Sous la menace des armes

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La République centrafricaine (RCA) se trouve frappée par une crise humanitaire depuis plus de 10 ans. Face aux mutineries de l’armée, aux coups et tentatives de coup d’Etat, aux rébellions, aux gangs, qui enlèvent les habitants pour exiger des rançons, et plus récemment, aux éléments de l'Armée de résistance du Seigneur ougandaise, la vie des populations civiles, en particulier dans le nord du pays, est devenue extrêmement difficile, mais aussi imprévisible et très dangereuse.



Comme le démontre le nouveau documentaire d’IRIN, intitulé Under the Gun [Sous la menace des armes], nombre de Centrafricains n’ont guère la liberté de choisir où ils souhaitent habiter. Ainsi, dans le nord du pays, d’innombrables villages abandonnés tombent en ruines, tandis que leurs habitants sont  installés près de là, dans des camps de fortune, au beau milieu de la brousse, craignant de rentrer chez eux.



La description des assaillants varie d’un village à l’autre et dépend de l’année de ce que l’on qualifie « d’événements », un euphémisme. Mais la plupart du temps, l’histoire est la même : un jour, en 2003, ou en 2006, ou en 2007, ou bien en 2009, des hommes armés (les soldats du gouvernement, des soldats tchadiens, des soldats mutins, des rebelles) combattant d’autres hommes armés sont apparus à l’aube, tirant sur la population, exécutant parfois les habitants, et incendiant souvent les toits de chaume de toutes les huttes.



Dans les régions où sévissent des gangs de criminels connus sous le nom de « Zaraguinas », c’est la peur des enlèvements et des extorsions qui a entraîné cet exode. Aujourd’hui, au moins 100 000 Centrafricains vivent dans la brousse, et d’autres encore, tout aussi nombreux, se sont réfugiés à l’étranger, la plupart au Tchad.



La RCA occupant la 178e place sur 179 à l’Indice de développement humain des Nations Unies, juste devant la Sierra Leone, les conditions de vie quotidiennes sont difficiles, même dans le meilleur des cas. Le pays ne compte en tout que 330 médecins pour une population de plus de quatre millions d’habitants. L’espérance de vie à la naissance est de 43,7 ans. Et sur 1 000 naissances, 193 enfants meurent avant l’âge de cinq ans.



L’histoire de Clarissa



Avant que leur village soit attaqué, en 2003, par des soldats tchadiens soutenant des rebelles qui voulaient prendre le contrôle du pays, les habitants de Bedamara 4, une localité située près de la ville de Paoua, dans le nord-ouest, pouvaient s’estimer relativement chanceux. Une pompe à eau fonctionnelle les plaçait parmi les 25 pour cent de Centrafricains des régions rurales ayant accès à l’eau potable. Une clinique se trouvait à deux pas de là. Enfin, leurs bœufs et une abondance de terres arables leur permettaient d’obtenir de bonnes récoltes de manioc, qu’ils pouvaient ensuite vendre dans les bourgs voisins.



Mais « l’événement » a tout bouleversé et en l’espace de quelques minutes, le village était vide. Le mari de Clarissa Deti a été abattu par les soldats. Cinq de ses enfants sont morts dans l’incendie de sa hutte, qui a également détruit le peu de biens qu’elle possédait. Les bœufs ont été volés. Et les prestataires de santé ont fui la clinique, laissant les pilleurs faire main basse sur le matériel qui s’y trouvait.



Clarissa a passé les années qui ont suivi dans une hutte de fortune, près d’un carré de manioc, à puiser de l’eau dans un étang fétide. Sa cousine Augustine a perdu l’enfant qu’elle portait pendant ces années passées dans la brousse, une fausse-couche qu’elle impute à l’insalubrité de l’eau. Une grosseur, que personne n’a pu diagnostiquer, s’est développée sur le crâne de sa mère, qui se sent faible et souffre de vertiges depuis plusieurs années. Quant aux rebelles, ils errent dans les régions rurales, où le gouvernement n’est pas présent, et ne tolèrent nulle contestation de la part des civils.



Aujourd’hui, comme beaucoup de villages du nord, Bedamara 4 est en cours de reconstruction ; on y entend le bruit du ciment qu’on étale sur des briques de torchis, des clous enfoncés à coups de marteaux dans des poutres, de la chaume coupée.



Mais si des milliers de Centrafricains sont rentrés de la brousse, encouragés par le climat de sécurité qu’ont instauré les progrès accomplis dans le cadre des pourparlers de paix, près de Paoua, les habitants retournent chez eux pour des raisons plus sinistres.



« On les force à rentrer chez eux », a expliqué le directeur d’une clinique de Paoua, qui traite de nombreux patients originaires de ces villages. « Les rebelles ont décidé que les habitants devaient rentrer chez eux. Ceux qui s’y refusent seront punis ; on leur prendra leurs biens », a-t-il ajouté, se faisant l’écho de ces personnes retournées, qui n’ont pas souhaité être nommées par crainte des représailles.



« Les rebelles disent qu’on doit rentrer chez nous, sinon ils nous frapperont et confisqueront nos biens. C’est pour cela que les hommes reconstruisent leurs maisons », a expliqué un villageois.



Selon plusieurs sources, les chefs rebelles de la région sont motivés par le gain financier : plus les villageois seront nombreux à rentrer chez eux, plus il y aura d’activité économique, et plus ils pourront prélever de « taxes » auprès des personnes qui se rendent au marché ou en reviennent.

 

Un chef rebelle de la région a toutefois nié l’adoption d’une politique officielle visant à forcer les populations à quitter la brousse pour rentrer dans leurs villages ; il a néanmoins suggéré que si un tel ordre avait été donné, il l’aurait été par un combattant « saoul » agissant de sa propre initiative.



Un homme, à qui l’on a demandé s’il se sentait en sécurité de retour au village, a simplement répondu : « Il n’y a pas de sécurité. Seul Dieu veille sur nous. Il n’y a pas de sécurité ».