Terroriste pour les uns, charpentier pour les autres

Comment un programme de DDR peut éroder le soutien à Al-Shabab en Somalie

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

A quoi ressemble un terroriste ? Il n’existe pas de profil type bien sûr, mais rien ne laisse penser que Mohammed Abdi* est un terroriste.

Cependant, cet homme d’âge moyen, mince et à la barbe soigneusement taillée, était il y a 18 mois encore un membre du groupe d’insurgés somalien d’Al-Shabab – même s’il n’était chargé que de la partie financière.

M. Abdi a rejoint le groupe de son plein gré. A la mosquée de sa commune, située à 50 kilomètres au nord-ouest de la ville centrale de Bosaso, cet ancien commerçant a entendu un prêche appelant les fidèles à se lever pour défendre l’islam, et il a été convaincu.

Il a remis les clés de sa boutique à sa tante, et malgré les objections de sa famille, il a rejoint l’insurrection pour lutter contre ce qu’il considérait comme un gouvernement illégitime soutenu par des intérêts occidentaux. « J’étais très impatient et très content, car je servais la religion », a expliqué M. Abdi.

Son travail consistait à collecter l’argent amassé aux postes de contrôle tenus par Al-Shabab et les impôts prélevés sur les ménages une fois par an. Quand Al-Shabab exerçait sa mainmise sur une grande partie de l’intérieur du pays, avant l’offensive lancée l’année dernière par la force d’intervention de l’Union africaine, l’AMISOM [Mission de l’Union africaine en Somalie], ils ont récolté « beaucoup d’argent », a-t-il dit.

Cela suffisait pour armer, nourrir et faire combattre des hommes comme Mohammed Farah*. Cet ancien combattant d’Al-Shabab, un homme trapu à la voix rocailleuse, était un militant de la première heure, mais à l’instar de M. Abdi, il a déserté.

Amnistie et réintégration

Les deux hommes ont bénéficié de l’amnistie accordée par le gouvernement et ont intégré un programme volontaire destinés aux combattants qui ont déserté Al-Shabab. Ces hommes et ces femmes présentent peu de risques, selon les services de renseignement somaliens. Cela veut dire qu’ils n’ont pas participé à des opérations militaires de grande envergure et qu’ils n’ont pas commis des crimes graves.

« La religion n’est pas le principal moteur des recrues d’Al-Shabab »

Dans le cadre du programme de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR), ils reçoivent une formation professionnelle et sont intégrés au sein de projets de travaux publics – en général, la construction d’écoles et de cliniques. A l’issue du programme, ils ont un métier et sont remis en liberté. Ils vivent au sein de la communauté pendant le programme.

On compte actuellement trois centres : à Mogadiscio, à Beledweyne, ville du centre-sud du pays, et à Baidoa. Un quatrième ouvrira bientôt ses portes à Kismayo, dans le Sud. Baidoa dispose également d’un refuge pour les anciennes combattantes d’Al-Shabab et les personnes dont elles ont la charge. Dix-neuf d’entre elles ont terminé le programme en début d’année. 

Un endroit où se cacher

Malgré son passé de combattant, M. Farah est inscrit programme, car c’est un homme à abattre et c’est probablement là qu’il est le plus en sécurité. Il a été placé en détention par Al-Shabab qui le soupçonnait d’être un espion après que son unité a été frappée à de multiples reprises par des frappes de drones américains, et il a eu la chance d’échapper à une probable condamnation à mort.

« Les seules choses qu’Al-Shabab craint sont les drones et les Ethiopiens », a-t-il dit à IRIN, en parlant des soldats éthiopiens de l’AMISOM et des commandos éthiopiens stationnés en Somalie qui fournissent des renseignements à Addis-Abeba.

Un de ses camarades a aidé M. Farah à s’enfuir après qu’il a été passé à tabac et placé en détention. Il a fait les 90 kilomètres qui le séparaient de Baidoa pieds nus, sur un terrain qu’il connaissait bien, mais il pense qu’il n’a fait que repousser l’inévitable. Il a entendu dire qu’Al-Shabab voulait le tuer, et même s’il dort dans des baraquements, il pense qu’ils finiront par le reprendre.

Idéologie ou religion ?

Les deux hommes ont expliqué qu’ils avaient rejoint Al-Shabab par conviction. Mais il apparait évident que la plupart des déserteurs de faible rang rejoignent le groupe pour des raison économiques, ou à cause des pressions exercées par leur communauté, leur famille et leurs chefs religieux.

Selon des recherches basées sur l’analyse de discussions organisées par la Mission d’assistance des Nations Unies en Somalie (UNSOM), les principales raisons de leur engagement sont : la promesse d’un salaire confortable (de 400 dollars à 1 000 dollars) ; le pouvoir de l’idéologie ; l’attrait de l’uniforme ; la promesse d’une vie excitante ; et la satisfaction de combattre au nom de l’islam.  

« La religion n’est pas le principal moteur de l’engagement des individus au sein d’Al-Shabab », a dit Patrick Loots, le responsable du programme de DDR mis en place par l’UNSOM et l’architecte du programme destiné aux combattants déserteurs.

« Sur le questionnaire, les individus ont indiqué qu’ils avaient besoin d’argent ou que leur famille avait besoin d’argent », a-t-il dit à IRIN. « Mais c’est une fois qu’ils sont rentrés dans l’organisation qu’Al-Shabab s’appuie sur la religion ».

UN Photo/Tobin Jones

La majorité des recrues d’Al-Shabab sont originaires du centre du pays et leurs communautés sont loin de leur reprocher leur engagement.

« Ils disent ‘ce sont nos fils et nos filles’ », a dit Vikram Parekh, directeur du bureau de l’UNSOM à Baidoa. « Ils sont stigmatisés quand ils commettent quelque chose d’affreux, et ce n’est pas le cas des personnes qui sont dans les centres pour combattants déserteurs ».

 

Désillusion

MM. Abdi et Farah ont quitté Al-Shabab et accepté l’offre d’amnistie du gouvernement pour les mêmes raisons. M. Abdi a dit qu’il était en colère quand il a réalisé que la piété affichée par Al-Shabab n’était pas réelle. « J’ai vu beaucoup d’individus commettre des pêchés, comme le fait de brûler les biens des gens aux postes de contrôle – ce n’est pas dans le Coran ».

Mais c’est d’avoir assisté à l’assassinat de huit anciens accusés de collaboration avec le gouvernement qui a fait naître des doutes chez M. Abdi. « Ils auraient dû être envoyés au tribunal, mais au lieu de cela, on les a emmenés ailleurs et on les a tués », a-t-il à IRIN. « J’ai vu les corps ».

En tant que soldat, M. Farah a vu bien pire. Mais le fait d’assister à une injustice similaire et de voir qu’Al-Shabab agissait en toute impunité l’a amené à prendre cette décision.

Il y a eu un incident en particulier. Al-Shabab a ordonné l’exécution d’un autre ancien près de Beledweyne. Le couteau sous la gorge, l’homme a récité la chahada. « Je me suis mis à pleurer », a dit M. Farah. « Je ne pouvais rien faire ».

Faiblesse

M. Farah pense que le groupe Al-Shabab n’a jamais été aussi faible. Il est obsédé par les espions, et si le mouvement a toujours été loyal à Al-Qaïda, les deux groupes sont en désaccord sur l’influence exercée par le prétendu Etat islamique. Il est dangereux d’être soupçonné de soutien à l’EI, a expliqué M. Farah.

Al-Shabab commence aussi à manquer d’argent. Avant, il achetait le soutien de la communauté et les renseignements qu’elle pouvait leur fournir, ce qui permettait au groupe d’être efficace. Aujourd’hui, la crainte de représailles est monnaie courante. « Ce n’est pas humain et ce n’est pas respectueux de l’islam », a affirmé M. Farah.

Les recherches menées par l’UNSOM suggèrent que la raison pour laquelle les combattants de faible rang d’Al-Shabab désertent est que leurs attentes ne sont pas satisfaites une fois qu’ils ont rejoint l’organisation. Les salaires, quand ils sont versés, s’élèvent entre 20 dollars et 500 dollars ; le groupe impose une discipline de fer ; et le front est loin d’être un endroit séduisant. /Tobin 

UN Photo/Tobin Jones

Renverser la situation

Abdul Abdulahi* travaille dans l’un des centres de réhabilitation créés par le gouvernement. Il comprend l’attrait initial d’Al-Shabab : c’est l’idée forte de débarrasser la Somalie des seigneurs de guerre tribaux qui ont détruit le pays, et de retrouver un âge d’or de la justice et de la morale.

« Ils occupaient un vide. Le gouvernement n’était pas bon. Les populations en avaient assez des clans. Mais ce sont des hypocrites ».

Il voit le programme de DDR comme une arme qui pourrait être redoutable dans la lutte contre les militants, si on s’en sert correctement. « Nous devons créer d’autres centres comme celui-ci et dire aux combattants de faible rang de déserter pour bénéficier d’une reconversion et être réintégré ».

Dans sa ville, les 79 personnes qui ont terminé le programme créent des emplois pour leur famille et leur communauté.

Cela veut dire que « au lieu d’avoir un comportement destructeur, ils sont productifs », a dit M. Abdulahi.

*les noms ont été changés pour des raisons de sécurité

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(Photo du haut : des soldats ougandais de l’AMISOM jouent au football avec des enfants somaliens après avoir repris le contrôle d’une ville à Al-Shabab)