La croissance économique, entachée par le blanchiment d’argent

Face au nombre croissant d’enquêtes sur le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et le crime organisé, le chef de la police judiciaire capverdienne a déclaré à IRIN que si ses agents connaissaient les coupables, ils n’avaient toutefois pas les ressources nécessaires pour les arrêter tous.

Oscar Silva dos Reis Tavares, qui dirige les enquêtes criminelles de haut niveau menées par la police judiciaire, a déclaré à IRIN que ses hommes traitaient 150 enquêtes, dont 10 concernaient des affaires de blanchiment de fonds.

Mais la police devrait enquêter davantage : « Nous ne pouvons pas aborder quelqu’un dans la rue et nous servir de son témoignage comme preuve devant les tribunaux. C’est une petite communauté. Les gens savent peut-être qui gagne de l’argent illégalement, mais nous avons besoin de preuves ».

Ces cinq dernières années, les îles du Cap-Vert servent de plus en plus de point de transit où circule la drogue en provenance d’Amérique latine, avant de poursuivre son trajet jusqu’en Europe ou jusqu’en Afrique de l’Ouest, selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

Marisa Morais, la ministre de la Justice, a expliqué à IRIN que la géographie du Cap-Vert laissait le champ libre aux trafiquants transatlantiques. « Notre situation géographique est à la fois un privilège et une menace ».

Selon les registres publics, le Cap-Vert, dont l’économie touristique se développe, contrôle plus de 700 000 kilomètres carrés de mer, où se trouvent 10 îles et huit îlots, ainsi que 1 000 kilomètres de littoral volcanique, parfois difficiles d’accès.

Mais malgré le bond récent des revenus du tourisme, environ 10 pour cent de la population vivait dans une pauvreté extrême en mai 2008, selon les statistiques du gouvernement. Dans les quartiers nord de Praia, notamment à Safende, Calabaceira et San Pedro, les ensembles d’habitations illégales continuent de s’étendre, sans systèmes d’évacuation, sans routes et sans accès facile à l’eau.

Une illusion de croissance économique

Des chercheurs ont indiqué, dans un rapport publié récemment par l’ONUDC, que la croissance économique en apparence légitime de certains pays d’Afrique de l’Ouest pouvait être le fruit du trafic de drogue.

« Une fois établis, les canaux de blanchiment de l’argent de la drogue peuvent servir à dissimuler toute sorte d’agissements criminels », ont écrit les chercheurs des Nations Unies.

Selon le rapport 2008 de la Banque africaine de développement et de l’Organisation de développement économique sur le Cap-Vert, le pays affichait une croissance économique de 10 pour cent en 2006, en grande partie due aux investissements touristiques, qui ont été plus que décuplés entre 2004 et 2006, passant à 509 millions de dollars.

Depuis lors, le gouvernement a adopté une législation visant à attirer davantage d’investissements étrangers.

Or, Josep Coll, ambassadeur de la Commission européenne au Cap-Vert, a expliqué à IRIN que les investissements étrangers légitimes pouvaient être compromis par le blanchiment de fonds. « Oui, nous pouvons créer l’illusion d’une économie en plein essor, mais cet essor n’est pas vrai si, dans le lot, il y a des investissements illégaux, condamnés par le droit international, qui donnent lieu à une concurrence déloyale ».

Pour M. Coll, la croissance économique du Cap-Vert est le fruit d’investissements légaux. Toutefois, si le gouvernement n’y prend pas garde, a-t-il ajouté, le blanchiment de fonds pourra contraindre ces commerces à lutter pour survivre face à des entreprises illégales, bien mieux financées, qui ne sont autres que des couvertures servant à blanchir l’argent de la drogue.


Photo: Phuong Tran/IRIN
Des constructions illégales pour faire face à la croissance de la population urbaine à Praia

« Lorsqu’une économie repose sur des commerces financés par des sources douteuses [illégales], la croissance n’est pas durable ». 

Défaut de preuves

M. Tavares, le chef de la police, a expliqué à IRIN que le laboratoire criminel du pays avait des capacités d’analyse chimique limitées et que les enquêtes dépendaient d’analyses réalisées au Portugal.

Mais renforcer les capacités de ce laboratoire ne suffirait pas, selon M. Tavares. « Il nous est impossible de coincer un des trafiquants les plus connus, ici [au Cap-Vert], quand nous ne disposons pas de matériel d’écoute téléphonique pour enquêter ».

IRIN s’est entretenu avec plusieurs Capverdiens, qui ont évoqué un mécène, homme d’affaires et baron présumé du trafic de drogue local du nom de « Joy ».

Le problème, selon M. Tavares, est de pouvoir le coincer : « Nous ne pouvons pas démanteler le crime organisé en nous fondant sur des rumeurs. Mais nous faisons ce que nous pouvons ».

Un iceberg ?

Le nombre d’affaires de crime organisé, de trafic de stupéfiants et de blanchiment a fait un bond entre 2007 et 2008, passant de 19 à 60.

Il pourrait même y en avoir davantage, selon M. Tavares : « Nous ne savons pas si nous traitons 10 pour cent ou 90 pour cent du problème. Cela pourrait aussi bien représenter la partie émergée de l’iceberg que la partie submergée ».

Selon M. Tavares, au cours des quatre dernières années, le gouvernement a gelé 12 comptes d’une valeur de plus d’un million de dollars dans le cadre d’enquêtes criminelles de haut niveau, en cours. Depuis 2007, a-t-il ajouté, le gouvernement a saisi des terres et des résidences à hauteur d’un million de dollars, ainsi que plusieurs véhicules, d’une valeur totale de plus de 622 000 dollars.

Le ministère de la Justice a créé une unité d’enquête sur le blanchiment de fonds en janvier 2008, et adopté, le 31 octobre, une législation visant à faciliter l’engagement de poursuites judiciaires dans le cadre de ces affaires.

Bien que la loi capverdienne interdise le blanchiment de fonds depuis 2002, l’amendement le plus récent exige pour la première fois que les professionnels intervenant dans les transactions financières, notamment les avocats, les agents de recouvrement, les commissaires aux comptes et les comptables, déclarent tout cas suspect de blanchiment.

En adoptant cet amendement, le Conseil des ministres du Cap-Vert a écrit que le blanchiment d’argent au Cap-Vert était « lié à un circuit criminel organisé, notamment au trafic d’armes, d’êtres humains et de stupéfiants ».

Interrogée sur la quantité de marchandise de contrebande qui circule au Cap-Vert, Mme Morais, la ministre de la Justice, a désigné du doigt l’Océan atlantique derrière l’hôtel de Praia, où elle s’exprimait récemment à l’occasion d’une conférence ministérielle de haut niveau sur le crime organisé : « Quelle est l’ampleur de notre problème ? Et l’océan, quelle taille fait-il ? ».

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