Un mode de vie menacé par l’assèchement du lac Turkana

Benedict Moran

Freelance reporter and filmmaker

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Le dernier locuteur natif de la langue elmolo serait mort dans les années 1970. À cette époque, déjà, il ne restait plus que quelques centaines d’Elmolo qui tentaient tant bien que mal d’assurer leur subsistance sur la rive sud du lac Turkana, comme ils l’avaient toujours fait, buvant ses eaux saumâtres et pêchant le poisson-chat, le tilapia et la perche du Nil.

Les mariages avec des membres d’autres tribus et l’adoption de la langue samburu leur ont permis de faire croître leur nombre à quelques milliers. Aujourd’hui, toutefois, un nouveau danger menace leur survie à long terme.

Le lac Turkana est le plus grand lac permanent en milieu désertique au monde. Il existe sous une forme ou une autre depuis près de 4 millions d’années. D’anciens hominidés, des contemporains du « garçon du Turkana » — le squelette presque complet d’un Homo erectus découvert à proximité, à Nariokotome —, pêchaient dans le lac et vivaient sur ses rives.

Aujourd’hui, toutefois, le lac et les populations qui en dépendent sont de plus en plus vulnérables.

Près de 90 pour cent de l’apport en eau douce du lac lui vient de l’Omo, une rivière située de l’autre côté de la frontière, en Éthiopie. L’an dernier, Addis Abeba a annoncé l’ouverture du plus haut barrage hydroélectrique du continent et révélé son intention d’établir une série de plantations qui consomment beaucoup d’eau le long de l’Omo.

Dans la basse vallée de l’Omo, près de 30 000 hectares de terres ont déjà été déboisés pour permettre la culture de la canne à sucre. Ces projets menacent la stabilité de l’approvisionnement en eau du lac Turkana et pourraient détruire les moyens de subsistance de près de 300 000 Kényans qui tirent leur nourriture du lac. Pour cette raison — et à cause de l’origine largement humaine de la crise potentielle —, le lac Turkana est parfois surnommé la mer d’Aral d’Afrique de l’Est.

Des communautés comme les Elmolo sont déjà témoins de changements. Depuis 2015, le niveau d’eau du lac Turkana a chuté de 1,5 m, selon les données satellites collectées par le Département de l’Agriculture des États-Unis et publiées cette année par Human Rights Watch (HRW).

Une étude récente réalisée  par l’Institut de recherches du Kenya sur la mer et la pêche (KMFRI) a révélé que le volume des prises avait diminué en raison des variations du niveau des eaux et de la surpêche.

Les Elmolo et les autres habitants de la région qui dépendent du lac rapportent donc moins de poissons à leur famille. « On attrape parfois une perche. Puis, deux ou trois mois plus tard, on en pêche une autre », a dit Lpindirah Lengutuk, un pêcheur elmolo de 32 ans qui a passé la majeure partie de sa vie sur les eaux bleu vert du lac. « Les poissons sont partis. Nous ne savons pas ce qui s’est passé. »

La situation ne semble pas près de s’améliorer.

Lpindirah Lengutuk, Fisherman | Lake Turkana, Kenya

Benedict Moran//IRIN
"If there is no lake, people die" - fisherman Lpindirah Lengutuk

Barques abandonnées et risques de violences

D’après les scientifiques, si l’apport en eau du lac Turkana devient inférieur aux pertes dues à l’évaporation, cet écosystème fragile pourrait subir des altérations permanentes. Le scénario le plus pessimiste serait la division du lac en deux, avec une section plus petite qui finirait par se transformer en une mare salée, pleine d’algues et sans vie.

« La salinité du lac augmenterait sans doute jusqu’à atteindre un niveau que les organismes d’eau douce qui vivent actuellement dans le lac ne peuvent supporter », a dit John Malala, agent de recherche principal au KMFRI. « De nombreuses zones productives seront assurément perdues. »

L’instabilité pluviométrique imputable au changement climatique et les sécheresses cycliques aggravent encore plus la situation. Cette année, une sécheresse dévastatrice sévit dans la majeure partie du Kenya, y compris dans les zones qui bordent le lac Turkana. Le gouvernement kényan a d’ailleurs déclaré qu’il s’agissait d’une catastrophe nationale.

Selon l’Autorité nationale de gestion des catastrophes, plus de 60 pour cent des puits du comté du Turkana sont à sec. Des milliers de carcasses de bétail jonchent les bords de routes.

Traditionnellement, dans des périodes aussi difficiles, de nombreux éleveurs pastoraux, qui forment une grande partie de la population du Turkana, se tournent vers le lac pour trouver de la nourriture, mais aussi pour gagner un revenu qui leur permettra de reconstituer leurs troupeaux après le retour des pluies.

Aujourd’hui, toutefois, même cette option de dernier recours pourrait disparaître. « La pêche offrait une alternative en cas de sécheresse », a dit Felix Horne, chercheur chez Human Rights Watch (HRW). « Si [les locaux] ne peuvent plus compter là-dessus, cela risque de poser un gros problème. »

Sur la rive ouest du lac se trouve Kalokol, un village de pêcheurs animé dont le nom vient du turkana « an’am Ka’alokol », qui veut dire « mer de poissons abondants », et qui est aussi le nom du lac dans cette langue. Ses résidents sont parmi les citoyens les plus pauvres du pays. Selon des données récoltées en 2013 par le Bureau kényan des statistiques, le taux de pauvreté est de près de 90 pour cent. Le lac est en outre l’une des rares sources d’emplois dans la région.

Depuis des décennies, les poissons pêchés et séchés sur place sont vendus sur des marchés un peu partout en Afrique, parfois aussi loin que la République démocratique du Congo. Aujourd’hui, des dizaines de barques sont abandonnées sur le rivage. La coque de certaines d’entre elles est pourrie et des mauvaises herbes poussent entre les planches.

Selon HRW, l’eau a reculé de près de 1,7 km à cet endroit depuis la fin de 2014.                                

Debout dans une plaine de boue craquelée, à un endroit qui était auparavant recouvert par les eaux du lac, Philip Ekuwom Tioko, un pêcheur turkana, explique que les répercussions de l’assèchement du lac vont bien au-delà de la question des emplois et des vivres.

Une grande partie de cette région est une zone de non-droit où la présence policière kényane est faible et sporadique. Des centaines d’éleveurs pastoraux portent des armes pour se défendre contre les vols de bétail et pratiquer eux-mêmes cette tradition ancestrale.

Avec la raréfaction des moyens de subsistance à proximité du lac et la décimation des troupeaux due aux sécheresses, l’accroissement des violences entre les Dassanech, les Samburu et les Turkana est presque inévitable. « Rien de bon ne peut résulter de l’assèchement du lac », a dit M. Tioko.

Soif de pouvoir ?

Le gouvernement éthiopien a rejeté les arguments des opposants au projet de barrage. Sur son blogue officiel, le ministère des Affaires étrangères a déclaré que les projets de la rivière Omo « faisaient bien attention de prendre en considération tout impact potentiel sur le lac Turkana ». Le blogue cite par ailleurs de nombreuses études environnementales réalisées dans la région, y compris celles publiées par la Banque mondiale et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Il souligne également que la réduction de l’apport en eau du lac Turkana causée par le remplissage du réservoir du barrage Gibe III s’inscrira dans les fluctuations naturelles du lac et qu’il n’y a « aucun lien de causalité entre la diminution actuelle des niveaux de l’eau et les développements en Éthiopie ».

Mais les militants et les scientifiques disent que les évaluations des impacts environnementaux ont seulement été présentées après le début des travaux de construction du barrage Gibe III.

Selon Sean Avery, un hydrologiste indépendant basé au Kenya qui a étudié la région pendant des années et rédigé un rapport important sur les projets éthiopiens, l’impact sur les populations en aval, tant en Éthiopie qu’au Kenya, n’a pas été considéré avant la mise en œuvre des projets.

« Si vous construisez un barrage et que vous videz la rivière, c’est un peu comme si vous coupiez le cordon ombilical qui assure la survie de l’écosystème et des populations en aval », a-t-il dit.

« Ils ont fini par étudier l’impact environnemental en Éthiopie, mais il n’y a pas eu de consultations de l’autre côté de la frontière, au Kenya. Ils se sont contentés de dire que cette région était “peu peuplée” et que ce n’était donc pas un gros problème. »

De nombreux habitants du coin blâment les responsables du gouvernement kényan, qui, selon eux, semblent plus intéressés à obtenir de l’électricité bon marché — d’après certaines informations, le barrage Gibe III fournira au pays jusqu’à 500 MW supplémentaires — qu’à se préoccuper du sort des habitants les plus pauvres du pays.

« Le gouvernement kényan ne pourra pas dire qu’il ne connaissait pas les risques associés à ce projet », a dit Ekai Nabenyo, militant pour la lutte contre le changement climatique et chercheur pour le président du Parlement kényan.

M. Nabenyo a dit que l’opposition kényane au barrage avait fortement faibli à la suite de l’approbation de l’accord sur l’électricité.

Parler dans le vide

L’un des obstacles importants est l’absence d’accord bilatéral entre les deux pays en ce qui concerne la gestion des eaux transfrontalières. Sans ce type d’accord, il est difficile de répondre aux griefs au sujet du lac Turkana, surtout vu la nature politique sensible des questions liées à l’eau dans cette région aride.

L’un des plus récents accords est un protocole d’entente signé en 1979 entre le Kenya et ce qui était à l’époque le Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste. Le protocole a permis la création d’un comité technique conjoint pour coordonner la recherche et établir des objectifs communs en matière de gestion des ressources en eau transfrontalières, mais aucun mécanisme officiel n’a été instauré pour assurer la gestion du lac.

Le Programme de développement des Nations Unies (PNUD) facilite des pourparlers entre les gouvernements kényan et éthiopien en vue de parvenir à un arrangement qui prend en considération les besoins de l’Éthiopie en matière de développement et les préoccupations des communautés locales qui vivent le long de la rivière Omo.

Mais il s’agit d’un processus politiquement délicat, qui exige par ailleurs beaucoup de temps et qui est actuellement sous-financé.

Selon un certain nombre de fonctionnaires impliqués dans les pourparlers, les gouvernements kényan et éthiopien n’ont pas encore pris d’engagements importants alors qu’ils en sont à mi-parcours du processus de négociation, qui est censé durer quatre ans. Les fonctionnaires kényans disent qu’ils ne sont pas responsables de la lenteur du processus.

« Le Kenya est prêt à avancer plus rapidement, mais nous ne pouvons pas avancer seuls », a dit un fonctionnaire du ministère kényan de l’Environnement, de l’Eau et des Ressources naturelles. (Un courriel envoyé à un porte-parole du gouvernement éthiopien est resté sans réponse.)

La prochaine étape sera le lancement d’une étude environnementale révisée par des pairs et portant sur la région.

D’autres projets se préparent en Éthiopie. Le projet de barrage Gibe IV a obtenu les fonds nécessaires pour sa mise en œuvre, mais les travaux n’ont pas encore commencé. Le pays envisage également la construction d’un cinquième aménagement hydroélectrique : le barrage Gibe V. Au Kenya, des scientifiques comme M. Malala tentent de développer la résilience et de préparer les communautés pour le pire. Mais les perspectives sont sombres.

« Les gens qui vivent ici, comment survivront-ils si le niveau du lac continue de descendre ? C’est une question que nous devons tous nous poser. Ce ne sera pas possible », a-t-il conclu.

bm/am/ag-gd

Ce reportage a été rendu possible grâce à une bourse du Centre européen du journalisme.