Nigeria : soigner les blessures de la guerre pour en enrayer la propagation

Linus Unah

Journaliste indépendant basé au Nigeria

Note de l'auteur

Part of a special project exploring violent extremism in Nigeria and the Sahel

Mieux vaut prévenir que guérir, dit-on. Mais lorsqu’il s’agit d’atrocités infligées à des civils par des mouvements armés, la guérison ne serait-elle pas une forme de prévention ?

Pour Imrana Alhaji Buba, spécialiste des politiques publiques au sein de la Global Alliance of Youths Countering Violent Extremism, une coalition d’associations de jeunes luttant contre l’extrémisme violent, la réponse est oui. « Soigner les traumatismes des victimes de terrorisme fait partie intégrante de la lutte contre l’extrémisme violent. De nombreuses victimes du terrorisme sont sujettes à des traumatismes émotionnels graves qui peuvent perturber leur capacité à prendre conscience de leurs émotions, à faire preuve d’empathie et de confiance en soi et à trouver des solutions à leurs problèmes. Si elles ne sont pas suivies, nombre de ces victimes vont grandir en croyant que la violence est la seule solution et risquent d’être attirées par des idées extrémistes. L’une des manières les plus efficaces de vaincre le terrorisme est donc de favoriser la prise en charge psychologique des victimes de traumatismes. »

Lorsque le mouvement islamiste nigérian Boko Haram a attaqué la ville de Damboa, dans l’État de Borno (nord-est du Nigeria), il y a trois ans, Hajiya Wuliya et sa famille se sont cloîtrées dans leur petite pièce pendant près de deux semaines, avec seulement un peu d’eau et quelques denrées alimentaires. « Les membres de Boko Haram ont envahi la ville, occupé les cantonnements de l’armée et tué des dizaines de personnes », a dit Mme Wuliya, 35 ans, à IRIN. « Nous avons marché pendant cinq jours avant d’arriver à Biu, et je ne pouvais plus penser clairement — j’ai perdu la tête et sombré dans l’inconscience. »

Après avoir retrouvé sa famille à Maiduguri, la capitale de l’État, où les déplacés ont multiplié par deux le nombre d’habitants, qui est passé d’un à deux millions, cette mère de trois enfants souhaite ardemment retrouver sa vie normale, même si ses troubles psychologiques ont été difficiles à surmonter. « Parfois, je restais éveillée toute la nuit à ruminer et je faisais toujours des cauchemars. Mon mari m’a quittée, car il ne supportait plus les souffrances ici. »

Désert médical

La plupart des victimes comme Mme Wuliya ont cruellement besoin d’un suivi psychologique. Mais l’insurrection particulièrement violente de Boko Haram a non seulement détruit des villages entiers et des cultures, mais aussi la majorité des centres de santé.

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La fondation Neem, organisation à but non lucratif dirigée par la psychologue Fatima Akilu, fait tout ce qu’elle peut pour combler la pénurie de services de santé mentale dans l’État de Borno. « On croit à tort que les traumatismes psychologiques sont un problème secondaire qui n’ont pas à être pris en compte dans les interventions d’urgence », a dit Mme Akilu.

The Federal Neuropsychiatric Hospital in Maiduguri
Linus Unah/IRIN
Le seul hôpital psychiatrique du nord-est du Nigeria

Ces traumatismes sont le résultat des brutalités chroniques qui ébranlent la région, des détentions arbitraires, des disparitions, des déplacements imposés, des enrôlements forcés et des violences sexuelles et sexistes. Face à cela, on compte moins de 150 psychiatres au Nigeria, pour une population de 182 millions d’habitants, selon le ministère de la Santé. Ils ne sont que huit à Borno : la moitié sont des fonctionnaires, l’autre travaille pour la fondation. « Malgré le psychologue récemment envoyé par l’armée nigériane à Maiduguri, la pénurie de médecins oblige les gens à se tourner vers les institutions religieuses pour apaiser leurs souffrances », a expliqué Mme Akilu.

Selon l’Organisation mondiale de la Santé, à peine trois pour cent du budget national de la santé est alloué aux soins psychologiques. Il n’existe qu’un seul hôpital psychiatrique dans tout le nord-est du Nigeria : l’hôpital fédéral neuropsychiatrique de Maiduguri. « Dans cette région, les attaques de Boko Haram sont directement ou indirectement responsables de la multiplication des traumatismes », a dit Sadiq Pindar, psychiatre dans cet hôpital. « La plupart des PDIP [personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays] ont besoin d’une aide psychologique, mais elles sont pauvres et nous manquons de moyens pour répondre à leurs besoins. »

Symptômes

Le retrait social, la perte d’appétit, les comportements agressifs, l’angoisse, la dépression et les flashbacks qui entraînent des cauchemars font partie des symptômes des traumatismes causés par les violences. La fondation Neem forme des thérapeutes non professionnels au traitement de ces traumatismes. Il y a un an, la fondation a lancé un programme de « consultations psychologiques roulantes » à Maiduguri : 20 thérapeutes amateurs et psychologues qualifiés effectuent des visites à domicile pour évaluer les besoins des personnes traumatisées par le biais d’entretiens cliniques, d’observations et de tests psychologiques. Les thérapeutes amateurs « n’ont aucune expérience professionnelle en matière de psychologie », a précisé Terna Abege, l’un des psychologues de la fondation. « Mais grâce à notre formation intensive axée sur la pratique […], ils sont capables de mener un suivi psychologique, de traiter les traumatismes, et de renforcer la résilience des PDIP. »

Les séances de soutien psychologique sont un espace où les voix des victimes du terrorisme peuvent se faire entendre. Leurs traumatismes, leurs craintes, leur rancœur sont traités de plein front, a ajouté M. Abege. Selon M. Buba, de la Global Alliance, qui coordonne par ailleurs la Youth Coalition Against Terrorism, un regroupement d’associations de jeunes contre le terrorisme basé à Yobe, le recours à des solutions locales est ce qu’il y a de plus efficace pour aider les PDIP à retrouver une vie normale et pour mettre fin à l’insurrection de Boko Haram. « Faire participer les PDIP aux séances de dialogue leur donne le sentiment d’être des citoyens importants et dignes d’intérêt et cela peut permettre de dissiper leur impression d’être rejetés par les communautés d’accueil, » a-t-il expliqué. « Cela permet également de rétablir la paix, car l’opinion des victimes de terrorisme est importante pour la lutte contre l’extrémisme violente. »

Des besoins propres aux enfants

Partant du principe que les mineurs sont tout aussi affectés que les adultes, la fondation Neem a ouvert l’année dernière à Maiduguri le premier centre au Nigeria dédié au traitement des traumatismes chez les enfants. « [Ce centre] a été mis sur pied pour leur offrir des services spécialisés dans un environnement sûr et pour former des thérapeutes au suivi des enfants traumatisés », a dit Mme Akilu. « Le nombre d’enfants touchés est effarant. » Selon l’UNICEFau Nigeria, plus de 2,7 millions d’enfants affectés par le conflit ont besoin de soutien psychologique. Nombre d’entre eux veulent prendre les armes pour se venger des auteurs de violences, a expliqué M. Terna, avant de s’empresser d’ajouter : « nous ne voulons pas cela ».

Trauma counsellors set off in tuk-tuks to make house calls in Maiduguri
Linus Unah/IRIN
Des thérapeutes se mettent en route pour des visites à domicile

Des efforts qui portent leurs fruits

Aisha Kyari, 45 ans, a fui Damboa après l’attaque de Boko Haram il y a trois ans et subvient maintenant aux besoins de cinq de ses petits-enfants à Maiduguri. Elle a décrit comment le suivi psychologique lui a changé la vie depuis que la fondation lui vient en aide. « Avant, je paniquais trop, et dès que j’entendais un bruit fort, mon cœur palpitait, j’avais des douleurs dans la poitrine, l’impression d’étouffer et la peur profonde d’un désastre imminent. Mais maintenant, ça s’améliore. Depuis que les thérapeutes ont commencé à venir, vous pouvez nous voir sourire. Avant, c’était très difficile. »

Mme Akilu a expliqué que pour se remettre d’un traumatisme, le soutien de la famille et de la communauté est essentiel, tout comme le rétablissement de moyens de subsistance et un soutien psychologique à long terme. « Chez Neem, nous croyons que les modèles thérapeutiques doivent prendre en compte l’ensemble des besoins de l’individu : la nourriture, le logement, l’éducation, la santé, mais aussi les besoins psychologiques. Actuellement, ces derniers sont négligés, que ce soit par les acteurs publics ou privés. »

Abubakar Usman, thérapeute amateur au sein de la fondation, estime que les bénéfices de son travail sont évidents. « Je suis originaire de cet État et j’ai vu toutes les souffrances que nos concitoyens ont endurées. Je crois fermement que le soutien psychologique peut permettre aux gens de rebondir, car si l’on n’a pas l’esprit tranquille, toute autre intervention est inutile. »

Aider les victimes à se reconstruire

Outre les services psychologiques proposés, le personnel de la fondation tente d’aider les victimes de violences à améliorer leur situation économique. Elle les encourage parfois à monter un petit commerce pour ne plus dépendre de l’aide de l’État et des organisations humanitaires.

Une fois son travail achevé, la fondation incite ses patients à former leurs propres groupes de soutien et à organiser des rencontres hebdomadaires pour partager leurs inquiétudes, leurs problèmes et leurs réussites et pour apporter leur soutien, accompagné de conseils constructifs, à tout membre du groupe qui montrerait des signes de rechute.

Aisha Kyari collecte aujourd’hui du bois de chauffe et du charbon auprès de ses proches pour les vendre en ville et garder les bénéfices. « Les psychologues et les thérapeutes amateurs nous ont donné espoir », a-t-elle dit. « Après la vente, j’utilise les bénéfices pour acheter de la nourriture et des articles ménagers pour subvenir aux besoins de mes cinq petits-enfants et moi. »

Mme Wuliya travaille elle aussi dans la vente, notamment de vêtements d’occasion, d’articles ménagers, de charbon et de bois de chauffe. « Avant, quand je pensais à tout ce que j’avais perdu, j’avais envie de laisser tomber, mais depuis que je vais aux séances de conseil psychologiques, je n’ai plus de telles pensées. J’ai accepté tout ce qui s’est passé et je suis plus disposée à aller de l’avant. Je ne pense plus à tout ce que j’ai perdu, ni à mon mari qui m’a quitté sans une explication. »

(PHOTO D’EN-TÊTE : Des dizaines de commerçants sont morts lors de l’attentat à la bombe perpétré par Boko Haram en février 2015 dans un centre commercial d’Abuja. Ikechukwu Ibe/IRIN)

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