Arrêter la transmission des maladies entre les humains et les animaux

Plus de la moitié des infections humaines proviennent des animaux. Selon les experts, une réponse mondiale et multisectorielle doit être apportée d'urgence pour lutter contre les zoonoses, ces maladies qui se transmettent entre les animaux et les humains. IRIN a consulté tout un panel d'experts pour savoir à quel point les humains et les animaux peuvent s'entre-tuer et comment chacune de ces deux espèces peut sauver l'autre.

« En négligeant la santé des animaux et des écosystèmes, nous oublions que la santé humaine est inextricablement liée à la santé des animaux et des écosystèmes », a dit Laura H. Kahn, médecin-chercheur à l'université de Princeton, aux États-Unis. Mme Khan est la cofondatrice de l'initiative One Health, qui fait le lien entre la santé humaine et l'état des animaux et de l'écosystème.

Selon les experts, près de la moitié des quelque 1 000 espèces pathogènes découvertes chez le bétail et les animaux de compagnie peuvent être transmises aux humains. La mauvaise santé des animaux augmente indubitablement le risque de maladies chez les humains.

D'après un rapport publié en 2012 par l'Institut international de recherche sur le bétail (ILRI), dont le siège se trouve à Nairobi, les zoonoses connues sont responsables d'environ 2,3 milliards de cas de maladies et de 1,7 million de décès humains par an.

Or il existe également des virus inconnus, dont le nombre s'élève à environ 320 000, selon les estimations publiées en 2013 par Simon Anthony et ses collègues chercheurs.

Selon les scientifiques, prévenir et juguler les zoonoses passe par l'amélioration des systèmes de surveillance de la santé humaine et animale, de la sécurité alimentaire et de la conservation de la biodiversité et, peut-être plus difficile encore, par la collaboration entre les biologistes, les vétérinaires et les médecins.

Un monde qui change, des risques qui changent

Une grande partie des zoonoses (dont environ 70 pour cent viennent de la faune sauvage) sont directement attribuables à des activités humaines qui ont fortement transformé l'environnement des animaux, affaiblissant leur résilience face aux infections et augmentant le risque de maladies chez les humains.

« La transformation des systèmes agricoles et commerciaux à conduit à une présence de plus en plus grande de pathogènes dans la société auxquels les êtres humains n'ont jamais été exposés auparavant », a dit à IRIN Yi Guan, médecin et virologue basé à Hong Kong, qui a été le premier à établir le lien entre l'épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) de 2003 et les marchés de volailles vivantes de l'est de la Chine.

La planète devrait dépasser les neuf milliards d'habitants d'ici 2050, ce qui augmentera encore davantage la pression sur le patrimoine naturel et les systèmes alimentaires. L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l’agriculture (FAO), estime que la consommation mondiale de viande par personne aura alors augmenté de 27 pour cent (dont une grande partie sera attribuable à la Chine et au Brésil).

« L'urbanisation [induit une] intensification [de la présence d'animaux dans les villes], ce qui conduit à un risque accru de zoonoses », a dit Fred Unger, chercheur vétérinaire à l'ILRI.

La FAO a calculé qu'entre les années 1960 et 2010, la consommation mondiale de lait a doublé, celle de la viande a triplé et celle des oeufs a été multipliée par cinq, en raison de l'urbanisation, notamment dans les pays en développement.

Aujourd'hui, on compte dans chaque ville de l'est de la Chine au moins une douzaine de détaillants vendant différentes espèces de volailles vivantes sur des marchés à ciel ouvert. Selon M. Yi, les volatiles provenant de différentes régions de Chine vendus sur les marchés urbains sont à l'origine des épidémies de SRAS, de grippe aviaire H1N1 et de la souche de grippe aviaire H7N9 récemment identifiée.

« Les changements dans les systèmes agricoles et commerciaux ont des impacts et des conséquences directes », a dit M. Yi. « Ils augmentent également les possibilités et les chances d'interactions entre humains et animaux. »

Introduire des élevages dans les villes et les bidonvilles peut certes avoir des conséquences bénéfiques sur la santé, mais les agents zoonotiques pathogènes se multiplient dans les conditions insalubres dans lesquelles sont élevés les animaux, ce qui augmente l'exposition des humains à ces pathogènes.

Les humains regardent donc les animaux d'un oeil méfiant, mais les animaux ont eux aussi des raisons d'avoir peur de nous.

Immunité affaiblie chez les animaux

En raison de l'expansion de l'industrialisation et notamment de l'industrie minière, des camps d'ouvriers s'implantent souvent dans des forêts vierges, exposant la faune sauvage aux humains pour la première fois, a dit Kaia Tombak, assistante de programme de conservation pour la Wildlife Conservation Society Canada.

« La hausse des perturbations liées à la présence humaine et des pertes d'habitat sont source de niveaux de stress élevés chez de nombreux animaux. Cela réduit leur fonction immunitaire et entraîne une hausse de la prévalence des maladies [chez les animaux] », a dit Mme Tombak.

Selon les biologistes, la perte d'habitats due au développement contribue également aux zoonoses.

Le virus Nipah – une maladie potentiellement fatale comprenant des symptômes respiratoires pouvant infecter le cerveau – est apparu en Malaisie à la fin des années 1990, lorsque les habitants ont détruit des pans entiers de forêt équatoriale, habitat naturel des roussettes, afin de bâtir des exploitations porcines et de cultiver des vergers.

Les chercheurs soutiennent que les roussettes, porteuses du virus, se sont trouvées pour la première fois en contact étroit avec des élevages porcins densément peuplés et ont infecté un certain nombre de porcs, qui ont à leur tour infecté des humains.

Environ 75 pour cent des personnes infectées en sont mortes.

La transmission interespèces peut cependant être évitée dans ce genre de cas, a dit Mme Tombak. Les camps d'ouvriers des sociétés minières situés en milieu forestier peuvent installer des filets pour empêcher les roussettes de se percher à l'intérieur des bâtiments. Des pratiques responsables de gestion des déchets peuvent également être mises en place pour éviter d'attirer les animaux sauvages dans les camps, a-t-elle suggéré.

Même quand les humains et les animaux ne se craignent pas les uns les autres, ils ont un ennemi en commun : la hausse des températures.

Edward Allen, chercheur scientifique à l'institut lao pour les énergies renouvelables, basé à Vientiane, a découvert que même les variations modérées de températures, que ce soit à la hausse ou à la baisse, de moins de dix degrés Celsius pouvaient augmenter le nombre de décès au sein des deux groupes.

Selon la FAO, ces changements de température tuent des milliers d'animaux par an et peuvent nuire à leur fertilité et à la production de lait et ont donc des conséquences sur la nutrition des humains.

Obstacles

La moitié de la planète est couverte par des systèmes de surveillance des maladies, mais selon la revue médicale britannique The Lancet, la plupart des programmes nationaux sont basés là où le nombre d'épidémies est le moins élevé. La revue a remarqué en 2012 que les pays possédant une importante biodiversité et une forte densité de faune sauvage étaient des « zones sensibles pour l'émergence de maladies infectieuses » et que, pourtant, aucun des principaux systèmes de surveillance n'était basé dans ces régions de basses latitudes.

Dans une étude fréquemment citée, publiée en 2008 dans la revue Nature, Kate Jones et ses collègues chercheurs recommandaient une « réaffectation des ressources pour une “surveillance intelligente” ».

Selon un rapport publié en 2012 par la Royal Society of Biological Sciences britannique, entre 1996 et 2009, plus de la moitié des épidémies de maladies infectieuses émergentes se sont déclarées en Afrique, un continent en retard en ce qui concerne les systèmes d'alerte précoce et la surveillance des maladies.

Or, selon Mme Kahn, de l'initiative One Health, même dans les régions disposant d'une surveillance adéquate, la politique – et notamment les puissants lobbys agricoles – peut empêcher l'identification et le traitement rapide des zoonoses.

Quand la fièvre Q, une maladie infectieuse responsable de mortinaissances et de fausses couches chez les brebis, les bovins et les chèvres, s'est déclarée aux Pays-Bas entre 2007 et 2009, « les ministères de l'Agriculture et de la Santé néerlandais n'ont pas réussi à se mettre d'accord, empêchant ainsi une réaction adaptée », a dit Mme Kahn. Le ministère de l'Agriculture a commencé par nier que la maladie provenait du bétail, a-t-elle expliqué. L'infection a donc été transmise à plus de 2 000 personnes et, en 2009, elle en avait tué environ un pour cent. En raison de cette négation de l'origine de la fièvre Q, maintenue jusqu'en juin 2008, « rien n'a été fait pour prévenir de nouvelles épidémies [et] la maladie a continué à se propager », a dit Mme Kahn.

Entraide

Les humains et les animaux peuvent serte s'entretuer, mais chaque espèce peut également aider l'autre à survivre.

En 2000, le nombre d'enfants et de femmes d'éleveurs nomades complètement immunisés dans les régions de Chari-Baguirmi et Kanem, dans l'est du Tchad, était proche de zéro. Dans les mêmes camps nomades, cependant, le bétail était obligatoirement vacciné par des équipes de vétérinaires mobiles.

Les ministères tchadiens de l'Élevage et de la Santé ont donc décidé de faire force commune pour mener des campagnes de vaccination pour les éleveurs et leurs animaux. Pour la première fois, dix pour cent des enfants nomades de moins d'un an ont été complètement immunisés dans les régions ciblées par la campagne.

Pourtant, si la FAO et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ont, depuis au moins vingt ans, appelé à de telles campagnes communes, qui font baisser les coûts tout en bénéficiant à un plus grand nombre de personnes et de bêtes, les experts disent que la collaboration est encore insuffisante

Le problème est en partie dû au cloisonnement du monde scientifique, a dit Peter Daszak, spécialiste en écologie des maladies et directeur de l'EcoHealth Alliance à New York, lors d'une session sur One Health qui a fait salle comble à la conférence annuelle de l'American Society of Tropical Medicine and Health à Washington.

« Travailler avec des animaux, c'est le plus facile. Mais pour les spécialistes humains, il faudrait créer un dictionnaire pour que chaque camp comprenne l'autre », a-t-il dit avec ironie.

« Personne n'a suffisamment de savoir et d'expertise pour tout faire du début à la fin [dans l'identification et la jugulation des maladies] », a jouté M. Yi.

dm/pt/rz-ld/amz

Efforts pour détecter les zoonoses
Selon les scientifiques, prévoir et prévenir la propagation des zoonoses passe en premier lieu par le contrôle de la santé et des maladies chez les animaux.

Le Réseau mondial d'alerte et d'action en cas d'épidémie (GOARN), créé en 2000 par l'OMS, la FAO et l'Organisation mondiale de la santé animale (OIE), a pour but d'aider les pays à répondre rapidement aux nouvelles épidémies.

Parmi les autres organisations régionales et nationales, on compte :