JUBA, 18 mai 2017
Sofia Barbarani

Contributrice d'IRIN

Stéphanie et ses collègues procédaient à une distribution de semences de routine dans une petite communauté agricole de l’État sud-soudanais du Nil supérieur quand des coups de feu se sont soudainement fait entendre.

 

 

Dès qu’elle a entendu les balles siffler dans l’air, la jeune travailleuse humanitaire a su que la guerre civile l’avait rattrapée. « [Il y avait] des balles partout. Des tirs nourris et trois morts — un enfant, une femme enceinte et un homme », a dit Stéphanie, dont le prénom a été changé pour protéger son identité.

La jeune femme de 26 ans originaire de la ville de Kajo Keji, dans le centre-sud du pays, travaillait pour une organisation d’aide humanitaire locale qui n’avait pas les moyens de coordonner ou de payer l’évacuation rapide de ses employés.

Avec l’aide d’autres employés sur le terrain, Stéphanie a dû élaborer son propre plan d’évacuation. Elle a traversé la rivière en bateau pour atteindre l’Éthiopie, puis a loué une voiture pour se rendre jusqu’à Gambella. Une fois à Gambella, elle a acheté un billet d’avion pour rentrer à Juba, la capitale sud-soudanaise, une ville relativement sûre.

« Je pense que si j’avais fait partie d’une ONG [internationale], elle aurait peut-être affrété un avion pour venir me chercher, mais, comme ce n’était pas le cas, j’ai dû trouver moi-même le moyen de me sortir de là. En fin de compte, on m’a quand même remboursée », a-t-elle expliqué d’un ton neutre.

Des cibles faciles

Les humanitaires s’exposent régulièrement au danger. Dans les circonstances les plus difficiles, les organisations leur fournissent une aide. Mais personne ne risque autant que les employés nationaux.

Selon les plus récentes données de l’Aid Worker Security Database, 80 pour cent des quelque 208 travailleurs humanitaires tués, kidnappés ou gravement blessés dans le monde en 2016 étaient des employés locaux.

L’an dernier, le Soudan du Sud a détrôné l’Afghanistan dans le classement des pays qui enregistrent le plus grand nombre d’attaques contre les travailleurs humanitaires. On estime ainsi à 82 le nombre de travailleurs humanitaires assassinés depuis le début de la guerre civile, en décembre 2013. Selon Eugene Owusu, le coordinateur humanitaire des Nations Unies au Soudan du Sud, il y a eu 24 décès en 2016 seulement.

Le mois de mars a été le pire jusqu’à présent pour les humanitaires. Six travailleurs humanitaires et leur chauffeur ont été tués dans une embuscade à Pibor, dans l’est du pays. Quatre des victimes étaient des employés nationaux et toutes faisaient partie de la Grassroots Empowerment and Development Organisation (GREDO), qui est un partenaire de l’UNICEF.

Ces meurtres n’ont pas donné lieu à des poursuites, mais les factions belligérantes se sont empressées de s’accuser l’une l’autre.

Stefanie Glinski/IRIN
Les travailleurs humanitaires locaux sont aux premières lignes de l’intervention humanitaire

Problèmes d’accès

Les besoins humanitaires sont immenses au Soudan du Sud. En raison de la guerre civile acharnée qui oppose les forces loyales au président Salva Kiir et les partisans de l’ancien vice-président Riek Machar, 5,8 millions de personnes ont besoin d’aide, environ 3,6 millions d’habitants ont été forcés de quitter leur foyer et la famine a été déclarée dans certaines régions de l’État d’Unity.

La prolifération des groupes armés entrave par ailleurs l’accès humanitaire et la distribution de l’aide. « Depuis que le conflit s’est propagé dans l’ensemble du pays, les négociations au sujet de l’accès humanitaire sont plus longues et plus complexes, ce qui a des répercussions sur le travail des organisations d’aide humanitaire », a dit Ian Ridley, le responsable local du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

« À cause des affrontements, de l’insécurité et des refus d’accès, les humanitaires rencontrent des difficultés récurrentes pour fournir une aide aux personnes qui en ont cruellement besoin », a expliqué M. Ridley. « Des travailleurs continuent d’être tués, blessés et harcelés dans l’ensemble du pays et des installations et des fournitures humanitaires sont régulièrement pillées et saccagées. »

Les soldats et les rebelles ont mis en place des postes de contrôle, ce qui rend les déplacements par la route risqués, tant à cause de l’insécurité que des pots-de-vin exigés. Il est en outre impossible de naviguer sur le Nil en raison de la forte présence de groupes armés sur ses rives boisées. Les vols nolisés par les Nations Unies sont donc la seule option sécuritaire pour acheminer l’aide et amener le personnel humanitaire dans les régions isolées. Or les organisations nationales, plus petites, ne peuvent pas toujours se permettre ce genre de dépense.

À 40 ans, Panther est le directeur pays d’une ONG locale qui cherche à améliorer les conditions de vie d’une jeunesse vulnérable. Selon lui, les fonds limités dont disposent les ONG locales, plus petites, peuvent les pousser à faire preuve d’imprudence et à prendre de mauvaises décisions. « Notre projet est entièrement soutenu par les bailleurs de fonds et c’est quand on manque de fonds que des décisions comme celle-là sont prises », a-t-il dit en faisant référence à l’embuscade du mois de mars.

« L’organisation aurait pu mieux faire. La route [sur laquelle ils se trouvaient] est seulement empruntée par les commerçants. Je n’ai jamais entendu parler d’humanitaires [qui l’utilisaient] », a dit Panther, qui a demandé, pour des raisons de sécurité, que son nom de famille et l’organisation pour laquelle il travaille ne soient pas révélés. « Je pense que c’était probablement de la négligence », a-t-il ajouté.

Dans quel camp êtes-vous ?

Selon M. Ridley, d’OCHA, les bailleurs de fonds ne sont pas particulièrement disposés à donner directement aux ONG nationales. « Les ONG nationales sont en première ligne de l’intervention humanitaire au Soudan du Sud. Elles sont donc confrontées à de multiples difficultés, et notamment à des menaces et à du harcèlement de la part des belligérants », a-t-il dit. « Avec la propagation et l’aggravation du conflit, les ONG [nationales] se voient accusées de partialité, à cause de leurs supposées affiliations politiques ou allégeances liées à l’ethnicité », a dit M. Ridley.

En raison de la dimension ethnique du conflit, tous les humanitaires sud-soudanais s’exposent à des risques, qu’ils travaillent pour une petite ONG locale ou au sein d’une grosse organisation internationale. On considère généralement que le gouvernement et son armée sont dominés par l’ethnie Dinka et que les rebelles sont essentiellement des Nuer. En réalité, toutefois, la majeure partie du territoire du Soudan du Sud est désormais occupé par une mosaïque de milices ethniques.

« Les locaux doivent surmonter des difficultés liées à l’appartenance à une ethnie ou à une tribu. Leurs propres familles sont en outre affectées par le conflit. Ce sont des gens héroïques, résilients », a dit Perry Mansfield, directeur pays pour Word Vision. « C’est le personnel national qui maintient le pays en vie. » Gérer une équipe essentiellement composée d’employés locaux n’est cependant pas chose facile. « Nous ne pouvons pas placer un Nuer dans une communauté Dinka », a expliqué M. Mansfield, faisant référence au clivage entre les deux principaux groupes ethniques du pays.

FEWSNET

Nulle part où aller

Johnson Beek, un Nuer qui travaille pour World Vision, se souvient du jour où l’un de ses amis, un employé du Programme alimentaire mondial (PAM), a été assassiné par des hommes armés. « Il a été arrêté, puis tué. Dans le monde humanitaire, il y a tellement de travailleurs qui sont menacés ou même tués », a dit M. Beek, debout au milieu de rangées de tentes blanches dans un site de protection des civils près de Juba. Comme les milliers d’autres habitants du camp, il a été contraint de quitter son foyer à cause du conflit.

Le Soudan du Sud compte près de 200 organisations — des groupes communautaires, des ONG nationales et internationales et des agences des Nations Unies, entre autres — qui mettent en œuvre des programmes d’urgence sur le terrain.

World Vision est l’une des plus importantes, et c’est pour cette organisation que Stéphanie travaille aujourd’hui. Grâce à son budget de plusieurs milliards de dollars, World Vision peut se permettre de faire preuve de rigueur en ce qui concerne les procédures sécuritaires, même si elle ne peut pas éliminer tous les risques. « Je pense que je me sens plus en sécurité que dans une ONG locale », a dit Stéphanie. « Quand j’ai signé mon contrat, j’ai demandé s’il y avait un plan d’évacuation en cas d’insécurité. C’est désormais ma priorité quand j’accepte une offre. »

La jeune femme est cependant aussi consciente du fait que ce sont les employés nationaux et les ONG nationales qui restent sur place quand un conflit tourne vraiment mal. « Les ONG internationales peuvent partir, mais ces ONG restent toujours sur le terrain, auprès des leurs », a-t-elle dit, non sans fierté.

sb/oa/ag-gd/ld

PHOTO D’EN-TÊTE : Un travailleur humanitaire avec des enfants CRÉDIT : Stefanie Glinski