L’impression 3D peut sauver des vies

Cette nouvelle technologie pourrait transformer les efforts de déminage

Poppy McPherson

IRIN Contributor

En 2008, lors de la bataille de Sadr City qui s’était engagée cinq ans après le début de la guerre d’Irak, Allen Tan a failli être réduit en charpie.

Âgé d’une vingtaine d’années, cet officier de déminage de l’armée américaine utilisait un robot pour désamorcer une bombe, l’une des premières qu’il voyait sur le champ de bataille. Mais le robot n’a pas accompli sa mission. En examinant le dispositif de près, M. Tan a noté qu’il était encore relié à un téléphone ; il a compris que le poseur de bombe pouvait à tout moment le faire sonner et déclencher l’explosion.

« Cela veut dire qu’une personne pouvait l’appeler à tout instant », a-t-il dit depuis ses bureaux de la capitale cambodgienne, Phnom Penh. « Il faut intervenir dans la seconde même. On le fait sans réfléchir. Il n’y a rien de plus grisant, à vrai dire ».  

Ce genre de situation se produit partout dans le monde, non seulement dans les zones de conflit actif, mais aussi dans les pays post-conflit comme le Cambodge qui est largement contaminé par les munitions non explosées (UXO) après des décennies de combat. Les UXO ont fait plus de 60 000 victimes dans ce seul pays depuis 1979.

« Pour moi, c’est nul d’apprendre avec un PowerPoint, et ne parlons pas des personnes qui n’ont pas l’habitude de se former de cette manière »,  – Tan

Les personnes chargées de nettoyer les UXO exercent un travail pénible, et rendu plus difficile encore par le manque de documents de formation – il n’y a guère plus que des manuels et des présentations PowerPoint.

« Pour moi, c’est nul d’apprendre avec un PowerPoint, et ne parlons pas des personnes qui n’ont pas l’habitude de se former de cette manière », a dit M. Tan.

Près de dix ans après la bataille de Sadr City, M. Tan, qui est aujourd’hui directeur des technologies appliquées à la Golden West Humanitarian Foundation, essaye de changer la donne.  

Des imprimantes 3D installées dans un petit atelier au-dessus de ses bureaux de Phnom Penh produisent des répliques de munitions qu’il a conçues lui-même. Des entreprises se sont lancées dans l’impression 3D de munitions, mais aucune ne l’a fait à la même échelle que M. Tan. Cette technologie a le potentiel de révolutionner la formation des techniciens chargés de la neutralisation des engins explosifs.

Mieux que les vrais

Les modèles sont fabriqués en plastique ABS – le matériau utilisé pour les Lego. Ils ont été conçus pour ressembler à toutes sortes de munitions et détonateurs, c’est-à-dire la partie de la bombe qui initie la séquence d’armement afin de déclencher l’explosion. Les modèles sont si complexes que la structure du mécanisme de mise à feu peut être analysée et faire l’objet d’un enseignement.

La fabrication de ces modèles de munitions, baptisées ‘Advanced Ordnance Training Materials’ (AOTM), a débuté en 2012 avec les 100 000 dollars de fonds de démarrage fournis par le Département d’Etat des Etats-Unis. Ils se vendent très bien. Parmi les clients de M. Tan figurent les Nations Unies, qui les achètent pour les envoyer dans des pays d’Afrique subsaharienne. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) les utilise au Laos, où 25 pour cent des villages seraient encore contaminés par des UXO depuis la campagne de bombardement des Etats-Unis de 1964 et 1973.

Charlotte Pert/IRIN
Modèle de munition imprimée en 3D et utilisée en sessions de formation

Dans certains pays, les munitions inertes qui ont été rendues inoffensives sont un outil de formation efficace. Mais elles ne sont pas toujours disponibles et il est difficile de les envoyer à l’étranger. « On ne peut pas les expédier. Même si elles sont désactivées, elles restent des systèmes d’arme ; ainsi, dans certains pays, elles sont encore considérées comme des armes », a expliqué M. Tan.

Le moulage par injection – le plastique est fondu et injecté dans un moule – représente une alternative pour fabriquer des répliques, mais le processus peut être très coûteux et ne pardonne pas les erreurs. La moindre imperfection peut obliger le concepteur à créer un tout nouveau moule. Grâce à l’impression 3D, il est possible d’apporter des modifications rapidement et à un prix abordable. Les munitions AOTM sont vendues 5 000 dollars aux ONG [organisation non gouvernementale] et 7 000 dollars aux autres organismes.

L’élève devient le maître

Mark Lasley, directeur de projet de Golden West, prend des lots de munitions lorsqu’il se rend au Vietnam pour les sessions de formation. Le pays est encore contaminé par les UXO, a-t-il dit, mais il compte peu d’experts capables de les désactiver.

« Quand je me rends sur le site de formation, au Cambodge, je dispose de munitions inertes que je peux utiliser et présenter », a expliqué M. Lasley. « Mais en général, lorsque l’on se rend dans un autre pays, que l’on forme des gens dans un autre pays, ils n’en ont pas à disposition ».

Les munitions fabriquées grâce à l’impression 3D permettent aux personnes qui suivent les formations de comprendre en détail comment les bombes et les détonateurs fonctionnent, ce qui leur permettra de les désactiver, de les déplacer et de les détruire. 

« C’est très difficile de leur apprendre ces choses », a-t-il dit. « Ils apprennent très vite, quand ils les ont en main ».

Si les acteurs humanitaires représentent la clientèle principale, des lots de munitions ont également été expédiés à la Navy School of Explosive Ordnance Disposal d’Eglin, en Floride, qui forme les élèves officiers au désamorçage des bombes.

Dans un courriel, David McKeeby, un porte-parole du Bureau des affaires politiques et militaires du Département d’Etat des Etats-Unis, a fait l’éloge de cette technologie : « Grâce au travail de Golden West, ces modèles de mines et de munitions militaires destinés à la formation et produits à bas coût font la différence, en permettant d’envoyer plus de techniciens de déminage sur le terrain, dans les pays post-conflit à travers le monde ».

Fruit du hasard, M. Tan a vendu un lot d’AOTM à l’officier américain qui l’avait formé avant son départ pour l’Irak, et bien avant qu’il ait imaginé créer la petite fabrique qu’il a installée à l’autre bout du monde.

« La boucle est bouclée », a dit M. Tan.

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