Du danger de combattre le feu par le feu

Au Congo, les civils s’organisent en groupes d’autodéfense pour mettre fin aux massacres

​Muhindo Sengenya Claude

Freelance journalist based in Beni, and regular IRIN contributor

Les habitants de Beni, à l’est de la République démocratique du Congo, en ont assez des massacres. Indignés par l’incapacité de l’armée à les protéger contre d’obscurs groupes armés, certains forment secrètement leurs propres unités d’autodéfense.

Mais c’est une décision à ne pas prendre à la légère. La dernière chose dont la République démocratique du Congo (RDC) a besoin, c’est de nouvelles milices, et des voix s’élèvent au sein de la communauté pour appeler à la prudence.

« Les jeunes ont compris qu’ils ne peuvent pas rester les bras croisés face aux assassins que l’État et ses partenaires ne savent plus comment arrêter », a dit Jean-Paul Ngahangondi, coordinateur national de la Convention pour le respect des droits de l’homme (CRDH), une ONG basée à Beni.

Mais « il y a un danger », a-t-il dit. « Le risque est de recourir à n’importe quel moyen [et d’aboutir à la création] de nouveaux groupes armés. »

Les habitants de Beni sont encore sous le choc de l’attaque du 13 août, la dernière en date : des hommes non identifiés ont lancé un raid contre Rwangoma, un quartier de la périphérie de Beni, et assassiné plus de 50 personnes à la machette — dont des enfants et des femmes.

L’association culturelle Kyaghanda Yira (les Yira — ou Nande — forment le groupe ethnique majoritaire de la province du Nord-Kivu) a dit que l’attaque, la plus meurtrière à ce jour, porte à plus de 1 500 le nombre de civils tués depuis octobre 2014.

« Le génocide n’est pas près de s’arrêter. Alors que des civils innocents sont exécutés, le gouvernement congolais échoue à prendre des mesures préventives ou de représailles », a dit Jules Vahikehya, le secrétaire général de Kyaghanda Yira.

 

« La communauté internationale doit reconnaître le caractère génocidaire des massacres de Beni afin de prendre les mesures nécessaires pour éviter une escalade de situation comme au Rwanda »

 

Dans une lettre ouverte adressée au président Joseph Kabila, une coalition de groupes de la société civile a dressé le bilan humanitaire de ces violences. Au-delà des morts, il faut compter « plus de 1 470 personnes disparues, plus de 1 750 cases incendiées, des villages semi-désertés et des écoles et des cliniques détruites ».

Bilan

Masika Kaghoma fait partie des déplacés. Sa famille s’est installée à Eringeti, en dehors de Beni, pour fuir les violences. Mais la nourriture venant à manquer, son mari et son fils aîné ont pris le risque de retourner sur leurs terres.

« À mi-chemin, ils ont croisé les assassins qui les ont décapités à coups de machette. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai rejoint le centre-ville de Beni à pied avec mes quatre autres enfants », a-t-elle dit à IRIN.

Aujourd’hui, trois mois plus tard, elle vit à proximité de Butembo, où elle survit en faisant les poubelles au marché. « Mes enfants et moi faisons la tournée des dépôts de ravitaillement », a-t-elle dit. « Si une banane tombe lors du déchargement, je la prends. C’est à ça que ressemble notre vie en ce moment. »

Le gouvernement accuse les Forces démocratiques alliées (Allied Democratic Forces, ADF), un groupe rebelle islamiste entretenant des liens avec l’Ouganda, d’être à l’origine des violences. Mais d’aucuns affirment que ce n’est pas si simple. Derrière le récit d’une menace islamiste, il existe des preuves d’une implication de l’armée congolaise et de liens potentiels avec des réseaux de contrebande.

En mai, l’armée congolaise et la brigade d’intervention des Nations Unies ont lancé une nouvelle opération visant à détruire ce que l’on disait être les dernières poches de combattants des ADF.

Dans ces conditions, la capacité des assassins à pénétrer dans Beni et à passer les postes de contrôle de l’armée laisse perplexe.

« Plus de 18 mois après le début des massacres et malgré le déploiement de plusieurs milliers de soldats lourdement armés sur le terrain, l’armée congolaise n’est toujours pas en mesure de divulguer à la population la véritable identité des assassins et d’adapter son mode opératoire en conséquence », a dit M. Vahikehya, de Kyaghanda Yira.

Julien Paluku, le gouverneur du Nord-Kivu, se montre plus optimiste. « Les dernières opérations menées par nos forces armées fin juillet et début août ont abouti à la destruction des bases ennemies de Nadui et Mwalika, qui permettaient à ces terroristes d’être très mobiles en périphérie de Beni », a-t-il dit.

Les Nations Unies ont leur part de responsabilité

L’armée congolaise n’est pas la seule à être critiquée pour son action. La Mission des Nations Unies pour la stabilisation en RDC, la MONUSCO, est elle aussi sévèrement condamnée.

« Nous ne comprenons plus l’attitude de la communauté internationale, ces grandes puissances, ces puissantes organisations internationales », a dit Mbindule Mitono, député national du Nord-Kivu et membre influent de l’Union pour la nation congolaise, le deuxième parti d’opposition du pays.

« Nous comptons les morts par milliers, mais ils [les Nations Unies] n’interviennent toujours pas comme ils le font ailleurs, au Mali, en Libye ou en Syrie par exemple, où ils sont engagés dans la lutte contre le terrorisme. »

MONUSCO/Clara Padovan
L’armée a failli à son rôle de protection

Le 17 août, au terme des trois jours de deuil national décrétés par le gouvernement en hommage aux victimes du massacre de Rwangoma, à Beni des groupes d’étudiants ont lancé un ultimatum de trois jours à la MONUSCO pour quitter le pays.

« La MONUSCO a démontré son incapacité à protéger les civils », a déclaré Riginal Masinda, le porte-parole des étudiants de Beni.

« La communauté internationale doit reconnaître le caractère génocidaire des massacres de Beni afin de prendre les mesures nécessaires pour éviter une escalade de situation comme au Rwanda », a dit Franck Mukenzi, un dirigeant du conseil local de la jeunesse au Nord-Kivu.

En lieu et place des soldats de maintien de la paix des Nations Unies, il prône une intervention sur le modèle de l’opération Artémis, une mission menée sous l’égide de l’Union européenne en 2003 pour mettre fin aux violences perpétrées par des milices ethniques dans le nord-est de la province de l’Ituri.

Un « cercle infernal »

Nourrie par un sentiment de colère et d’abandon, l’idée d’une prise d’initiative de la communauté pour assurer sa propre défense gagne du terrain à Beni, où des groupes commencent à émerger.

Certains ne sont pas armés et se donnent pour seule mission de pister les insurgés. Mais au moins un groupe, du nom de Mazembe, a été fondé dans le but de répliquer, a dit à IRIN un étudiant en droit de l’université catholique du Graben à Butembo.

Il a dit avoir été approché par un recruteur, dont le discours était qu’il était temps qu’une « force populaire » défende la communauté, compte tenu de l’échelle des massacres au Nord-Kivu.

« Il m’a dit d’en parler à mes amis », a dit l’étudiant, qui a demandé à rester anonyme. « Il attend notre décision pour organiser une réunion de sensibilisation et des séances de tatouage qui nous rendront invincibles aux balles. »

« Aujourd’hui, les jeunes de Beni veulent assurer leur protection eux-mêmes », a dit Jackson Sivulyamwenge, un journaliste de la station de radio catholique Moto d’Oicha. « Mais ils hésitent à en parler ouvertement, de peur de représailles des services de sécurité qui pourraient leur reprocher de créer des milices. »

L’émergence de nouveaux groupes armés rappelle à certains une sombre période de l’histoire de l’est du Congo, lorsqu’une multitude de prétendues unités de défense ethniques s’en prenait à la population.

D’après Nicaise Kibel Bel’Oka, qui dirige le Centre de recherche et d’études géopolitiques dans l’est du Congo, « entraîner les jeunes dans la logique de ces groupes d’autodéfense, c’est plonger la région dans une nouvelle crise ».

Pour M. Ngahangondi, de la CRDH, le gouvernement doit trouver un moyen de rassurer les gens en leur prouvant qu’il a la situation en main. Il doit agir rapidement avant que les jeunes hommes ne commencent à prendre les armes.

« Sinon, nous risquons d’en revenir au cycle infernal des milices d’autodéfense », a-t-il averti.
 

(PHOTO : Des PDIP dans la région de Masisi, au Nord-Kivu par Frederic Bonamy/UE/ECHO)

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