L’Afghanistan, terre d’accueil inattendue pour les réfugiés pakistanais

Près d’un demi-million de personnes ont été contraintes d’abandonner le Waziristan du Nord en raison de l’opération militaire qui s’y joue. Parmi elles, environ 80 000 se sont rendues jusqu’en Afghanistan dans un mouvement sans précédent.

Les journalistes sont interdits d’accès au Waziristan du Nord, ce qui rend les vérifications indépendantes difficiles, mais des victimes civiles ont été signalées tandis que les habitants attendent que le couvre-feu, strict par ailleurs, soit suspendu et que des positions rebelles supposées sont la cible d’avions à réaction, d’hélicoptères de combat et de tirs d’artillerie non loin de zones résidentielles.

La plupart des personnes déplacées ont trouvé refuge dans d’autres régions du Pakistan, en parcourant pour certaines près de 50 km à pied sous des températures avoisinant les 47 degrés Celsius, ou en louant des camions pour transporter leurs familles jusqu’à Bannu (1 million d’habitants), devenue le principal point de transit pour les personnes fuyant les villes de Mir Ali et de Miranshah (Waziristan du Nord).

L’opération « Zarb-e-Azb » (l’épée du prophète) visant les talibans a officiellement débuté le 15 juin. Le 30 juin, l’armée pakistanaise a lancé une offensive terrestre à la suite de frappes aériennes dont les militaires affirment qu’elles auraient tué 370 rebelles.

L’armée a bouclé l’accès au Waziristan du Nord à l’exception de la route de Bannu et de la frontière afghane, à l’ouest.

L’autorité de gestion des zones tribales sous administration fédérale (FDMA) et l’armée pakistanaise ont construit un camp pour accueillir les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) à Bakka Khel, près de Bannu, à 15 km de la frontière avec le Waziristan du Nord. Pourtant, seules quelques dizaines de familles ont choisi de s’y établir. La plupart des 455 000 PDIP recensées auprès de la FDMA ont choisi de séjourner chez des membres de leur famille dans les alentours de Bannu, ou ont trouvé à louer un logement dans la région.

Les familles arrivant à Bannu ont dit aux journalistes d’IRIN que le prix du transport était monté en flèche depuis le début de l’offensive : alors que la location d’un camion pour le transport des effets domestiques d’un foyer coûtait 8 000 Rs (80 dollars), il faut aujourd’hui compter 60 000 Rs (600 dollars).

Une inversion des rôles

Confrontées aux difficultés de transport et à un manque de coordination des secours imputable aux autorités pakistanaises, des milliers de familles ont choisi de gagner les provinces frontalières d’Afghanistan, en particulier celles vivant près de la frontière.

Selon le tout dernier rapport du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à Kaboul, 9 100 familles (soit plus de 65 000 personnes) ont été recensées à ce jour dans la province afghane de Khost, et 2 000 autres dans celle de Paktika.

C’est une inversion des rôles inédite pour les deux pays frontaliers. Ces trente dernières années, le Pakistan a servi de refuge aux Afghans fuyant les conflits dans leur propre pays. Plus de 1,6 million de réfugiés afghans enregistrés résident encore au Pakistan, contre plus de 3 millions en 1988.

Selon les chiffres du HCR datant de janvier 2014, près d’un million de Pakistanais étaient déjà déplacés à l’intérieur de leur propre pays avant l’opération en cours au Waziristan du Nord.
« Nous leur fournissons des denrées alimentaires et non alimentaires pour une valeur de 50 000 afghanis [875 dollars US] », a indiqué Abdul Wahid Pattan, le gouverneur de Khost, à IRIN. « Environ 3 000 familles ont été accueillies au camp de Gulan, dans la province de Khost. De nombreuses [autres] familles ont rejoint la province de Paktika depuis le Waziristan du Nord. »

Miranshah, la principale ville du Waziristan du Nord, se trouve à moins de 20 km de la frontière afghane. Au poste frontière de Ghulam Khan, elle touche au territoire afghan.

Les habitants des villages de Saidgi, Danday Darpakhel, Datta Khel, Hamzoni, Ghalzamay, Degan, Alwar Mandi, Mada Khel et Boya, au Waziristan du Nord, sont partis vers l’ouest en traversant la frontière pour rejoindre les villages afghans voisins de Gurbuz, Manduzai (Ismail Khel), Tanai, Sperah, Giyan et Bermal.

Selon les autorités afghanes, l’Organisation mondiale de la santé, la société du Croissant-Rouge afghan, le gouvernement afghan et diverses agences des Nations Unies coordonnent les activités de secours pour les familles arrivant du Pakistan.

« Lorsque le chef rebelle Hafiz Gul Bahadur a désavoué le traité de paix avec le gouvernement à la fin du mois de mai, je n’ai pas cru les aînés et les fonctionnaires du Waziristan du Nord qui cherchaient à nous convaincre qu’une opération était impensable [dans la région], et je me suis rendu à Khost avec 30 membres de ma famille, dont des femmes et des enfants. »

Pour les personnes vivant à proximité de la frontière, rejoindre l’Afghanistan n’est qu’une affaire de quelques heures, et les réfugiés racontent que les autorités afghanes facilitent leur déplacement en les ravitaillant. Certains réfugiés mentionnent même la mise à disposition de camions les attendant à la frontière.

Témoignage d’un chauffeur de camion

Rehmatullah, un chauffeur originaire de Miranshah âgé de 38 ans, a transporté une famille jusqu’au district de Gurbuz, à Khost, avant de rentrer à Bannu, au Pakistan, le vendredi 27 juin. « Ma famille s’y trouvait déjà [à Bannu], alors j’y suis retourné. Mais la situation des réfugiés pakistanais en Afghanistan est bien meilleure qu’au Pakistan », a-t-il dit à IRIN.

« J’ai été engagé par Nasib Khan Wazir, le chef d’une famille de 17 personnes originaire du district de Ghulam Khan. Ce n’est qu’à une demi-heure de la frontière », se souvient-il. « Lorsque nous avons passé la frontière, nous avons été chaleureusement accueillis par les forces de la sécurité frontalière. J’ai également constaté que quelques camions avaient été garés là par des Afghans pour aider les familles fuyant le Pakistan, mais je ne sais pas trop si ces camions et autres véhicules étaient fournis par le gouvernement afghan, ou par nos frères afghans vivant de l’autre côté de la frontière. En une heure, nous étions à Gurbuz. Je les ai laissés chez de la famille du côté d’Ismail Khel. »

Les Wazirs sont une importante tribu du Waziristan, vivant à cheval sur la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, également appelée « ligne Durand ». Ainsi, lorsque l’opération s’est préparée, bon nombre des personnes qui ont quitté le pays pour l’Afghanistan étaient des membres de cette tribu, à l’instar de Nasib Khan Wazir. Mais avec le temps, les Dawars – la deuxième plus grande tribu vivant à la frontière avec l’Afghanistan – ont suivi.

Des dizaines de familles ont quitté le Waziristan du Nord pour l’Afghanistan avant même que ne soit annoncée l’opération visant les rebelles, car il ne faisait aucun doute qu’un important conflit se profilait.

Azmatullah Dawar, de la région de Darpa Khel (Waziristan du Nord), a dit à IRIN qu’il était parti pour l’Afghanistan lorsqu’Hafiz Gul Bahadur - le chef des talibans au Waziristan du Nord - avait annoncé la fin de l’accord de paix avec l’armée pakistanaise, en vigueur depuis huit ans, grâce auquel la région connaissait un calme relatif.

« Lorsque le chef rebelle Hafiz Gul Bahadur a désavoué le traité de paix avec le gouvernement à la fin du mois de mai, je n’ai pas cru les aînés et les fonctionnaires du Waziristan du Nord qui cherchaient à nous convaincre qu’une opération était impensable [dans la région], et je me suis rendu à Khost avec 30 membres de ma famille, dont des femmes et des enfants. »

La plupart des réfugiés choisissent de séjourner chez des membres de leur famille ou dans des familles d’accueil bénévoles à Khost et Paktika. Une fois qu’ils sont enregistrés, les autorités afghanes s’arrangent pour leur faire parvenir leurs lots de secours directement chez leurs hôtes.

Le gouvernement afghan a également mis sur pied un important camp de réfugiés d’une superficie de 809 hectares à Gulan, dans le district de Gurbuz.

Mir Zaman, un habitant de Miranshah vivant aujourd’hui au camp de Gulan, a dit à IRIN : « Les nouveaux arrivants reçoivent des tentes, de la farine, du riz, des couvertures et des matelas, et la vie dans le camp est très sûre et bien organisée. Nos enfants ont été vaccinés contre la polio ici au camp ».

Un ramadan rendu difficile par la canicule

Le 29 juin, les musulmans de toute la région ont commencé à observer le mois de ramadan, s’abstenant de manger et de boire du lever au coucher du soleil. Une pratique rendue difficile par les déplacements. Sous la chaleur estivale, de grandes quantités d’eau doivent être bues avant le lever du jour et après le coucher du soleil pour pouvoir tenir toute la journée.

« C’est difficile maintenant à cause du ramadan », a dit Mir Zaman à IRIN. « Il y a des problèmes de [pénurie] d’eau potable. Nous n’avons pas l’habitude de vivre dans ces conditions, en tente, et nos maisons au Pakistan nous manquent. »

Tout comme leurs homologues restés de l’autre côté de la frontière au Pakistan, les réfugiés du Waziristan du Nord établis à Khost souffrent de la chaleur, qui a en poussée certains à chercher refuge dans des régions plus fraîches du Pakistan. Avec l’armée pakistanaise empêchant toute dynamique de retour au Waziristan du Nord, certaines personnes rejoignent d’autres régions pakistanaises accessibles uniquement en passant par l’Afghanistan.

Kamran Wazir est un homme d’affaires de 36 ans. Il s’est d’abord rendu à Khost avec sa femme et ses cinq enfants, car le couvre-feu imposé par l’armée pakistanaise rendait difficile le trajet jusqu’à Bannu. Comme sa famille supportait mal le soleil brûlant de Khost, ils ont rejoint les vallées verdoyantes, et relativement froides par comparaison, de la région pakistanaise de Kurram, juste au nord du Waziristan du Nord.

« On y vivait bien. Mais pas bien mieux qu’au Pakistan, je crois. Il y avait des problèmes d’électricité et de climat », a-t-il dit à IRIN. « Maintenant que le mois de jeûne du ramadan est là, il est vraiment difficile de vivre en Afghanistan en tant que réfugié. La vraie raison pour laquelle les gens se rendent en Afghanistan ce n’est pas tant les infrastructures qu’ils offrent. Le Waziristan du Nord était coupé du reste du pays en raison du couvre-feu, nous n’avions simplement pas d’autre choix. »

Avec l’offensive terrestre en cours, il se peut que l’intégralité de la population du Waziristan du Nord, soit plus de 700 000 personnes, soit déplacée.

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