Syrie : L’étau se resserre sur Deir Ezzor

Comment l’avancée de l’État islamique va mettre MM. Trump, Poutine, et Al-Assad à l’épreuve

Aron Lund

Freelance journalist and analyst specialising on Syria, and regular IRIN contributor

La récente avancée de l’autoproclamé État islamique (EI) à travers les lignes de l’armée syrienne dans la ville assiégée de Deir Ezzor a aggravé la crise humanitaire et pose un problème complexe au président syrien Bachar Al-Assad, aux Russes et au nouveau président américain, Donald Trump.

Un mois après la reprise par son armée du bastion rebelle d’Alep-Est, M. Al-Assad a de nombreuses raisons d’être optimiste. Les pourparlers de paix menés récemment à Astana, la capitale du Kazakhstan, n’ont abouti sur aucun accord, mais ils ont montré l’influence croissante de son allié russe et les ambitions de plus en plus maigres de son ennemi turc. Les Syriens et leurs soutiens internationaux entreront bientôt dans un nouveau cycle de négociations à Genève, où M. Al-Assad se présentera certainement en position de force.

La défense du dirigeant syrien présente cependant d’importantes failles. Certaines sont structurelles et bien connues, comme sa dépendance excessive vis-à-vis de l’aide internationale ou l’état lamentable de l’économie du pays. Plus immédiatement, les forces de M. Al-Assad sont sérieusement malmenées dans les régions de l’est aux mains de l’EI.

Les deux dernières années n’ont pas été roses pour le mouvement djihadiste et ses membres sont impatients de montrer leurs griffes à M. Al-Assad, dont l’armée a été occupée ailleurs. En décembre, tandis que l’armée syrienne était retenue à Alep-Est et Ghouta-Est, zone assiège à la périphérie de Damas, l’EI a repris Palmyre, l’ancienne ville du désert dont le groupe avait déjà pris le contrôle entre mai 2015 et mars 2016. Puis il s’est lancé sur Deir Ezzor, dernier bastion du gouvernement syrien à la frontière irakienne, semant la confusion sur le flanc est des troupes de M. Al-Assad.

La guerre pour Deir Ezzor

Mi-2011 déjà, après plusieurs mois de manifestations, l’insurrection armée prenait de l’ampleur à Deir Ezzor. Début 2013, le gouvernement syrien y perdait du terrain en faveur d’une coalition formée majoritairement de mouvements rebelles islamistes. En organisant la défense armée et les services du gouvernement autour d’un ensemble de quartiers de l’ouest de la ville, les forces de M. Al-Assad réussirent cependant à se regrouper et à maintenir leur contrôle sur la majorité de la population locale. S’il voulait reprendre la main sur l’est de la Syrie, M. Al-Assad devait garder le contrôle de Deir Ezzor. Et tant que l’insurrection était divisée entre plusieurs factions non coordonnées, la victoire semblait possible.

Mais cela ne dura pas. Fin 2013, les groupes rebelles de l’est de la Syrie se désintégrèrent un à un, leurs effectifs et leurs équipements cannibalisés par un monstre qui avait grandi en leur sein : l’EI. Lorsque le mouvement s’empara de Mossoul en juin 2014 et y déclara son « califat », de vastes secteurs de l’ouest de l’Irak tombèrent entre ses mains et, comme dans un jeu de domino mortel, l’est de la Syrie suivit.

L’EI saccagea la région, s’empara des villes rebelles et des bases militaires en massacrant leurs gardiens pour finalement échouer à Deir Ezzor. Pendant plus de deux ans, le mouvement a tenté en vain de percer les défenses de la ville, mais il a seulement réussi à lui imposer un siège étouffant, obligeant M. Al-Assad à approvisionner l’enclave par voie aérienne, à grands frais pour son gouvernement déjà en mal de liquidités.

En septembre 2015, l’aéroport de Deir Ezzor s’est retrouvé à la portée des roquettes de l’EI, empêchant les avions-cargos d’atterrir. Depuis, tous les transports se font par hélicoptères, qui prennent de grands risques pour entrer et sortir de la ville.

Guerre de siège

Après cinq ans d’incessants combats urbains, Deir Ezzor est en grande partie en ruines. La population de cette ville qui comptait environ 250 000 habitants avant la guerre a terriblement souffert, surtout depuis que l’EI a interdit les transports commerciaux et humanitaires vers les secteurs contrôlés par le régime pour tenter de les soumettre par la faim, tout comme l’a fait le gouvernement syrien ailleurs dans le pays, comme à Madaya, Yarmouk et dans l’est d’Alep.

En janvier 2016, les Nations Unies estimaient à environ 200 000 le nombre de civils dans les secteurs de Deir Ezzor tenus par l’armée, dont plus de deux tiers de femmes et d’enfants. Selon un récent rapport de l’organisation internationale, ce nombre se rapproche plutôt des 93 500 aujourd’hui. À titre de comparaison, l’enclave d’Alep-Est comptait environ 160 000 habitants avant sa chute en décembre 2016, selon les dernières estimations des Nations Unies.

Outre les bombardements de l’EI et le régime violent et corrompu de M. Al-Assad, la vie à Deir Ezzor est bien dure. L’électricité a été coupée en 2015 et les quelques générateurs alimentés par du pétrole extrait localement et raffiné de manière artisanale ne suffisent pas à faire fonctionner en continu les infrastructures essentielles telles que les pompes à eau.

Il y a un an, selon les Nations Unies, l’accès à l’eau potable n’était possible que pendant trois heures par semaine. Quelques fruits et légumes peuvent être cultivés sur les bords de l’Euphrate et d’autres produits sont acheminés par hélicoptère ou peut-être en contrebande à travers les lignes de front, mais de nombreux habitants peinent à nourrir leur famille.

Début 2016, la viande coûtait quatre fois plus cher qu’à Damas et le pain huit fois plus. La majorité des habitants survivaient en se nourrissant uniquement de pain et d’eau et les Nations Unies reçurent des rapports faisant état de 15 à 20 personnes mortes de faim (chiffre qui n’a cependant pas pu être vérifié par un organisme indépendant). Pour éviter une catastrophe, le Programme alimentaire mondial (PAM) a établi un pont aérien en avril 2016 et a, depuis, effectué près de 180 largages d’aide humanitaire.

La débâcle de janvier 2017

Récemment, la situation s’est gravement détériorée. Deux semaines après le début de l’année, l’avancée de l’EI a coupé en deux l’enclave du gouvernement. Les parachutages ont cessé le 15 janvier, faisant grimper en flèche les prix des denrées alimentaires, même si le PAM a annoncé sur Twitter avoir repris ses distributions dans un autre coin de la ville le 29 janvier.  

Plus grave encore, les pompes à eau ont totalement cessé de fonctionner par manque de carburant, laissant des dizaines de milliers de civils sans accès à une autre eau que celle, non traitée, de l’Euphrate.

Damas serait en train d’envoyer des renforts à Deir Ezzor et les bombardiers russes pilonnent jour et nuit les positions de l’EI. Mais, jusqu’à présent, ils n’ont visiblement pas beaucoup progressé. Moscou a beau vanter ses frappes de haute précision, l’armée de l’air russe semble toujours dépendre principalement de vieilles bombes non guidées, mais dont elle ne fait pas l’économie.

Avec un tel soutien, M. Al-Assad pourrait renverser la donne, surtout si le cessez-le-feu mis au point à Astana tient et lui permet de déplacer ses ressources plus à l’est. Mais cela est loin d’être gagné. L’EI pourrait empêcher le gros des renforts d’atteindre Deir Ezzor et la supériorité aérienne du régime ne suffira pas à garder la mainmise sur la ville si la présence à terre des troupes de M. Al-Assad commence à fléchir.

L’ennemi de mon ennemi ?

Cette situation soulève un certain nombre de questions pour le nouveau président américain, Donald Trump. Du point de vue de Washington, la chute de Deir Ezzor n’est clairement pas souhaitable : elle accorderait à l’EI une victoire symbolique tout en lui permettant de redéployer ses effectifs ailleurs pour combattre contre les Kurdes ou les Irakiens soutenus par les États-Unis. À plus long terme, cela compliquerait encore plus la stratégie américaine, car il est difficile d’imaginer les Forces démocratiques syriennes (coalition à majorité kurde et soutenue par les États-Unis) s’enfoncer assez loin en territoire arabe pour atteindre la ville.

L’armée américaine réalise déjà des frappes opportunistes contre l’EI autour de Deir Ezzor et pourrait changer la donne si elle le voulait. Mais elle ne peut pas toucher l’EI à Deir Ezzor sans aider M. Al-Assad et, pour l’administration de Barack Obama, cela a toujours été hors de question. Pendant des années, la politique américaine à l’œuvre en Syrie a consisté à isoler le président et à chercher à l’éjecter plutôt qu’à apporter un soutien aérien rapproché à son armée. Toute aide aux frappes aériennes de M. Al-Assad compliquerait les relations des États-Unis avec les rebelles syriens ou avec les autres États de la région et pourrait provoquer des remous au sein de l’arène politique américaine.

Ce serait en outre une tâche ingrate. Malgré les milliers de frappes aériennes américaines contre l’EI en Syrie, M. Al-Assad et ses alliés accusent toujours Washington de conspirer avec le mouvement djihadiste. Si les États-Unis envoyaient leur armée de l’air en soutien aux positions vulnérables du régime dans l’est de la Syrie, M. Al-Assad pourrait affecter une plus grande partie de sa propre armée pour combattre les rebelles dans l’ouest du pays, y compris ceux qui ont le soutien des Américains.

Quoi qu’il en soit, lors de la campagne électorale de 2016, M. Trump avait indiqué qu’il changerait la politique des États-Unis vis-à-vis de la Syrie. S’il n’a jamais présenté de plan clair, M. Trump a laissé entendre à plusieurs reprises qu’il se montrerait plus clément envers M. Al-Assad et concentrerait davantage ses efforts contre l’EI, probablement en collaborant avec le président russe Vladimir Poutine. Cela semble encore être la politique qu’il veut mener. Lors de son premier entretien téléphonique avec M. Poutine en tant que président, M. Trump a promis qu’ils uniraient leurs forces pour lutter contre le « terrorisme international ». Il faisait sans doute référence à l’EI.

Si M. Trump souhaite réellement changer de stratégie en Syrie et que venir en renfort à M. Al-Assad n’est plus considéré comme un obstacle à une collaboration avec les Russes, gardez alors un œil sur l’est de la Syrie. Cette collaboration pourrait bien commencer à Deir Ezzor.

al/as/ag-ld/amz

(PHOTO DE COUVERTURE : Un largage aérien du PAM. PAM/Archives)