Un retour difficile pour les chrétiens d’Irak

Tom Westcott

Journaliste indépendant basé en Libye et contributeur régulier d’IRIN 

Assis à la terrasse d’un café à Erbil, Ammar fume une cigarette après l’autre en dépit de sa toux sèche. « Je ne retournerai jamais à Mossoul, même lorsque l’EI sera vaincu », promet-il. « Mossoul a été ruiné à tout jamais pour moi et pour ma famille. »

Ce père de trois enfants de 47 ans se souvient de la nuit d’août 2014 où, à peine 24 heures avant que l’État islamique (EI) autoproclamé prenne le contrôle de la ville, il a entassé sa famille dans la voiture et fui vers l’enclave d’Ainkawa, à Erbil, où plus de 50 000 chrétiens comme lui ont cherché refuge.

« Nous avons été fouillés à un poste de contrôle de l’EI. Ils ont tout pris, même les boucles d’oreille de ma fille », a-t-il dit à IRIN. « Mon épouse avait très peur qu’ils s’emparent de nos filles. Elle était incapable d’arrêter de trembler, même après. Lorsque nous sommes arrivés à Erbil, nous avions seulement la voiture et un téléphone portable que j’avais caché dans ma chaussette. »

Quelques mois plus tard, l’épouse d’Ammar, profondément traumatisée, a eu une attaque qui l’a laissée partiellement paralysée. Le paracétamol est le seul médicament qu’Ammar a les moyens de lui acheter.

« À Mossoul, j’avais tout : une entreprise prospère – je fabriquais des enseignes pour les commerces – une maison, deux voitures et un atelier. Tout est détruit maintenant. J’ai tout perdu en un instant, comme ça », raconte Ammar en claquant des doigts.

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Il faudra sans doute attendre plusieurs mois avant que la ville de Mossoul elle-même soit libérée, mais, dans la période précédant l’offensive sur la ville, les forces armées irakiennes ont repris le contrôle de nombreuses zones périphériques, y compris de plusieurs villes chrétiennes.

Or, les prêtres et leurs anciens paroissiens n’ont plus grand-chose là-bas. Les combattants de l’EI se sont livrés à une destruction généralisée et impitoyable : ils ont profané des églises, pillé des cimetières et incendié des maisons. Nombre des chrétiens d’Irak assiégés – une population qui oscille aujourd’hui entre 300 000 et 400 000, contre 1,3 million il y a 20 ans – ont encore trop peur pour envisager de retourner chez eux.

« Nous avons tout perdu. Il n’y a pas d’avenir pour les chrétiens en Irak », a dit Ammar. « Je pense à la mort et je me dis que ça serait mieux que notre situation actuelle. »

Des églises en ruine et des vies brisées

Tout le monde ne ressent pas la même chose qu’Ammar.

À Bartella, un village majoritairement chrétien situé dans les faubourgs est de Mossoul, deux policiers militaires circulent dans le chœur d’une église en ruine. Les murs sont noircis par la fumée et les bancs ont été brisés.

« Lorsque j’ai mis le pied dans cette église après la libération, j’ai ressenti une joie incroyable, indescriptible », a dit le sergent Michael Pollos, l’un des deux seuls chrétiens de l’unité de police militaire irakienne chargée de sécuriser le village. « C’était un peu comme si nous vivions Noël et le jour de l’An en même temps. Je ressens [maintenant] une profonde douleur dans mon cœur à cause de ce qui s’est passé ici, mais je crois que nous pouvons reconstruire ce qui a été brisé. »

L’EI a pris le contrôle de Bartella à la mi-2014, forçant ses habitants chrétiens – environ 70 pour cent des quelque 20 000 résidents – à fuir. Les combattants ont tout saccagé : ils ont décapité des statues, incendié des églises, pillé des sépultures et fouillé les corps poussiéreux pour récupérer des bagues de mariage ou des colliers en or et détruit toutes les maisons appartenant à des chrétiens.

« Nous étions parmi les derniers à partir, mais nous avons toujours su que nous reviendrions », a expliqué M. Pollos. « Nous sommes les enfants de cette terre : nous vivons ici depuis plusieurs siècles. Avant, nous cohabitions en paix les uns avec les autres, mais la radicalisation islamiste a mis fin à cette harmonie. L’EI voulait nous convertir ou nous pousser à partir, mais nous n’avons pas cédé et nous ne céderons pas. »

Il a dit que son collègue, Milad Saed – l’autre chrétien qui sert à Bartella – et lui avaient insisté pour être stationnés là parce qu’ils croient tous deux qu’il est important de maintenir une présence chrétienne dans la ville.

Après la libération de la ville, des membres des Unités de protection de la plaine de Ninive (Niveneh Plain Protection Units), une milice chrétienne qui a participé aux combats, ont fabriqué une croix de fortune et l’ont installée sur le toit de l’une des églises locales.

Malgré ce symbolisme triomphant, M. Pollos dit que de nombreux civils savent que leur maison a été détruite ou truffée de pièges et qu’ils ont peur de ne pas pouvoir rentrer chez eux.

« Ils ont désormais de la difficulté à imaginer un avenir pour eux ici. Et ils ont peur, évidemment. »

M. Pollos est déterminé à changer cette perception : « Il est crucial pour nous d’être ici pour aider les membres de notre communauté qui reviennent visiter à se sentir à l’aise et confiants. »

Des retours retardés

La libération des districts chrétiens a permis à certaines personnes de revenir sur place pour constater les dommages infligés à leur maison, leur commerce et leurs terres. Il n’est cependant pas encore réaliste de rentrer pour de bon, car les restes explosifs de guerre n’ont pas encore été enlevés dans la plupart des zones.

Qaraqosh – qui était auparavant plus grande ville chrétienne d’Irak – se trouve à 30 kilomètres au sud-est de Mossoul. Elle a été libérée au début du mois d’octobre.

Les forces locales chargées de sécuriser la ville espèrent que les habitants commenceront à rentrer chez eux en janvier. À cause de l’EI, de nombreux chrétiens déplacés d’Irak se méfient désormais de leurs anciens voisins musulmans. La présence de policiers chrétiens dans la région ne les rassure pas suffisamment pour qu’ils envisagent de rentrer chez eux.

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Un habitant déplacé visite sa maison à Qaraqosh.

« Nous n’y retournerons pas. Nous ne sommes pas en sécurité au milieu des musulmans. Je ne leur fais plus confiance », a dit Neama, une dentiste de 26 ans qui vit maintenant à Erbil.

« Ils nous ont attaqués par le passé et ils nous attaqueront encore à l’avenir. La prochaine fois, lorsqu’ils s’en prendront aux chrétiens, ce ne sera pas sous le nom de l’EI, ce sera sous un autre nom. Avant, c’était Al-Qaida, puis l’EI. Le nom sera différent la prochaine fois, mais ce sera toujours la même chose. »

Les chrétiens ne sont cependant pas les seuls à ne pas pouvoir rentrer chez eux ou à souffrir dans la situation incertaine qui règne post-EI.

Neama craint les musulmans sunnites. Or, ces derniers forment aussi une minorité en Irak, même s’ils représentent la majorité des trois millions de déplacés irakiens. Nombreux sont ceux qui ont vécu sous la mainmise de l’EI et qui ont maintenant l’impression d’être injustement accusés de tous les maux du pays et d’être maintenus loin de leur foyer. 

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Mais Neama s’inquiète que la situation des plus petites minorités d’Irak continue de se détériorer. Comme de nombreux autres, elle et sa famille ne voient plus d’avenir pour les chrétiens en Irak et espèrent avoir la possibilité de demander l’asile en Europe.

Depuis la libération, certains membres de la famille de Neama sont retournés à Qaraqosh, mais seulement pour évaluer les dommages et voir s’ils pouvaient récupérer certaines de leurs possessions.

Selon sa grand-mère Sarah, 82 ans, les cinq maisons appartenant à la famille élargie ont toutes été pillées et quatre d’entre elles ont été incendiées. « Nous sommes partis si soudainement que nous n’avons rien pu prendre avec nous », a-t-elle expliqué. « Je suis retournée là-bas avec mon fils pour constater les dégâts. J’ai cherché mes vêtements traditionnels, mais je ne les ai même pas trouvés. Tout a disparu. »

Selon le Père George Jahola, un prêtre de la ville, environ un tiers des 50 000 habitants de Qaraqosh ont quitté l’Irak depuis 2014 et demandé l’asile dans d’autres pays. Certains se sont réfugiés dans les pays voisins – la Jordanie, le Liban et la Turquie –, mais d’autres ont fui aussi loin que l’Australie et le Canada.

« Depuis la libération, nous pouvons voir l’ampleur de la destruction. Je ne pense pas qu’ils reviendront », a-t-il dit à IRIN, ajoutant que cela menaçait l’existence même de la chrétienté en Irak, où est pourtant établie l’une des plus vieilles communautés chrétiennes au monde.

Espoir perdu

Ammar, le fabricant d’enseignes, a tenté par tous les moyens de se bâtir une nouvelle vie à Erbil.

Il a démarré une petite entreprise, mais le moment était mal choisi : le gouvernement régional semi-autonome du Kurdistan a subi un effondrement financier qui a entraîné l’arrêt de la majorité des projets de construction de la ville. Ammar a dû fermer son commerce.

Lorsqu’il admet avoir récemment vendu sa bague de mariage – la seule possession de valeur qu’il lui restait – pour payer les études universitaires de ses filles, ses yeux enfoncés dans son visage buriné se remplissent de larmes.

« Ce manteau m’a été donné par l’église. Cette chemise et ces pantalons aussi », a-t-il dit en tirant sur ses vêtements. Il est reconnaissant, mais il a de la difficulté à accepter de dépendre de la charité après toute une vie de dur labeur.

Il continue d’insister sur le fait qu’il ne retournera pas à Mossoul.

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Un policier militaire chrétien évalue les dommages infligés à l’église de Qaraqosh.

M. Pollos, le policier qui veille sur Bartella, admet que ceux qui restent dans le pays craignent de faire l’objet d’autres persécutions et qu’il est difficile de rebâtir la confiance des chrétiens envers leurs voisins musulmans. De nombreux chrétiens ont en effet l’impression d’avoir été trahis.

La détermination de M. Pollos est cependant inébranlable.

« Nous ne voulons pas d’un exode. Nous voulons rester sur nos terres et cela devrait être notre droit fondamental », a-t-il dit. « Mais il faut que nous puissions offrir une situation sûre et un avenir à notre peuple – cela est absolument essentiel. »

(PHOTO DE COUVERTURE : Des policiers militaires errent entre les murs calcinés de la plus grande église d’Irak, à Qaraqosh. Tom Westcott/IRIN)

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