BAGHDAD, 23 novembre 2016
Annie Slemrod

Rédactrice Moyen-Orient

Note de l'auteur

Ce texte fait partie d’une série d’articles sur la menace que représentent pour la paix et la stabilité à long terme le problème du déplacement des populations et les divisions religieuses en Irak.

La prière du vendredi vient de s’achever. Des 4x4 aux vitres teintées et des voitures de luxe quittent une mosquée protégée par un portail en fer forgé noir et des gardes lourdement armés à Bagdad.

Des soldats en tenue de camouflage sont postés devant la mosquée de ce quartier élégant qui brille dans la lumière du soleil. Mais les cordes à linge et les latrines à la propreté douteuse installées au bord de la pelouse bien entretenue montrent que la mosquée n’est pas seulement un lieu de prière.

Des petits curieux passent la tête par la porte en tissu de leur logement provisoire. Ici, à l’abri de la circulation dense de la capitale et loin de l’attention mondiale, quelques-uns des 3,2 millions de déplacés irakiens se construisent une vie en marge de la société, sans recevoir beaucoup d’aide. 

Annie Slemrod/IRIN
Seuls quelques enfants hébergés sur le terrain de la mosquée ont pu être inscrits à l’école

Un sanctuaire, mais peu d’aide

Depuis les premiers jours du mois de janvier 2014, date à laquelle le prétendu Etat islamique est entré en Irak, la mosquée Umm al-Taboul accueille des personnes qui fuient les violences perpétrées par le groupe.

Ainsi, des centaines, si ce n’est des milliers de civils irakiens sont passés par la mosquée. D’après ses responsables, environ 120 familles ont été installées dans des immeubles proches, tandis que d’autres essayaient de rentrer chez elles. Bon nombre de familles sont restées sur place et vivent entassées dans une rangée d’abris fabriqués avec des grillages, des arbres, des couvertures, de la tôle ondulée et, dans un cas, avec ce qui semble être un panneau d’affichage publicitaire pour une coûteuse montre Calvin Klein.

*Omar et Asmaa sont les derniers arrivés. Ils ont quitté al-Qaim, ville située non loin de la frontière syrienne et occupée par l’EI, il y a tout juste quelques semaines. Comme la tradition le veut dans l’ouest de l’Irak, Omar ne sert pas la main de ses interlocuteurs, mais leur touche l’épaule.

La mère d’Omar était trop fragile pour entreprendre le périple, alors le couple a attendu son décès pour s’enfuir. Ils ont donné 1 800 dollars à un passeur qui les a fait entrer à Bagdad.

Asmaa est trop bouleversée pour s’exprimer quand Omar décrit la « vie pendant le siège ». Peu de temps avant leur départ, l’EI a exécuté un passeur local. « Ils lui ont coupé la tête et l’ont brandie dans la rue », raconte Omar, tandis qu’Asmaa s’essuie les yeux.

Quand ils sont arrivés, ils n’avaient rien d’autre que les habits qu’ils portaient. Grâce à leurs nouveaux voisins d’Umm al-Taboul, eux-mêmes en grande difficulté, ils ont désormais des vêtements d’occasion et quelques meubles rudimentaires.

Omar est ingénieur, mais cela fait plusieurs années qu’il ne travaille plus. Ses chances de trouver un emploi sont minces. Sans autorisation spéciale, ses déplacements sont limités, comme c’est le cas pour bon nombre de PDIP. Récemment, lorsque sa femme a eu besoin de médicaments, ils ont été contraints de faire le tour de la mosquée pour collecter des dons.  Ils espèrent qu’une organisation caritative ou une personne qui a de l’argent, « nous aidera à nous remettre sur pied », dit Omar. « Nous ne pouvons rien faire ». 

Annie Slemrod/IRIN
Bon nombre de PDIP disent que les agences d’aide humanitaire ne leur ont pas rendu visite récemment

Avec les moyens du bord

La majorité des familles qui vivent ici n’ont presque rien, mais celles qui sont là depuis plus longtemps ont tout fait pour améliorer leur quotidien.

Cela fait deux ans qu’Abu Ahmed, sa femme et leurs huit enfants se partagent quelques mètres carrés. Les murs de leur petit abri sont décorés de peluches et d’un fragment de miroir. Ils ont installé un petit coin cuisine, mais le sol est sale et ils ne peuvent pas empêcher les mouches de se poser sur leur panier de carottes non lavées.

Une partie de leurs enfants sont scolarisés, mais on a dit aux autres qu’ils avaient manqué trop de cours pour s’inscrire.

Abu Ahmed travaille à la mosquée, mais il ne gagne pas suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille.

« Nous avons réduit la quantité de nourriture que nous consommons… nous n’avons plus de chocolat », explique-t-il, en regardant ses filles assises dans un coin de l’abri. « Nous avons eu un bonbon le jour de la Saint-Valentin ».

« Nous n’avons pas d’habits pour l’hiver. Quand la pluie arrivera, la tente sera probablement inondée », dit-il en regardant le plafond fait de poutres en bois et de chutes de tissus. 

 

Annie Slemrod/IRIN
Ici, les PDIP se sentent en sécurité, mais leurs abris ne les protégeront pas des rigueurs de l’hiver

« De beaux souvenirs »

Milad, un timide forgeron originaire d’une ville proche de Mossoul, vit au bout de la rangée d’abris. Pendant sept mois, il a caché sa famille de 11 personnes dans un immeuble vide, situé en périphérie de la ville. Il revient dans le camp en cachette pour acheter de la nourriture avec ses économies.

Lui aussi effectue des petits travaux à la mosquée ; il passe le reste de son temps à suivre l’offensive de Mossoul sur une petite télé alimentée par un générateur. Il évoque les dernières rumeurs concernant une avancée de la situation.

« Je fais plus vieux que mon âge », dit-il, en refusant de le donner. Il reconnait que les deux dernières années ont été difficiles.

Milad n’a plus de nouvelles de son frère et de ses amis, mais il dit qu’il a « de beaux souvenirs » de sa vie d’avant l’EI. Il a consacré cinq années à la construction de sa maison, mais il ne l’a jamais finie. Aujourd’hui, il vit dans un abri qui a un mur en carton.

Les plaisirs simples de sa vie d’avant lui manquent : traîner au poste de contrôle de la police, boire un café et bavarder.

Milad garde un œil sur l’une de ses jeunes filles et l’autre sur les gros titres développés à la télé. « Nous sommes un peuple pacifique », dit-il d’une voix douce.

*Les prénoms ont été changés par sécurité pour les personnes qui ont témoigné

(PHOTO DE COUVERTURE : la mosquée Umm al-Taboul de Bagdad. Annie Slemrod/IRIN)