Le partage de sang, un pari risqué pour les consommateurs de drogues

Amina* et Rajab*, dans la mi-vingtaine, passent la majeure partie de leurs journées à se défoncer à l’héroïne. Lorsqu’elle n’a plus d’argent, Amina s’injecte le sang de Rajab juste après qu’il s’est piqué pour obtenir une dose indirectement.



« C’est Rajab qui a d’abord eu l’idée de m’injecter son sang lorsque nous sommes à court de drogue et d’argent pour en acheter [d’autre] », a-t-elle dit à IRIN/PlusNews depuis sa maison, à Majengo, un quartier à faible revenu de la ville côtière de Mombasa, au Kenya. « Je voulais seulement ressentir ce que Rajab ressentait. Je prélevais son sang en utilisant une seringue, puis je me l’injectais. Ça me permettait de me défoncer moi aussi ».



Selon des responsables du gouvernement et des ONG à Mombasa, la pratique du partage de sang, communément appelé « flash blood », est de plus en plus courante dans cette ville.



Amina et Rajab ont tout deux été diagnostiqués séropositifs et sont sous thérapie antirétrovirale, une thérapie qui permet de prolonger la vie. Malgré le risque de réinfection, ils continuent de consommer de l’héroïne et de partager leur sang.



Selon le dernier plan stratégique national de lutte contre le VIH/SIDA (KNASP), la consommation de drogues injectables est responsable de près du tiers des nouvelles infections au VIH dans la province de la Côte, et de 3,8 pour cent des nouvelles infections à l’échelle nationale.



Risque élevé



La technique du partage de sang aurait d’abord été utilisée en 2005 chez les travailleuses du sexe qui s’injectaient de l’héroïne à Dar es Salaam, la capitale commerciale de la Tanzanie, dans l’est de l’Afrique.



« Il s’agit d’un nouveau phénomène qui représente, dans un sens, une variante encore plus dangereuse du partage de seringues, car le risque de transmission du VIH est encore plus élevé », a écrit, en 2005, Sheryl McCurdy, de l’université du Texas, dans une lettre adressée au British Medical Journal. « Si le premier consommateur est porteur du VIH ou de l’hépatite C, la quantité de virus transmise directement dans le sang du second consommateur peut être assez importante ».



D’après une étude réalisée en 2009 par l’ONG Darat HIV/AIDS International Agency sur plus de 100 consommateurs de narcotiques de Mombasa - des consommateurs de drogues injectables, pour la plupart -, la technique du partage de sang serait une cause probable des taux élevés de VIH et d’hépatite C – 50 pour cent et 70 pour cent, respectivement – qui ont été observés chez les participants. Tous ceux qui ont été diagnostiqués séropositifs étaient des consommateurs de drogues injectables.



Selon le KNASP, la consommation de drogues injectables augmente à Mombasa. Une étude réalisée en 2007 estimait à 12 200 le nombre de consommateurs d’héroïne [dans l’ensemble du Kenya] : 5 680 dans la province de Nairobi et 6 520 dans la province de la Côte. Environ 10 pour cent d’entre eux étaient des consommateurs de drogues injectables. Aucun ne bénéficiait de services de prévention du VIH ou de traitement de la toxicomanie.



Stratégies de prévention



Le KNASP souligne que bien que les risques que ce groupe transmette le VIH au reste de la population soient élevés, il est difficile de mettre en œuvre des programmes pour les consommateurs de drogues injectables. Cela s’explique notamment par le manque de données, la nature criminelle de la consommation de drogues et la marginalisation et l’intolérance, même de la part des responsables politiques.



« Il est important d’améliorer, de revitaliser et de créer de nouveaux programmes pour [venir en aide à] ces populations par le biais de services offerts par des pairs, de la promotion et la distribution de préservatifs, de soins de santé sexuelle adaptés et du renforcement de l’autonomie des communautés », recommande l’Analyse des modes de transmission au Kenya pour 2009.



« Dans l’ensemble de la province, il n’existe que quatre centres [de traitement de la toxicomanie]. Il est donc difficile de s’attaquer en profondeur au problème », a dit Sheikh Juma Ngao, de la Campagne nationale contre l’abus de drogues. Il a ajouté que le taux de succès des centres existants était très faible.



Pour la plupart des toxicomanes, pauvres et chômeurs, la drogue représente le seul moyen de s’évader. Selon Ahmed, sorti de prison il y a six mois après avoir purgé une peine pour possession d’héroïne, la drogue est un « tiba », un traitement contre les épreuves qu’il doit chaque jour surmonter.



« Ce n’est qu’en m’injectant [de la drogue] que je peux obtenir un peu de soulagement... la drogue finit par faire partie de votre corps, de votre vie », a-t-il dit à IRIN/PlusNews. « La peur de la police ou du VIH ne parvient même plus à vous dissuader. »



*Noms fictifs



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