L’agroforesterie, un outil de lutte contre le changement climatique trop peu utilisé

Planter des arbres dans les champs et les pâturages est doublement efficace pour combattre le réchauffement climatique et aider les populations agricoles

Cathy Watson

Chief of programme development, World Agroforestry Centre (ICRAF)

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe.

Lutter contre le changement climatique n’a jamais été aussi urgent. Il existe pourtant un élément de solution dont l’efficacité a été prouvée. Dépêchons-nous de l’adopter. Le concept radical (mais pas nouveau) de l’agroforesterie — qu’il s’agisse de planter des arbres pour faire de l’ombre aux plants de café, d’en intégrer aux fermes d’élevage colombiennes ou de favoriser la multiplication des karités dans les champs de millet au Sahel — doit faire partie de nos priorités.

Le Global Carbon Project estime qu’en 2017, les émissions mondiales de dioxyde de carbone auront augmenté de deux pour cent, renversant la tendance à la baisse des années précédentes. Près d’un quart de ces émissions sont dues à l’agriculture et à la conversion des forêts et des zones humides en terres agricoles. Cette année devrait aussi figurer parmi les trois plus chaudes jamais répertoriées, d’après l’Organisation météorologique mondiale, et ce, sans le phénomène El Niño, qui avait fortement participé à la hausse des températures en 2016.

Les crues éclair en Asie du Sud-Est, la sécheresse en Afrique de l’Est et la fonte des glaciers en Amérique latine ne sont que trois exemples des phénomènes météorologiques extrêmes liés au changement climatique qui touchent la planète entière. C’est une véritable catastrophe mondiale, et nous en sommes en grande partie responsables.

Des solutions à portée de main

Nous avons pourtant la capacité de limiter le réchauffement climatique. Nous pouvons réduire les émissions de CO2 et augmenter son absorption en élargissant et en protégeant les « puits de carbone », notamment les forêts. Il existe une stratégie d’atténuation du réchauffement particulièrement efficace, mais qui attend encore d’être pleinement reconnue : l’agroforesterie. Il s’agit de repeupler, de planter et de sauvegarder des arbres et des arbustes sur les terres agricoles et les pâturages.

Déjà, près d’un milliard d’hectares de parcelles agricoles dans le monde comportent des arbres que des familles paysannes conservent sciemment en association avec le maraîchage ou l’élevage. Environ 1,2 milliard de personnes dépendent de ces systèmes agroforestiers. Le sol, la végétation et la biomasse de chaque hectare agroforestier peuvent capturer 3,3 tonnes de carbone par an. C’est bien plus que ce que peut capturer un hectare dépourvu d’arbres. Une étude récente indique que l’ensemble des surfaces agricoles boisées de la planète absorbe 0,75 gigatonnes de carbone par an. C’est déjà une bonne partie des 9,75 gigatonnes de CO2 émises annuellement dans le monde.

Des avantages sociaux non négligeables

Ces arbres et arbustes associés à l’agriculture et à l’élevage absorbent non seulement du carbone, mais ils apportent aussi des ressources lucratives aux paysans et paysannes : du bois, du combustible, des fruits, de l’huile, des noix et du fourrage. Les arbres fixateurs d’azote enrichissent également le sol en capturant dans l’atmosphère des éléments essentiels pour les plantes. Cela réduit les besoins en engrais azotés chimiques, qui participent grandement au réchauffement climatique, tant lors de leur fabrication que lorsqu’ils s’évaporent dans l’atmosphère. Enfin, la présence d’arbres sur les terres arables améliore la recharge des nappes phréatiques et régule le cycle de l’eau, ce qui augmente à son tour les rendements des cultures et la production de lait et de viande.

L’agroforesterie ne se contente donc pas de limiter le réchauffement climatique, elle aide aussi les populations paysannes à s’adapter aux effets souvent dévastateurs du changement climatique comme les inondations, les sécheresses et l’imprévisibilité des précipitations. Sans les sources de revenus additionnelles qu’offrent les arbres, les paysannes et les paysans dont les cultures sont endommagées ou détruites par ces bouleversements météorologiques n’ont pas d’autre choix que de prendre des décisions qui les appauvrissent encore plus, comme vendre leurs outils ou consommer les semences mises de côté pour la saison suivante.

Une étude menée en 2011 dans l’ouest du Kenya par l’organisation pour laquelle je travaille a conclu que « l’agroforesterie améliore la productivité agricole, les revenus d’appoint, la situation économique et les conditions environnementales des […] fermes » et qu’elle évite aux familles paysannes d’adopter « des stratégies d’adaptation délétères ».

Une reconnaissance accrue

Au cours de l’année passée, alors que les décideurs et les militants prenaient conscience de l’apocalypse qui menace la Terre, l’efficacité de l’agroforesterie a enfin commencé à être reconnue. Drawdown, projet international de grande ampleur fondé sur des études de terrain menées par 200 scientifiques, présente deux formes d’agroforesterie dans sa liste de 100 solutions au réchauffement climatique déjà mises en œuvre. Ces solutions sont classées selon leur capacité à réduire des émissions de CO2 d’ici 2050 si elles étaient adoptées à une échelle réaliste.

Les systèmes sylvopastoraux, qui associent les arbres aux pâturages et multiplient par dix la séquestration du carbone, arrivent en neuvième position, devant le nucléaire, les éoliennes et les véhicules électriques. La création d’une canopée de grands arbres au-dessus d’une ou de plusieurs couches de plantes plus basses (le café et le cacao sont un exemple classique), pratique connue sous le nom de système agroforestier multistrates — se trouve quant à elle à la 28e place.

Les gouvernements des États en voie de développement fondent eux aussi beaucoup d’espoir dans l’agroforesterie. Plus de 20 pays, dont le géant agricole qu’est l’Inde, citent cette solution dans les plans d’action contre le changement climatique qu’ils ont élaboré suite à l’Accord de Paris. Les scientifiques connaissent les avantages de l’agroforesterie depuis des années et les paysans depuis des millénaires, et la pratique se développe d’année en année. Mais avec 22,2 millions de kilomètres carrés de terres agricoles sur la planète, la route est encore longue.

Les bailleurs de fonds et les banques de développement doivent prendre conscience de l’importance des arbres dans les systèmes agricoles. Ils sont encore trop nombreux à promouvoir l’image d’une agriculture pratiquée dans d’immenses champs sans arbres. Cette vision peut sembler moderne, mais elle est extrêmement risquée. Sans arbres, comment les nappes phréatiques peuvent-elles se reconstituer ? Comment le carbone peut-il être maintenu dans le sol ? Comment l’érosion peut-elle être évitée ? Où les pollinisateurs vont-ils butiner ?

L’agroforesterie n’est peut-être pas un remède miracle, mais elle est essentielle pour protéger les paysans de l’inclémence d’une météorologie qui déraille et pour armer le monde contre la spirale infernale du changement climatique.

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