Le paradoxe de l’abondance

Sikasso est l’une des régions les plus fertiles du Mali, mais le taux de malnutrition chez les enfants de moins de cinq ans y est aussi élevé que dans les régions désertiques du nord, selon des données du gouvernement sur la situation sanitaire.



Selon des travailleurs de la santé et des experts agricoles, le paradoxe s’explique par l’absence de sensibilisation à la nutrition et le fait que les agriculteurs se concentrent sur des cultures commerciales destinées à l’exportation.



« Nous sommes la région la plus prospère en termes économiques », a dit le représentant du ministre de l’Agriculture à Sikasso, Seydou Keita. Il a ajouté que traditionnellement, le sud du Mali est la région qui produit le plus de coton et de fruits.



« Le problème, c’est que nous ne profitons pas de notre richesse. Nous sommes riches et mal nourris. Les habitants consomment des calories, mais ne s’alimentent pas correctement ».



En 2006, au moment de la dernière enquête du gouvernement sur la santé, le taux de malnutrition aiguë moyen dans l’ensemble du pays était de 15 pour cent ; à Sikasso, il atteignait 16 pour cent.



Le gouvernement et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) mènent actuellement une enquête nutritionnelle. Ils prévoient obtenir les résultats en 2010.



Soigner la malnutrition



Selon le directeur du département de pédiatrie de l’hôpital régional, Eugène Dembélé, la malnutrition est l’une des principales causes de mortalité chez les enfants de moins de cinq ans de Sikasso. « Malgré les efforts des centres de santé et de leurs partenaires [ONG], la malnutrition infantile continue de susciter des inquiétudes dans la région ».



Selon Oumar Guindo, médecin dans un centre de santé communautaire, les enfants sont souvent amenés trop tard en consultation. « Souvent, quand les mères amènent leurs enfants pour savoir ce qui ne tourne pas rond, elles ont déjà consulté les guérisseurs traditionnels. Nous découvrons ensuite [ici au centre de santé] qu’il s’agit d’un cas de malnutrition ».














Photo: Phuong Tran/ IRIN
En 2008, le chef du village de Sikasso, Moussa Diamoutene, a dépensé autant pour des mariages que pour l’agriculture

D’après Oumou Cissé, un éducateur communautaire, les mères doivent à la fois s’occuper des enfants et participer aux travaux de la ferme. « À Sikasso, les femmes sont très actives. Elles rivalisent avec les hommes pour les travaux des champs, ce qui signifie qu’elles sont non seulement absorbées par leur travail sur la ferme, mais aussi par les travaux ménagers. Les enfants ne sont pas leur seule priorité. On néglige un peu la santé des enfants ».



Nourrir le pays



Les fermiers préfèrent vendre leurs produits pour pouvoir s’acheter plus d’engrais et de semences afin de pouvoir continuer de produire, a dit à IRIN M. Keita, du ministère de l’Agriculture. « En gros, ils se privent pour pouvoir nourrir le pays ».



M. Keita a également indiqué que les fermiers locaux font affaire avec des acheteurs des pays voisins comme le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, ainsi qu’avec des clients de la capitale, Bamako. « Nous devrions manger les pommes de terre qui poussent ici plutôt que de les vendre. Même chose pour les mangues, nous vendons parfois nos produits à des prix ridiculement bas ».



Selon M. Keita, en plus des produits vendus légalement, une quantité inconnue de nourriture passe clandestinement les frontières. Les contrebandiers cherchent ainsi à éviter d’avoir à payer les taxes d’exportation.



Des choix motivés par les subventions



Afin d’encourager la diversification par rapport à la culture du coton, un secteur dont les profits ont chuté, le gouvernement offre une subvention de 50 pour cent sur les engrais – soit 27 dollars pour un sac de 100 kilos – utilisés pour la culture du maïs, du riz ou de la pomme de terre.



Oumar Diamoutene, un producteur local, a dit à IRIN qu’il avait, en 2008, vendu une tonne de pommes de terre pour 382 dollars et acheté 300 kilos de maïs pour sa famille pour 34 dollars les 100 kilos. « J’avais besoin de dix sacs [de maïs] pour nourrir ma famille, mais je n’ai pu en acheter que trois », a-t-il dit à IRIN. Il doit s’occuper de ses deux femmes et de ses 15 enfants.



Moussa Diamoutene a dit à IRIN qu’il pouvait moins facilement se procurer des engrais subventionnés parce qu’il ne cultivait plus le coton. « Je fais pousser moins de millet et de sorgho pour ma famille parce que je dois payer deux fois plus cher pour obtenir le type d’engrais nécessaire [contrairement aux pommes de terre]. Ce que je peux acheter pour ma famille ne nous dure pas toute l’année ».



Il a utilisé une partie des profits réalisés avec la vente de ses pommes de terre en 2008 pour payer des impôts et des dépenses de santé, 875 dollars pour trois mariages, 110 dollars pour six baptêmes et 790 dollars pour des engrais, a-t-dit à IRIN.



Multidimensionnel



Selon Didier Verse, conseiller en matière d’alimentation auprès de l’Office d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO), les causes de la malnutrition sont variées et souvent négligées. « Elles prennent leur source dans la culture, les comportements, la santé, l’agriculture. Nous ne pouvons pas dire que le problème disparaîtra s’il y a plus de nourriture, parce que ce n’est pas vrai. Nous devons aller plus loin pour résoudre le problème ».














Photo: Phuong Tran/ IRIN
Malgré des récoltes record dans la région, le taux de malnutrition aiguë chez les enfants de moins de cinq ans y est de 16 pour cent

À Sikasso, la malnutrition n’est pas liée à la faim saisonnière – c’est-à-dire la période où, pendant les récoltes, il y a moins de nourriture dans les champs et sur les marchés – mais plutôt au manque d’accès aux services de santé et aux mauvaises pratiques d’hygiène, selon l’UNICEF.



L’organisation à but non lucratif Save the Children analyse actuellement les données recueillies dans le cadre d’une enquête économique sur les ménages qu’elle a mené à Sikasso entre octobre 2008 et septembre 2009. Les résultats de l’enquête, financée par ECHO, sont attendus pour janvier 2010.



Depuis 2006, ECHO a contribué à hauteur de 21,6 millions de dollars à des projets destinés à prévenir la malnutrition au Mali.



Il faudrait s’attaquer aussi sérieusement à la malnutrition qu’aux autres maladies, a indiqué Soumaila Berthé, qui dirige une association d’habitants de Sikasso à Bamako. « Nous sommes tout simplement mal informés au sujet de la malnutrition. Les autorités devraient organiser de vastes campagnes comme elles le font pour la distribution de moustiquaires ».



Selon Thomas McCormack, directeur de Save the Children pour le Mali, des dizaines d’années d’interventions d’aide alimentaire ont entraîné une absence de progrès notables à Sikasso. « C’est décourageant. Nous devons harmoniser les différentes approches face au problème de la faim chez les enfants. Quand j’étais volontaire au sein du Corps de la paix [américain] à Sikasso, nous avions observé le même problème. En réalité, ce qui se passe actuellement, c’est qu’on s’intéresse à nouveau à un vieux problème ».



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