Adaptation au changement climatique : le Kenya opte pour une approche participative

Anthony Langat

Collaborateur d'IRIN au Kenya

Note de l'auteur

Ce reportage fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe.

Ce n’était qu’une intervention modeste, une goutte d’eau dans l’océan du financement de l’action climatique mondiale. Et pourtant, cette initiative a permis à tout un groupe de femmes d’affaires du comté de Makueni, dans le sud-est du Kenya, d’éviter d’importantes pertes commerciales.

 

 

Depuis que les femmes de la coopérative Huruma Asili ont commencé à recevoir des bulletins météorologiques quotidiens par message texte, il y a un an, il est beaucoup plus rare que les tranches de mangues qu’elles étendent pour sécher noircissent et deviennent invendables.

Le service n’est pas le résultat d’un modèle unique conçu par un ministère ou une lointaine organisation d’aide humanitaire. Ce sont les femmes elles-mêmes qui ont mené une réflexion afin de répondre à une question simple posée par leurs pairs à l’ensemble des habitants du quartier : « De quoi avez-vous besoin pour atténuer l’impact négatif du changement climatique ? »

Cette approche participative sous-tend les initiatives d’adaptation locales naissantes au Kenya, l’un des principaux bénéficiaires de la finance climatique en Afrique subsaharienne. À terme, elle pourrait aussi permettre aux 47 comtés du pays d’avoir accès à des sources de financement importantes, comme le Fonds vert pour le climat des Nations Unies ou le Fonds pour l’adaptation, constitué par les États signataires du protocole de Kyoto de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

Avec le changement climatique, la météo est non seulement devenue extrême, elle est aussi devenue moins prévisible. Or, pour joindre les deux bouts, les femmes de la coopérative Huruma Asili ont besoin de s’assurer qu’elles auront une journée complète de soleil pour sécher leurs mangues.

Des données déterminantes

Il suffit de quelques heures de ciel couvert pour faire baisser la température et accroître le taux d’humidité sous les toiles de plastique des séchoirs à mangues. L’humidité compromet le processus de déshydratation en entraînant la putréfaction du fruit.

Lorsqu’elles sont correctement séchées, les mangues sont d’un beau jaune vif. Elles sont alors vendues pour l’équivalent de 50 dollars le kilo à un exportateur japonais basé à Nairobi. Les fruits noircis n’ont quant à eux aucune valeur et doivent être jetés.

« Quand les membres du comité du quartier (ward) nous ont demandé ce que nous voulions, nous leur avons répondu qu’il nous fallait des informations météorologiques précises pour savoir quand faire sécher nos mangues », a dit Rehema Madaga, dont l’association, mise sur pied dans le comté de Makueni en 2006, vend aussi des citrouilles séchées, des pois chiches ainsi que plusieurs légumes.

Désormais, chaque après-midi, le Département de météorologie du Kenya leur envoie un message texte contenant un bulletin météo précis correspondant à la zone où elles se trouvent.

« Cela nous aide à éviter les pertes liées au noircissement qui se produit quand le temps devient nuageux ou pluvieux pendant le séchage des mangues », a expliqué Mme Madaga.

Implication de la communauté

Dans plusieurs comtés du Kenya, des comités de planification formés de résidents des quartiers, une subdivision administrative des comtés, sont en première ligne des efforts d’adaptation au changement climatique. Ils gèrent toutes les étapes, de la conception initiale du projet à l’exécution en passant par l’évaluation et la surveillance financière.

Les résidents du quartier de Nguu Masumba, également situé dans le comté de Makueni, ont dit à leur comité local qu’ils avaient besoin de barrages. Deux projets ont été approuvés par le comté et finalisés juste avant le début de la saison des pluies. Ils ont été réalisés en l’espace de quelques mois pour un coût légèrement inférieur à 70 000 dollars.

Anthony Langat/IRIN
James Mbatha (à gauche) inspecte le résultat de son travail

Désormais, même pendant la saison sèche, le sable de la rivière qui s’accumule derrière les barrages retient suffisamment d’eau pour donner à boire aux bêtes et irriguer les cultures de maïs, de haricots et de pois. Avant, quand les pluies venaient à manquer, les agriculteurs et les éleveurs devaient parcourir de longues distances pour aller chercher de l’eau.

Le travail du comité du quartier ne se termine pas avec la sélection et l’approbation subséquente de projets spécifiques, explique James Mbatha, 49 ans, qui a été élu secrétaire du comité de Nguu Masimba. Après avoir supervisé le processus d’appel d’offres pour vérifier que tout était en ordre, « nous avons été impliqués dans le choix des membres de la communauté chargés d’encadrer la construction des barrages », a-t-il dit. « Cela nous a permis de nous assurer que les entrepreneurs ou leurs employés ne détourneraient pas les matériaux. »

Déblocage de fonds supplémentaires

Makueni est l’un des cinq comtés des régions arides et semi-arides du Kenya dont les administrations locales se sont vu confier la gestion du financement de projets d’adaptation au changement climatique. Ces comtés couvrent 29 pour cent de la superficie totale du pays et abritent plus de 4 millions d’habitants.

L’objectif est que les fonds de lutte contre le changement climatique gérés par ces autorités locales deviennent ce qu’on appelle, dans le jargon de la finance climatique internationale, des « entités d’exécution/de réalisation » infranationales. Ce statut leur conférerait en effet l’accès à des fonds nationaux et internationaux ayant des conditions de décaissement strictes.

Cela inclut le Fonds vert pour le climat, qui, lorsqu’il fonctionnera au maximum de sa capacité en 2020, disposera d’une somme annuelle de 100 milliards de dollars, dont la moitié pour des projets d’adaptation (environ 10 milliards de dollars ont déjà été promis au fonds). 

Pour le moment, les fonds accordés aux cinq comtés pilotes proviennent du Département britannique pour le développement international (DFID) et sont acheminés par l’intermédiaire d’un consortium d’adaptation formé d’organismes gouvernementaux et de diverses ONG locales et internationales. 

Le consortium, qui aide aussi les comtés à mettre sur pied leurs propres fonds de lutte contre le changement climatique, estime que quelque 2,5 millions de Kényans auront bénéficié de projets d’adaptation conçus et exécutés en utilisant cette approche décentralisée d’ici la fin de 2017.

Neuf projets ont été réalisés dans six des 30 quartiers du comté de Makueni en 2016. Cette année, on s’attend à ce que tous les quartiers obtiennent de l’argent et le comté a mis de côté environ 600 000 dollars.

Makueni est l’un des deux comtés ayant adopté une législation locale l’obligeant à consacrer un à deux pour cent de son budget de développement au financement de l’adaptation. Ces lois sont souvent des prérequis pour obtenir certaines formes externes de financement de l’action climatique. D’autres comtés prévoient d’adopter des lois semblables prochainement.

Selon Richard Munang, coordonnateur régional pour les changements climatiques du Bureau régional pour l’Afrique du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), une approche participative de l’adaptation est « fondamentale pour mobiliser des moyens de mise en œuvre complémentaires, et notamment la capacité technique, le savoir local, les partenariats d’affaires et les collaborations en vue de multiplier les solutions, des éléments qui sont tous essentiels pour compléter le financement permettant la mise en œuvre optimale des interventions climatiques ». 

« Les progrès réalisés par Makueni vers le financement durable de l’action climatique ne seront pas seulement profitables pour le comté, ils offriront aussi de précieux enseignements pour l’Afrique en tant que région », a dit M. Munang.

al/am/ag-gd/ld

(PHOTO DE COUVERTURE : Dans le comté de Makueni, dans l’est du Kenya, des femmes de la coopérative Huruma Asili disposent des tranches de mangues dans un séchoir recouvert d’une toile de plastique. CRÉDIT : Anthony Langat/IRIN)