CIN2 : Abondance et famine - les tendances actuelles en matière de nutrition

Plus de 20 ans après la première édition de l'événement, la deuxième Conférence internationale sur la nutrition (CIN2) a lieu cette semaine à Rome.

Les défis mondiaux en matière de nutrition ont beaucoup changé depuis. Les taux de dénutrition ont chuté et l'obésité a augmenté en flèche, faisant désormais plus de morts
que la dénutrition. Le diabète fait dorénavant partie des 10 premières causes de mortalité dans le mondeet le climat de plus en plus instable fait peser de nouvelles menaces sur la sécuritaire alimentaire mondiale.

Le but officiel de la CIN2, qui a lieu du 19 au 21 novembre, est de finaliser la rédaction et de planifier la mise en oeuvre de la Déclaration de Rome sur la nutrition, qui sera signée à la fin de la conférence par des gouvernements des quatre coins du globe. Celle-ci définira l'orientation des politiques en matière de nutrition pour les années à venir.

On peut supposer que les poids lourds tels que l'UNICEF, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) occuperont le devant de la scène lors de cette conférence. Dans ce contexte, IRIN a voulu permettre à d'autres acteurs de la lutte contre la malnutrition de se faire entendre. Nos journalistes ont ainsi demandé à diverses parties prenantes - des responsables des gouvernements locaux aux experts mondiaux - d'exprimer les attentes qu'ils nourrissent par rapport à la CIN2, de parler des principaux obstacles à l'amélioration de la nutrition auxquels ils sont confrontés dans leurs pays et de donner leur avis quant aux mesures devant être adoptées pour améliorer la nutrition dans le monde. »

« Il faut renforcer l'obligation de rendre des comptes »

Lawrence Haddad, Royaume-Uni, chargé de recherche principal à l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) et co-président du groupe d'experts responsable de la rédaction du Rapport mondial sur la nutrition

« Ce qui me préoccupe le plus, c'est de voir qu'il n'y a qu'une demi-page qui traite de l'obligation de rendre des comptes dans les recommandations [du Cadre d'action pour la CIN2]. En d'autres mots, il y a tous ces beaux engagements et toutes ces belles recommandations, mais personne ne risque de perdre son boulot si rien ne se concrétise. Qui devra subir les conséquences ? Qui sera récompensé ? J'ai l'impression que la section sur l'obligation de rendre des comptes est plutôt faible.

« On ne parle pas non plus des objectifs de dépenses pour la nutrition. C'est pourtant l'un des principaux problèmes : les gouvernements n'allouent pas suffisamment d'argent à la nutrition. Les bailleurs de fonds y consacrent environ 1,5 milliard de dollars par année sur quelque 140 milliards d'aide publique au développement (APD). Ce n'est pas grand-chose lorsque l'on considère que la malnutrition infantile est responsable de 45 pour cent des décès des enfants de moins de 5 ans.

« Les [auteurs des] documents de la CIN ne semblent pas non plus se préoccuper de la faible importance accordée à la nutrition dans les Objectifs de développement durable [ODD] pour 2030. Dix-sept objectifs et 169 cibles de développement durable ont été proposés et la nutrition n'est mentionnée que dans un seul ODD. C'est pathétique. »

« Ce n'est pourtant pas si compliqué. Il faut simplement faire preuve de clarté en ce qui concerne les engagements, les responsabilités de chacun par rapport à ces engagements et les délais impartis pour leur réalisation. Il faut ensuite établir les sanctions qui seront appliquées s'ils ne sont pas respectés. Je voudrais lire la mention suivante dans un document de la CIN2 : 'Voici comment nous avons l'intention d'assurer le suivi de chacun de ces éléments.' »

« Il faut trouver des solutions holistiques »

Caroline Abla, Washington, DC, directrice de la nutrition et de la sécurité alimentaire, International Medical Corps

« Je crois qu'il est important de considérer les problèmes croissants liés à l'obésité et aux maladies non transmissibles, comme le diabète, vu les difficultés dont nous avons été témoins lors des récentes réponses aux catastrophes, notamment en Syrie. Il faut par exemple élargir la cible provisoire des ODD qui concerne l'obésité infantile pour couvrir aussi les maladies non transmissibles et les autres groupes vulnérables comme les adolescents.

« La plus récente version du Cadre d'action mettait beaucoup l'accent sur la nourriture et les systèmes alimentaires. C'est important, bien sûr, mais il faut accorder davantage d'attention à d'autres problèmes liés à la nutrition ou pouvant avoir un impact sur la nutrition, notamment les questions liées à l'eau, à l'assainissement et à l'hygiène [WASH], le développement de la petite enfance, etc. »

« Le problème ne concerne pas seulement les pays en développement »

Roger Mathisen, Vietnam, consultant en matière de nutrition/urgences en Asie du Sud-Est

« Je pense qu'il faut surtout profiter de la CIN2 pour faire comprendre aux pays développés qu'ils ne doivent pas se considérer simplement comme des donateurs et qu'ils ont [également] un rôle important à jouer dans leur propre pays en ce qui concerne la mise en oeuvre des politiques et des plans recommandés pour lutter contre le double fardeau de la malnutrition.

« Je travaille depuis de nombreuses années sur les changements de politique dans les pays en développement. On retrouve notamment, parmi les questions les plus fréquemment posées par les décideurs [de ces pays] : 'Pourquoi les pays développés n'ont-ils pas mis cette politique en place ? Pourquoi n'y a-t-il pas de données et de rapports de suivi sur cette question dans les pays développés ?' Il s'agit de prêcher par l'exemple et de respecter ses engagements. Tous les pays devraient devoir rendre des comptes. »

« Les politiques à modifier incluent notamment les législations nationales relatives aux restrictions à la commercialisation [.] des substituts du lait maternel utilisés dès l'enfance, des aliments pour bébés et autres aliments et boissons à forte teneur énergétique ou contenant beaucoup de sucre, de gras, d'alcool ou de sel. Il faudrait en outre s'attaquer aux politiques d'importation et d'exportation et aux politiques de prix afin de promouvoir la qualité et de prévenir le gaspillage. »

« La malnutrition peut aggraver les autres maladies »

François Venter, Afrique du Sud, directeur général adjoint de l'Institut Wits pour la santé reproductive et le VIH (WRHI) et professeur associé au département de médecine de l'Université du Witwatersrand, à Johannesburg

« Nous connaissons depuis longtemps l'importance de la nutrition et de l'hygiène dans la lutte contre le VIH et le SIDA. Or, ces deux éléments figurent de plus en plus bas sur la liste des priorités des programmes de développement.

« Je suis extrêmement frustré par le peu d'importance que l'on accorde à la nutrition dans le secteur de la santé publique. À quoi cela sert-il d'avoir de fabuleux programmes avec les plus récents médicaments et innovations quand les patients vont se coucher le ventre vide ? »

« Je serais prêt à renoncer à toute une génération de médicaments et d'innovations anti-VIH si on me garantissait que mes patients seraient nourris adéquatement. Il y a beaucoup trop de rhétorique dans le domaine de la nutrition et je pense que les praticiens de la santé publique doivent revenir à l'essentiel et commencer à mettre l'accent sur la fourniture d'une alimentation adéquate.

« Après 2015, nous devrons mettre l'accent sur des objectifs nutritionnels, non pas sur des idées à la mode comme de changer le pourcentage de matières grasses ou d'aliments transformés, mais sur des objectifs concernant le nombre de personnes qui vont se coucher le ventre vide. Nous avons besoin d'objectifs clairs qui auront des effets significatifs, et non pas de vagues recommandations qui peuvent trop facilement être mises de côté au profit de considérations plus commerciales. »

Arumugam Selvarani, Sri Lanka, responsable de la santé infantile, division d'Ampitya, District de Badulla, Province d'Uva

« Les grandes conférences [comme la CIN2] devraient s'intéresser à l'impact de la santé mentale sur le développement physique de l'enfant. Nous savons que la croissance d'un enfant qui n'est pas heureux dans sa tête peut être affectée, mais nous avons besoin de conseils clairs à donner à nos patients. Il faut leur dire, par exemple, que des disputes incessantes entre le père et la mère peuvent avoir un impact négatif sur le développement physique. »

« Il faut consacrer davantage de fonds à la nutrition directe »

Aboubacar Mahamadou, Niger, coordonnateur national pour le partenariat REACH et conseiller en matière de nutrition auprès du gouvernement

« [Avec les progrès réalisés récemment grâce aux initiatives internationales et nationales], nous sommes sur la bonne voie pour trouver des solutions à nos problèmes de nutrition et [améliorer] a coordination des interventions multiples. L'amélioration de la coordination multisecteurs, en particulier le financement de la nutrition, est l'un des défis qu'il nous reste à surmonter. Nous devrions nous inspirer de l'Alliance mondiale pour les vaccins, ou Alliance GAVI, et mettre en place des mécanismes de financement novateurs dans le domaine de la nutrition.

« Étant donné leurs coûts élevés, la mise en oeuvre d'interventions dites 'de nutrition directe' ou ayant un impact sur la nutrition constitue un autre défi. Celui-ci est particulièrement difficile dans le cas du Niger. Le pays est vaste (1,3 million de kilomètres carrés) et sa densité démographique est faible (moins de 15 habitants par kilomètres carrés).

Vedanayagam Tabendaran, Sri Lanka, agent des services sociaux du district, Secrétariat de division, District de Kilinochchi, Province du Nord, qui travaille essentiellement auprès des communautés affectées par les conflits

« Nous avons une bonne connaissance de la façon de prévenir les maladies, mais nous avons besoin de davantage d'aide pour atteindre les régions isolées. Il n'y a jamais assez d'argent pour venir en aide aux habitants des villages éloignés. Nous nous y rendons une fois par mois, ce qui n'est pas suffisant pour faire un bon suivi. Il est plus facile et plus efficace d'envoyer des professionnels de la santé dans les régions où il y a des besoins que de chercher à inciter les gens à se déplacer pour aller voir un professionnel de la santé. On pourrait déjà faire des progrès notables en favorisant la mobilité des travailleurs de la santé. »


« Les progrès en matière de nutrition exigent des solutions économiques »

Vinod Paul, chef du département de pédiatrie au All India Institute of Medical Sciences (AIIMS), situé à New Delhi, en Inde, et directeur du Centre collaborateur de l'OMS pour la santé du nouveau-né pour la région de l'Asie du Sud-Est

« Le principal défi de l'Inde est de réussir à utiliser le développement économique pour améliorer le statut nutritionnel de ses enfants. Nous faisons des progrès avec notre développement socio-économique, mais il faut maintenant faire en sorte que la croissance économique et l'accélération du développement se traduisent par des améliorations nutritionnelles. »

Vedanayagam Tabendaran, Sri Lanka, agent des services sociaux du district, Secrétariat de division, District de Kilinochchi, Province du Nord

« Les habitants de mon district sont pauvres. La plupart d'entre eux vivent toujours dans des logements temporaires. Il est dès lors très difficile de les amener à se préoccuper davantage de leur santé et de leur nutrition. Ces éléments sont en effet secondaires pour eux, du moins jusqu'à ce qu'ils [aient un revenu]. Les gens ont recours aux programmes [de nutrition] financés par le gouvernement ou par des organisations non gouvernementales (ONG), mais les ressources qui servent à financer ces programmes sont de plus en plus limitées.

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