« Une nouvelle horreur »

Besoins urgents dans la région du lac Tchad

Mbom Sixtus

Journaliste indépendant et contributeur régulier d’IRIN basé au Cameroun 

Souvent oubliée, la crise humanitaire qui sévit dans la région du lac Tchad s’aggrave. Stephen O’Brien, le coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies, a présenté la situation « comme une nouvelle horreur ».

Sur les 20 millions d’habitants que compte la région, 9,2 millions de personnes ont désormais besoin d’une aide vitale, et les taux de malnutrition aigüe sévère des enfants de moins de cinq ans ont dépassé le seuil d’urgence dans les quatre pays affectés de la région : le Cameroun, le Tchad, le Niger, et le Nigeria.

La semaine dernière, M. O’Brien a déclaré au Conseil de sécurité des Nations Unies : « Cette région, qui abrite la crise des personnes déplacées ayant la croissance la plus rapide d’Afrique, nécessite une attention urgente, unie et collective de la communauté internationale ». Tout comme les 2,8 millions de personnes contraintes de fuir les violences du groupe djihadiste nigérian Boko Haram, les communautés hôtes qui accueillent l’essentiel des déplacés ont besoin d’aide. Ces populations comptent elles-mêmes parmi les plus pauvres et les plus vulnérables au monde.

Une crise oubliée

« Depuis plusieurs mois, j’ai l’impression de crier dans le vide quand j’essaye d’attirer l’attention sur la situation désastreuse dans laquelle se trouve le Bassin du lac Tchad », a dit M. O’Brien, qui occupe également le poste de Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux Affaires humanitaires.

« Nous avons besoin de renforcer l’attention de la communauté internationale sur cette crise oubliée ».

 

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John Ngule, qui fait partie des premiers réfugiés nigérians arrivés au Cameroun, a fui les attaques de Boko Haram sur son village en 2013. Aujourd’hui, il vit dans le camp de réfugiés de Minawao, dans la région camerounaise de l’Extrême-Nord.

Il se met à l’ombre de la véranda d’une des salles de classe de l’école du camp, où il est enseignant, pour se protéger du soleil de plomb. Fervent chrétien, il a entamé un jeûne dans l’espoir que ses prières soient enfin entendues, et il est donc affaibli.

Au Nigeria, M. Ngule était le président d’un gouvernement local, et « les gens qui comptaient sur moi comptent toujours sur moi pour obtenir de l’aide, même dans ce camp où je n’ai rien », a-t-il dit à IRIN. « Ils pensent encore que j’ai de l’influence, même si j’ai perdu mes maisons et mes affaires ».

Il apporte l’aide qu’il peut grâce au maigre salaire qu’il gagne en tant que professeur de sciences à l’établissement d’enseignement secondaire du camp.

« Mais la situation a empiré », a-t-il expliqué. « Les salaires ont baissé, passant de [205 dollars] à [128 dollars], la distribution des rations alimentaires a cessé, sans explication, et les prix des marchandises ont augmenté sur le marché local. Je n’ai même plus de quoi vivre maintenant ».

Rentrer à la maison ?

Plusieurs fois, il a pensé à rentrer au Nigeria, comme d’autres réfugiés dans sa situation, malgré les craintes liées à l’insécurité persistante.

« Pas un seul des camarades réfugiés qui ont quitté le camp ne nous a appelé pour nous dire qu’il était bien arrivé chez lui », a dit M. Ngule.

« Mais vous savez, quand un rat fuit un incendie et rencontre un homme, il repart vers l’incendie. C’est ce que ressentent les réfugiés – ils préfèrent repartir vers l’incendie ». 

En 2014, Boko Haram contrôlait une partie des terres du nord-est du Nigeria, où il avait proclamé un califat. Le groupe sévissait également dans les pays voisins, se livrant à des meurtres et des enlèvements, et affirmait que seule son interprétation de l’islam était légitime.

Les opérations militaires menées avec l’appui du Tchad, du Niger et du Cameroun ont permis de chasser le groupe des principales zones qu’il contrôlait, mais des poches de violence persistent dans de petites villes et villages de la région du lac Tchad.

Suite aux violences, des centaines de milliers d’agriculteurs ont manqué plusieurs récoltes, ce qui les a précipités dans une pauvreté plus grande encore. Au Nigeria, on estime à environ 244 000 le nombre d’enfants actuellement atteints de malnutrition aigüe sévère dans les régions dont l’accès était jusqu’à maintenant impossible pour des questions de sécurité.

Le Bassin du lac Tchad est une région fragile. Les populations de la région étaient déjà vulnérabilisées par les sécheresses chroniques, la désertification croissante et la présence insuffisante du gouvernement avant l’insurrection de Boko Haram.

« Ni les autorités ni les communautés du Bassin du lac Tchad ne sont en mesure de faire face à la vague de souffrances humaines », a rapporté OCHA, l’agence des Nations Unies chargée de la coordination de l’aide d’urgence.

Une réponse sous-financée

Dans le nord-est du Nigeria, Maiduguri et son million d’habitants accueillent désormais 1,6 million de déplacés. De l’autre côté de la frontière, à Diffa, au Niger – l’une des régions les plus pauvres au monde – on recense un refugié pour quatre habitants. 

« Le temps presse, et si on n’agit pas maintenant, les souffrances vont s’aggraver et se répandre »

« Notre principale inquiétude est que cela ne soit que le commencement de la pire crise humanitaire dans cette région de l’Afrique, si l’on n’intensifie pas l’aide et que l’on n’accélère pas l’acheminement rapidement », a dit Eve Sabbagh du Bureau du coordinateur régional humanitaire des Nations Unies dans le Sahel.

Tout nouveau retard dans le financement des opérations humanitaires conduira non seulement à l’aggravation de la crise, mais nécessitera aussi la mise en œuvre d’opérations d’aide de plus grande envergure pour secourir un nombre de personnes plus important cette année, a dit à IRIN Mme Sabbagh.

Au début de l’année 2016, les Nations Unies ont préparé des plans de réponse humanitaire pour chacun des quatre pays du Bassin du lac Tchad. Mais le plan pour le Niger n’est financé qu’à hauteur de 31 pour cent pour l’instant ; les plans pour le Nigeria, le Cameroun et le Tchad ne sont financés qu’à hauteur de 29 pour cent, 24 pour cent et 18 pour cent respectivement.

En mai, les Nations Unies ont réévalué le coût de la réponse à 535 millions de dollars ; seules 5,2 millions de personnes sur les 9,2 millions de personnes dans le besoin en bénéficieront.

Le système des Nations Unies a en outre présenté un nouveau plan de 90 jours recensant les besoins humanitaires prioritaires au Nigeria, au Niger, au Cameroun et au Tchad. Ce plan, dont le coût est évalué à 221 millions de dollars, vise à répondre aux besoins urgents – jusqu’au mois de septembre – dans les différents secteurs, tels que l’insécurité alimentaire, la nutrition, la santé, l’eau et l’assainissement, la protection, les abris et l’éducation.

Pour lancer les opérations d’aide, OCHA a puisé dans le Fonds central d’intervention pour les urgences humanitaires, qui offre une solution rapide et à court terme. Mais M. O’Brien a prévenu que ce mécanisme complète mais ne remplace pas les contributions des Etats membres. « Le temps presse, et si on n’agit pas maintenant, les souffrances vont s’aggraver et se répandre », a mis en garde Mme Sabbagh.

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