Les pêcheurs tunisiens à la rescousse des migrants naufragés

À Zarzis, une petite ville portuaire du sud-est de la Tunisie d'environ 70 000 habitants, les pêcheurs sillonnant la Méditerranée s'improvisent secouristes, volant à la rescousse de bateaux bondés de migrants illégaux partis des côtes libyennes pour rejoindre l'Europe.

Ahmed est l'un d'eux. Il plisse des yeux sous la lumière crue, tandis que des bateaux de pêche glissent lentement alentour, leur poupe arrière ornée de noms en arabe. Il s'assied sur un tas de filets, sa grande mdhalla [chapeau de paille traditionnel] incliné vers l'arrière de la tête, tandis qu'au large de gros cargos stationnent dans un port commercial voisin.

Lors de leurs sorties de pêche d'une durée de deux à trois jours, il n'est pas rare qu'Ahmed et ses collègues croisent la route de migrants à la dérive, entassés par des passeurs dans des embarcations manquant de carburant ou dont le moteur lâche. « Maintenant qu'il n'y a plus de gouvernement en Libye, les harraga [« ceux qui brûlent »] sont légion », a-t-il dit en employant le terme local désignant les migrants illégaux. Il a raconté se voir trop souvent contraint d'écourter ses sorties de pêche pour remorquer des harraga jusqu'au rivage.

« Dans un avenir proche, nous allons assister à un déferlement de harraga quittant la Libye
», a-t-il dit en demandant à ce que son identité soit préservée.
« Pourquoi ? À cause de la dégradation de la situation à laquelle on assiste là-bas. »

Avec l'intensification des troubles civils en Libye, les 1 700 kilomètres du pays sont devenus l'endroit le plus prisé des passeurs pour entasser des migrants du monde entier dans des bateaux, avec la promesse d'atteindre l'Europe.

Dunnapar Fern Tilakamonkul, un agent du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Libye, a dit que selon la dernière évaluation en date de l'agence, 165 000 personnes auraient tenté la traversée jusqu'à présent cette année, soit presque trois fois plus que les 60 000 de 2013. Il semblerait qu'une immense majorité d'entre elles soient parties des côtes libyennes, où la gendarmerie maritime, en effectifs insuffisants, est impuissante à les en empêcher.

Pourtant, la plupart n'atteignent jamais l'Europe. Ils sont très nombreux à chavirer et à se noyer, que ce soit par accident ou du fait d'attaques délibérées, tandis que d'autres voguent encore à la dérive quelque part en Méditerranée. Certains, parmi les chanceux, atteignent les eaux tunisiennes où ils sont parfois secourus par des pêcheurs comme Ahmed.

« Avant 2011, nous avions l'habitude de secourir [les migrants], de les ramener au port, et de les laisser poursuivre leur route sans avertir les autorités », a dit Ahmed, avec un air de nostalgie. « Mais ces deux dernières années, la sécurité s'est renforcée. Nous sommes désormais tenus de signaler aux gardes-côtes toutes les personnes que nous secourons. »

Plus tôt ce mois-ci, le HCR a indiqué dans un communiqué : « 90 000 personnes ont tenté la traversée pour l'Europe entre le 1er juillet et le 30 septembre, et au moins 2 200 ont péri, contre 75 000 personnes et 800 décès entre le 1er janvier et le 30 juin ».

Pour Mongi Slim, le responsable des activités régionales du Croissant-rouge tunisien dans le sud de la Tunisie, le trafic de migrants et de demandeurs d'asile au départ de la Libye constitue une part importante du problème. « Il y a des passeurs en Libye qui disent "On vous embarque pour 1 500 dinars libyens [1 230 dollars US]". Ils embarquent jusqu'à 150 migrants sur un même bateau, et pointent vers le nord en disant "Lampedusa, c'est par là". »

Il est probable que la vague de migrants se poursuive sans faiblir jusque fin octobre, lorsque la météo cesse d'être propice à la navigation, a-t-il ajouté.

Lorsque des migrants sont conduits à Zarzis, a raconté M. Slim, le Croissant-rouge les accueille en leur distribuant de l'eau et de la nourriture. Pour ceux qui déclinent le rapatriement volontaire proposé par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), la prochaine étape est l'hébergement. Le Croissant-rouge tunisien gère deux dortoirs à Medenine, non loin de Zarzis en s'enfonçant dans les terres.


Un choc des cultures

Pourtant, lors d'un épisode qui n'a fait qu'ajouter à la détresse des migrants exténués arrivant à terre, M. Slim a remarqué que des habitants conservateurs de Medenine avaient pris à partie des migrants originaires d'Afrique subsaharienne dont ils jugeaient le comportement irrespectueux.

« C'est arrivé [début août] lorsque nous avons amené 240 migrants, essentiellement des Nigériens. Les habitants étaient furieux car les femmes portaient des vêtements suggestifs et marchaient dans la rue sans être accompagnées. [Ils] les taxaient de prostituées. »

M. Slim a expliqué que les migrants hébergés dans les centres du Croissant-rouge restaient rarement à Medenine plus de trois mois. Souvent, a-t-il dit, « ils s'adaptent au pays et trouvent un emploi dans l'agriculture ou la construction », deux secteurs de l'économie régionale dans lesquels le besoin en main-d'ouvre est constant.

Des 240 migrants du groupe secouru en août, la moitié est retournée volontairement au Nigéria avec l'aide de l'OIM, a dit M. Slim. Mais selon lui, l'autre moitié a retraversé la frontière pour la Libye, où ils tenteront certainement à nouveau la traversée pour l'Europe depuis le port de Zuwara, à 60 km seulement de la frontière tunisienne.

Depuis des années, la Libye reçoit des centaines de milliers de travailleurs migrants et de réfugiés originaires d'Afrique subsaharienne, d'Asie et d'Égypte, attirés par les opportunités créées par la manne pétrolière et, bien souvent, par les immenses frontières non surveillées que le pays partage avec six pays. Gerry Simpson, qui travaille pour Human Rights Watch à Genève, a dit que l'organisation s'était entretenue avec le ministère libyen du Travail, qui a dit en avril 2014 avoir délivré environ 170 000 permis de travail en 2013, essentiellement à des ressortissants bangladais, égyptiens, pakistanais et soudanais. Le ministère a toutefois souligné qu'il estimait entre deux et trois millions le nombre de travailleurs migrants sans papiers en Libye.

En octobre 2013, suite au décès de plus de 400 réfugiés dans deux accidents survenus au large des côtes italiennes, l'Union européenne a lancé l'opération Mare Nostrum. Administrée par la marine italienne, l'initiative vise à coordonner la recherche et le sauvetage en mer de migrants et de réfugiés. Elle a permis de secourir plus de 92 000 personnes à ce jour. Pourtant, les autorités italiennes prévoient d'y mettre un terme bientôt, en invoquant le coût du programme et en arguant qu'il ne fait qu'encourager les passeurs. Les groupes de défense des droits de l'homme avertissent que de nombreuses vies seront perdues si Mare Nostrum s'interrompt avant que l'Union européenne ne parvienne à combler l'écart.

Nicanor Haon, un ancien agent du service de protection des droits des migrants du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), estime que les acteurs internationaux n'en font pas assez pour sauver les migrants désespérés qui chavirent au large des côtes nord-africaines. En raison du manque de coordination entre gouvernements pour déterminer à qui revient la responsabilité de secourir les migrants, des vies sont perdues. « Il arrive que les gardes-côtes italiens soient alertés, mais l'Italie et Malte se rejettent alors la responsabilité. Pendant ce temps, des gens meurent. »


Des risques de poursuites

M. Haon affirme en outre que les pêcheurs comme ceux de Zarzis encourent des poursuites judiciaires pour avoir secouru des migrants en mer. « En fonction des frontières internationales traversées [par les pêcheurs] », a-t-il dit, « ils peuvent être accusés de trafic d'êtres humains ».

Tandis que les groupes de défense des droits de l'homme accusent la communauté internationale de ne pas en faire assez pour secourir les harraga, les pêcheurs de Zarzis essaient de compenser le manque d'action.

Le nombre de harraga conduits à Zarzis a chuté ces dernières semaines, a rapporté Ahmed en l'expliquant toutefois par des conditions météo défavorables à la navigation et par le fait que les pêcheurs restent à terre pour célébrer la fête musulmane de l'Aïd. Mais avec l'instabilité croissante et l'intensification des violences en Libye, il se montre pessimiste. « Nous allons assister à l'arrivée quotidienne de nouveaux harraga », a-t-il dit en ajoutant « mais nous ne pouvons pas abandonner à leur sort des gens condamnés à mourir dans un bateau bondé car nous sommes musulmans »

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