Flambées de violence à Abyei - des milliers de déplacés « en péril »

Près de 25 000 habitants ont fui la ville disputée d’Abyei depuis qu’une centaine de personnes y ont trouvé la mort, la semaine dernière, selon les estimations. A l’heure actuelle, les préoccupations restent vives à l’idée que la situation incertaine de cette zone frontalière ne provoque de nouveaux affrontements ; les organismes des Nations Unies et les organisations humanitaires craignent que la situation humanitaire précaire ne s’aggrave rapidement, rendant d’autant plus vulnérables les populations déplacées.



Selon certaines sources des Nations Unies à Abyei, les habitants de la ville ont commencé à se déplacer vers le sud dans la nuit du 2 mars, après la « destruction » d’un poste de police, dans le village voisin de Maker Abyior.



« Un grand nombre de personnes ont fui », a dit Deng Arop Kuol, principal responsable des autorités locales d’Abyei, au cours d’un entretien téléphonique accordé à IRIN le 3 mars. « Certains se sont réfugiés dans les environs, d’autres sont partis dans la zone d’Agok », a-t-il dit ; la ville d’Agok, située à 40 kilomètres au sud d’Abyei, avait déjà accueilli 60 000 habitants d’Abyei en 2008 lorsque la ville avait été rasée par l’armée nord-soudanaise et les milices alliées.



Selon les évaluations réalisées par le personnel onusien d’Abyei à la suite des déplacements, plus de la moitié de la population aurait quitté la ville et l’on compterait désormais entre 20 000 et 25 000 déplacés. D’après une évaluation effectuée le 6 mars par plusieurs organismes des Nations Unies, les déplacés sont, pour la plupart, des femmes et des enfants, les hommes étant restés sur place pour veiller sur les biens des familles.



D’après des responsables, ces attaques auraient été perpétrées par des milices arabes soutenues par Khartoum, qui prennent pour cible les villages situés au nord d’Abyei. D’après les responsables des Nations Unies et des autorités locales d’Abyei, un grand nombre des victimes étaient membres des forces de police sudistes censées avoir quitté la zone d’Abyei après la signature d’un accord de sécurité Nord-Sud, en janvier.



Ces violences interviennent alors que les Misseriya, des éleveurs nomades arabes qui migrent chaque année via Abyei, tentent de se déplacer vers le sud en direction du Kiir. Les Ngok Dinka de la zone d’Abyei les laissent généralement traverser la région, toutefois plusieurs années de tensions politiques et militaires entre les dirigeants du Nord et du Sud ont exacerbé la méfiance qui règne entre les populations locales d’Abyei. A l’heure où le Sud est sur le point de déclarer son indépendance et l’avenir d’Abyei reste incertain, la situation risque fort d’avoir atteint un stade critique.



Le 5 mars, au cours de la dernière attaque, des milices lourdement armées ont incendié 300 bâtiments dans le village de Todach, au nord d’Abyei, selon les images satellite rendues publiques le 7 mars par un projet américain lancé par l’acteur américain George Clooney.



« Le Satellite Sentinel Project est le premier à confirmer les attaques généralisées, systématiques et ciblées menées contre les infrastructures civiles dans toute la région d'Abyei », a déclaré George Clooney dans le communiqué qui accompagnait les images. « Les incendies provoqués dans les villages ont fait des dizaines de milliers de déplacés ainsi qu’un nombre indéterminé de victimes civiles, et abouti à la destruction délibéré d’au moins trois communautés. Si l’on laisse libre cours à ces violences, elles risquent de mettre en péril l’ensemble du processus de paix Nord-Sud », a-t-il averti.



Les questions à régler









« Si l’on laisse libre cours à ces violences, elles risquent de mettre en péril l’ensemble du processus de paix Nord-Sud »

À quatre mois à peine de la déclaration d’indépendance du Sud-Soudan, les deux camps n’ont toujours pas conclu d’accord relatif à tout un ensemble de questions non résolues concernant leurs relations à venir.



La question de loin la plus épineuse concerne Abyei, une région pétrolifère fertile revendiquée par les deux camps. Au cours de la dernière rencontre entre le président soudanais Omar el-Bashir et le dirigeant du Sud-Soudan Salva Kiir, les deux hommes avaient convenu de parvenir à un accord sur le futur statut d’Abyei (à qui l’on avait promis son propre référendum d’autodétermination dans l’accord de paix de 2005) d’ici à la fin du mois de mars.



MM. Bashir et Kiir ne se sont pas rencontrés depuis ce dernier engagement, pris à la fin du mois de janvier, mais ils devraient tous deux revenir à la table des négociations la semaine prochaine, à Khartoum, aux côtés du président sud-africain Thabo Mbeki. Alors que les tensions sont vives sur le terrain, à la suite des dernières violences, les organisations humanitaires craignent que faute d’une issue à l’impasse politique qui subsiste quant au statut d’Abyei, les milliers d’habitants déplacés ne se trouvent directement pénalisés.



« Si le déplacement se poursuit plus longtemps, les besoins humanitaires vont probablement augmenter, en particulier à l’approche de la saison des pluies », a dit Ann Mumina, coordinatrice médicale pour l’organisation humanitaire médicale indépendante Médecins Sans Frontières (MSF), qui opère dans la région d’Abyei depuis 2006.



« Plus ces populations resteront livrées à elles-mêmes, plus il est probable qu’elles souffriront de malnutrition, d’infections respiratoires, de diarrhée et de maladies contagieuses, notamment de rougeole et de méningite », a prévenu Mme Mumina.



Georg Charpentier, principal responsable humanitaire des Nations Unies au Soudan, a déclaré dans un communiqué daté du 6 mars que les organisations humanitaires de la région d’Abyei « étaient prêtes à venir en aide aux populations dans le besoin, en particulier en leur distribuant des aides alimentaires, en leur assurant un hébergement d’urgence, et en répondant à leurs besoins en matière d’eau et d’assainissement, et de soins médicaux ».



Selon une autre organisation humanitaire, bien que les populations déplacées aient adopté leurs propres mécanismes de survie en logeant chez des membres de leur famille, cette solution est temporaire.



« D’après nos informations, un grand nombre de déplacés se sont installés chez des membres de leur famille dans les villes qui se trouvent juste au sud d’Abyei », a expliqué Tom Purekal, gestionnaire de programme pour Catholic Relief Services à Juba. « Cette situation va peser lourdement sur les services essentiels tels que l’approvisionnement en eau et en vivres ».



Toutefois, face à l’absence total de progrès réalisé par les dirigeants politiques et la communauté internationale en vue d’une résolution de la crise qui perdure à Abyei, et malgré l’empressement apparent de la communauté humanitaire à aider les populations d’Abyei, il semble que les conditions humanitaires risquent fort de s’aggraver avant que la réalité politique ne s’améliore enfin.



mf/mw – nh/amz