Le lien manquant entre les chercheurs et les paysans zimbabwéens

Sally Nyakanyanga

Freelance journalist based in Harare

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Dans les régions du Zimbabwe sujettes à la sécheresse, les semences de maïs devraient maintenant être accompagnées d’une mise en garde de santé publique : « planter peut nuire gravement à votre bien-être ».

Car si, dans les bonnes conditions, le maïs est un champion du rendement, il est très vulnérable au stress hydrique. Il suffit que les pluies se fassent attendre ou qu’elles arrivent trop tôt pour que toute une récolte soit perdue. Tariro Moyo l’a appris à ses dépens. Cette paysanne travaillant sur des terres communales à Gwanda, dans le sud du Zimbabwe, continue à planter du maïs alors que sa production diminue chaque mauvaise saison. « L’année dernière, j’ai vu tout mon champ de maïs flétrir et mourir à cause de la sécheresse. J’[avais] dépensé tout mon argent pour acheter des semences de maïs et de l’engrais en vue d’une bonne récolte. »

Gwanda se trouve dans le Matabeleland, une région frappée par une succession de mauvaises récoltes due à l’une des manifestations d’El Niño les plus intenses jamais enregistrées. Les agriculteurs locaux vivent dans une grande pauvreté et ont peu accès à des financements. Ils n’ont pas les moyens de mettre en place des systèmes d’irrigation et leur production dépend donc des précipitations.

Le changement climatique va entraîner encore plus de sécheresse au Zimbabwe. L’État et les organismes de recherche doivent donc mettre au point et promouvoir des cultures alternatives plus résilientes.

Résistance au changement

Les petites céréales comme l’éleusine, le mil à chandelle et le sorgho, qui résistent mieux aux sécheresses, faisaient partie du régime alimentaire traditionnel au Zimbabwe bien avant que le maïs prenne la première place dans les champs de toute l’Afrique australe il y a plus d’un siècle. Mais il est très difficile de remettre ces céréales au goût du jour. Le maïs s’est imposé parce que ses rendements sont plus élevés, parce qu’il demande moins de travail et parce que ses feuilles protègent bien les grains des oiseaux et autres nuisibles.

La puissante agro-industrie présente le maïs comme l’élément essentiel du régime alimentaire et de la vie quotidienne au Zimbabwe. Le mil et le sorgho sont présents sur les étals des supermarchés, mais ce sont plutôt des produits de niche. « Beaucoup moins de gens achètent de petites céréales que du maïs », a expliqué Mme Moyo. « La préparation de ces petites céréales demande trop de temps et de travail pour moi. À part mon mari, je n’ai personne pour m’aider dans les travaux agricoles, car tous mes enfants sont partis. »

Kizito Mazvimavi, directeur l’Institut international de recherche sur les cultures des zones tropicales semi-arides, tempère : « Toute activité agricole nécessite de la main-d’œuvre. » Mais son organisation a beau promouvoir les petites céréales, il reconnaît que les équipements de transformation sont « limités et difficiles d’accès pour de nombreuses zones rurales », ce qui rend les conversions plus difficiles encore.

Mme Moyo a précisé qu’elle n’était pas réfractaire à l’idée de cultiver de petites céréales si celles-ci étaient rentables, surtout depuis que la production de maïs est devenue si aléatoire. « Si elles améliorent mes moyens de subsistance et qu’avec les outils et les équipements nécessaires elles peuvent être la meilleure option pour moi, je ne peux pas continuer à gaspiller mon argent, » a-t-elle conclu.

La recherche à la rescousse ?

Selon Shepherd Siziba, président du département d’économie agricole et de vulgarisation de l’université du Zimbabwe, c’est là que les chercheurs et l’État doivent entrer en jeu. Trop peu d’efforts sont déployés pour s’assurer que les études en la matière sont comprises et mises en pratique par les paysans et les paysannes comme Mme Moyo, a-t-il dit à IRIN. « Elles sont menées dans les universités et des ouvrages sur le changement climatique sont publiés, mais ce qu’il manque, c’est un dialogue plus poussé entre les décisions politiques, la recherche et les agriculteurs ».

Noah Kutukwa, d’Oxfam Zimbabwe, pense que le gouvernement doit jouer un rôle plus actif. « Des paysans continuent à cultiver du maïs là où cela ne marche pas. Même si la culture de petites céréales augmente, les conversions restent lentes. » Les petites céréales ont beau être considérées comme un élément essentiel de l’adaptation au changement climatique, leur production n’est pas soutenue de manière efficace. L’État continue par exemple à distribuer des semences de maïs plutôt que de petites céréales plus adaptées pour faciliter le relèvement après des sécheresses dans les régions arides. « Il faut prendre des mesures réfléchies en favorisant l’utilisation des semences de petites céréales, en créant un marché pour ces produits et en fournissant les équipements nécessaires pour réduire le temps et le travail que demande leur production, » a dit M. Kutukwa.

Le rôle des vulgarisateurs

Le maillon essentiel entre la recherche et la production devrait être l’équipe d’agents publics de vulgarisation agricole. Ces conseillers sont censés informer les paysans des meilleures pratiques, notamment en matière de techniques d’adaptation au changement climatique. Mais la crise économique qui touche le Zimbabwe depuis une dizaine d’années les a privés de financements.

Dans l’idéal, selon Donald Mbangani, spécialiste du secteur agro-industriel au sein du département des services de vulgarisation agricole du ministère de l’Agriculture, il faudrait compter sur un vulgarisateur pour 300 paysans. En réalité, chaque agent doit suivre deux fois plus d’agriculteurs, et ce, sans que leurs déplacements soient pris en charge. Peu de formations et de remises à niveaux sont en outre offertes à ces agents, sans parler du matériel nécessaire, comme des ordinateurs ou des mobylettes.

Selon M. Mbangani, si le Zimbabwe veut réellement favoriser la résilience au changement climatique, il est essentiel de « renforcer le lien entre la recherche, la vulgarisation et les paysans ». Cela passe, dit-il, par la mise au point de nouvelles variétés de cultures et de technologies agricoles et par une collaboration au stade expérimental « impliquant les paysans et les vulgarisateurs agricoles ».

Les mauvaises récoltes qui se sont succédé au Zimbabwe témoignent de l’urgence des réformes du secteur. Au plus fort de la période de soudure de 2017, 4,1 millions de personnes se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire en raison de la sécheresse provoquée par El Niño. Or les programmes d’aide alimentaire au Zimbabwe manquent déjà de financements, et l’administration du président américain Donald Trump menace de couper ses contributions dans le pays et notamment dans les programmes visant à limiter les effets du changement climatique. Le Zimbabwe pourrait manquer de temps pour mettre au point une stratégie agricole adaptée.

sn/oa/ag-ld

(PHOTO D’EN-TÊTE : L’éleusine est une espèce de mil peu cultivée qui pousse pourtant bien dans des conditions difficiles. CRÉDIT PHOTO : Bioversity International\ Y. Wachira)