétuer le stéréotype ethnique contre lequel se bat la communauté]