En prison, les mineurs cohabitent avec le VIH/SIDA

Dans la prison centrale de la capitale camerounaise, Kodengui, la promiscuité et le dénuement dans lesquels vivent les détenus mineurs donnent lieu à toutes sortes d’abus.

«La situation des mineurs en prison est très préoccupante», a déclaré à PlusNews Paul Ella, le président de Kids Care, une association d’aide à l’enfance basée à Yaoundé. «Leur vie et leur santé sont en permanence en danger ».

L’une des punitions pour les mineurs récalcitrants consiste à les envoyer dans les quartiers des détenus adultes, où ils courent parfois le risque de se faire violer.

Simon-Pierre, 18 ans dont deux en prison, atteste de la brutalité de l’établissement pénitentiaire de Yaoundé, où s’entassent 140 gar¬çons âgés de 13 à 21 ans. La moyenne d’âge est de 17 ans et la plupart d’entre eux ont été arrêtés pour vol.

Dans la prison centrale de Kodengui, les mineurs vivent dans cinq petites chambres de 12 mètres carrés, sans aération, chacune accueillant une trentaine d’enfants qui dorment à deux sur un petit matelas ou à même le sol.

L’alimentation et l’hygiène sont des soucis quotidiens : cela fait deux ans que Simon-Pierre n’a pas mangé de viande ni ne s’est lavé les dents.

Le Cameroun est régulièrement critiqué par les organisations de défense des droits de l’homme pour son non-respect des normes internationales en matière carcérale : les prisons de ce vaste pays d’Afrique centrale sont vétustes, insalubres et généralement inhumaines et dangereuses.

Ainsi, la prison centrale de Kondengui, bâtie pour accueillir 1 000 détenus, en abritait environ 3 700 en 2005. Quant au pénitencier de New-Bell, dans la ville portuaire de Douala, on dénombre plus de 3 000 détenus pour une maison d’arrêt conçue pour 800 personnes.

En outre, les locaux existants ne sont pas aménagés pour empêcher les contacts entre les détenus mineurs et adultes : les installations sanitaires sont souvent communes et les bibliothèques et les espaces aménagés exclusivement pour les enfants n’existent que pour un tiers d’entre eux.

«Même si aucun dépistage [du VIH] n’est organisé, le médecin de la prison nous a prévenu que les malades du sida sont plus nombreux ici que tout ce qu’on peut imaginer», a précisé Paul Ella.

Selon une étude conjointe menée en 2004 dans la prison surpeuplée de New Bell, à Douala, par la coopération allemande GTZ et des partenaires locaux, «l’activité et les sévices homosexuels, bien que n’étant pas légaux et considérés comme une norme sociale, sont bien connus dans [les] prisons [camerounaises]».

«Comme les prisonniers sont généralement jeunes et sexuellement actifs, cela pourrait constituer le principal mode de transmission du VIH parmi la population carcérale», ont affirmé les auteurs de l’étude.

Selon Mireille Ndje, de l’ONG Kids Care qui suit ces jeunes depuis deux ans, «[des prisonniers] bénéficient de relations extérieures importantes et ont beaucoup d’argent : avec ça, ils obtiennent tout ce qu’ils veulent des co-détenus. Beaucoup de ces garçons se sont plaints auprès de nous qu’on les obligeaient à avoir des relations sexuelles».

Un rapport sexuel contre un repas

Ainsi, pour un repas de plus, contraints ou « punis » par les détenus plus âgés, les mineurs sont forcés de se soumettre à des relations homosexuelles, sans qu’aucune mesure de sensibilisation ni mesure de prévention contre la propagation du VIH/SIDA ne soit envisagée par l’administration pénitentiaire.

Aucune estimation du taux de prévalence au VIH n’est disponible auprès de l’administration pénitentiaire camerounaise, qui ne fournit aucun service de dépistage et de sensibilisation aux détenus.

La violence au sein de la prison est telle que rares sont ceux qui osent dire ce qui se passe réellement entre les murs crasseux des cellules bondées. «Certains ont réussi à nous parler d’empoisonnement, de coups de couteau …», a raconté Paul Ella.

Le 21 juin dernier, la mort du sida d’un jeune détenu homosexuel, Alim, tout juste libéré après plus d’un an de détention sans procès à Kodengui, a permis à son avocate d’évoquer les «abominations subies par les jeunes hommes incarcérés».

Selon un compagnon d’infortune d’Alim, «deux mois avant [notre libération] je l'ai fait hospitaliser [à l'infirmerie]. Mais les conditions sanitaires y sont lamentables : les rares médicaments disponibles sont souvent périmés et si on n'a pas d'argent, il ne se passe rien, on ne vous soigne pas, vous attendez seulement».

«A l’infirmerie, on ne nous donne que du paracétamol (pour soulager les douleurs), c’est tout. Ici, c’est comme dehors, si tu n’as pas d’argent, tu n’es rien et tu n’as rien», a expliqué Simon-Pierre.

Comme la grande majorité de ces jeunes prisonniers, Simon-Pierre a été abandonné par ses parents dès qu’il est entré en prison. «J’ai envoyé des dizaines de lettres à ma famille depuis que je suis ici. Mais je n’ai jamais eu de réponse, ni de visite… », a-t-il déploré.

Sans ressources, seuls, les détenus n’ont généralement pas d’avocat pour les défendre, et pour faire valoir leurs droits dans un pays où la durée moyenne des détentions préventives est de un à deux ans, voire parfois dix ans.

Selon l’administration pénitentiaire, la durée moyenne de la détention préventive des enfants au Cameroun était de 199 jours en 2002. Elle varie cependant d’une province à l’autre, d’autant plus facilement que la loi n’en fixe pas la durée.

Pourtant, la liberté étant la règle, le magistrat n’est sensé user de cette faculté qu’en cas d’absolue nécessité, l’enfant devant être confié à une personne pouvant le représenter. Mais en dépit des contrôles, les détentions préventives de mineurs demeurent anormalement longues, selon les organisations de défense des droits de l’homme.

Les militants de Kids Care estiment que 70 pour cent des mineurs détenus à la prison de Kodengui sont en détention préventive depuis de longs mois, sans parfois bien comprendre de quoi on les accuse.

Cet environnement ne fait «qu’accentuer leur déchéance et encourager leur chute dans la délinquance et la marginalisation», note Kids Care dans son rapport d’activités 2005.

En collaboration avec le gouvernement, l’association tente à la fois de retrouver les familles de ces jeunes, de leur fournir une assistance et un conseil juridique (comme l’exige la loi), d’améliorer leur quotidien et leur santé et enfin d’organiser leur réinsertion en leur offrant la possibilité de continuer, ou de commencer, leur scolarité en prison.

«Il s’agit d’un travail long et difficile. Nous savons et vous savez que tout ne peut se faire en un jour», a expliqué Paul Ella aux jeunes détenus, lors de sa visite hebdomadaire à Kondengui. «Mais il faut que vous sachiez que nous ne vous oublions pas.»